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CHAPITRE XII

Une après-midi, le boulevard du Temple fut mis en émoi par les accessoires que des hommes de peine transportaient de la rue Chariot aux F'unambules. Si jadis on étalait à la porte des petits théâtres, à la parade, les somptueux vêtements que les acteurs devaient endosser pendant la représentation, il était d'usage aux Funambules qu à chaque pièce nouvelle, les décors nouveaux, les trucs et les appareils des machinistes

suivissent la voie des boulevards par le plus long chemin pour arriver au théâtre. Grâce à celle innocente réclame, la renommée se répandait des dépenses que la direclion avait faites pour l'ouvrage nouveau.

Tout d'abord la baleine, badigeonnée à neuf, qui n'avait pas reparu depuis la pantomime de Jonas^ datant d'une vingtaine d'années, excita l'altention. Elle était de taille considérable et une ouverture dans une de ses faces montrait que des incidents extraordinaires se passeraient dans ses entrailles. Toutefois, les connaisseurs du café Achille, très-ferrés sur l'ancien réperloire, reconnurent la baleine qu'ils qualifiaient de (( rengahie »; mais ces esprits dénigreurs n'osèrent s'attaquer au char que portait triomphalement une escouade de machinistes.

Deux grands cygnes blancs à bec rose

étaient attelés à la machine, et sur leur col flottaient des rênes d'un bleu céleste. Les parois de l'extérieur du char étaient peintes de vives couleurs; mais l'intérieur était revêtu d'un doux duvet blanc, dû à l'assemblage d'un certain nombre de peaux de lapin.

Une même qualification traversa la pensée des curieux : Le Char d'amour!

Ce galant accessoire n'avait pas besoin d'étiquette. Seule une jolie femme pouvait s'élancer en un tel équipage, vers les régions célestes. Le mot apothéose^ le plus glorieux des théâtres de féeries, circula sur le boulevard du Temple et disposa déjà le public en faveur de la pièce.

Le char, dont il avait été amplement question la veille, pendant le festin de Joinville, ne fut pas jugé par les pensionnaires des Funambules au-dessous de sa réputation.

Rarement, dans un théâtre, on avait prodigné un tel luxe de fourrures pour Tornementation d'un accessoire.

Lui-même, Francis, malgré la jalousie qu'il nourrissait contre le tailleur, ne put s'empêcher d'admirer le joli nid fabriqué pour le triomphe de la Colombine.

Quant à Stauernaghel, il était radieux.

La première œuvre à laquelle il mettait la main était véritablement réussie, et le tailleur avait besoin de l'enthousiasme des acteurs pour échapper àcertfiines inquiétudes.

L'entrahiement du repas, la gaieté produite par les vins, l'avaient amené à signer un acte dont la teneur le faisait rélléchir actuellement.

— Mon cher associé, lui dit le directeur, recevez mes meilleurs compliments pour le char... Il est d'un goût parfait... Tout le monde en parle sur le boulevard.

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— Nous sommes donc associés? demanda Stauernoghel.

— C'est vous qui me l'avez demandé.

— J'ai bien trouvé, ajouta le tailleur, un pajiir par lequel vous m'autorisez à vous présenter de nouvelles féeries.

— Et vous ne vous êtes pas tenu pour satisfait... Il vous a fallu le théâtre tout entier... C'est trop légitime d'ailleurs... Coopérant directement à la fortune d'une entreprise, vous devez en recueillir les fruits.

— Je croyais avoir rêvé, quand j'ai retrouvé ce traité dans ma poche. Deux cent mille francs à payer!

— Dans la quinzaine, répondit froidement le directeur.

— Mais que diront mes commanditaires quand je demanderai à distraire une pareille somme de la caisse de la maison?

— Vous leur montrerez le char.

— Le char ne suffira pas, dit Stauernaghel perplexe.

— Cher monsieur, quand un homme étranger jusqu'alors aux choses du théâtre débute en concevant un pareil accessoire, on sent qu'il a été poussé dans la carrière dramatique par un instinct contre lequel il n'y a pas à lutter.

— Sans doute, mais deux cent mille francs !

— Vous verrez les recettes qu'amènera le char.

— Les affaires sont si dures actuellement!

— Avec le char les recettes rouleront... Songez à la jolie petite Rose, quand elle prendra possession de son équipage.

Tous les gens du théâtre étaient ras-

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semblés autour de l'accessoire dont ils admiraient la merveilleuse ordonnance.

Rose arriva, à qui ses camarades dirent :

— C'est pour toi.

La Colombine sauta d'un bond dans le char et s'étendit sur les fourrures comme si elle allait faire un tour de bois, l'hiver, dans sa calèche.

— Est-elle assez jolie! souffla César à l'oreille du négociant, qui oublia momentanément la brèche faite à l'Avoir de la maison Stauernaghel et C'^

Le photographe prit le tailleur à part.

— Ce soir, dit-il, vous soupez au restaurant du notaire avec Rose.

— Vrai? s'écria Stauernaghel, n'osant croire à son triomphe.

— Un auteur ne peut terminer la soirée qu'en compagnie de son actrice. Rose est prévenue.

La vérité est que César avait dit à la Colombine :

— Ce soir on soupe chez Passoir, c'est entendu.

Rose avait accepté, croyant que toute la troupe était invitée comme la veille.

Ce qui arriverait, César ne s'en inquiétait plus. Il avait palpé, sur la vente faite à Stauernaghel, une prime de cinq mille francs promise par le directeur, d'entente avec lui.

La Colombine était trop touchée des attentions de Stauernaghel pour refuser.

Ces personnages mûrs qui forment ombre à la beauté et que, dans leur ignorance de la vie, les jeunes gens jugent ridicules, remplacent les agréments de la physionomie et établissent un pont entre les âges, grâce à des soins et des prévenances in-

connus à ceux qui n'ont pour lont apport que l'amour.

Le tailleur était solennel et grotesque. Mais Rose avait trouvé dans sa lo^e, en arrivant à midi, un joli maillot de soie d'une étoffe moelleuse, qui faisait paraître ignoble le maillot d'acrobate auquel l'administration avait jusque-là condamné l'actrice.

Si, dans les coulisses, la réputation d'auteur de M. Stanernaghel s'affirmait difficilement, sa pénurie d'imagination était oubliée grâce à ce maillot, bien plus encore que par le triomphant équipage attelé de cvo;nes blancs.

Rose songeait combien elle serait séduisante dans son costume de satin cerise, qui se détacherait sur la fourrure blanche de la machine. D'ailleurs, Stanernaghel n'était pas exigeant. 11 se contenta de rôder autour de l'actrice en la regardant

avec ses gros yeux ; mais en sa qualité de directeur, que n'était-il pas permis d'attendre de celui qui déjà prodiguait l'argent pour la plus grande gloire du théâtre, et qui certainement ne lésinerait ni sur le velours, ni sur les rubans, ni sur les étoffes?

Francis ressentit ces courants à la répétition et fut pris d'un abattement que combattait difficilement madame Lefèvre. Elle était femme et démêlait ce qui se passait dans le cœur de la Colombine.

— Je ne sais ce qu'a Rose, dit-elle à Baudry, sans vouloir trahir son amie. '

Pour Francis, elle lui recommandait de prendre courage jusqu'à la représentation.

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