CHAPITRE II
— Gare à la claque! s'écria le régisseur. A ce signal, divers messieurs, parant du
coude leur figure, reçurent un soufflet bruyant sur la main et le renvoyèrent, par le môme système, à leurs voisins.
— Ça ne marche pas suffisamment, recommençons, dit le régisseur.
Un étranger aux « cascades » de la pantomime eût été profondément étonné des exercices singuliers auxquels se livraient à neuf heures du malin, sur les planches
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des Funambules, cVhonnôtes gens en paletot qui, gravement, recevaient des soufflets et les rendaient non moins flegmaliquement.
Tous ces êtres qui se trémoussaient à froid, esquissaient des gestes, grimpaient d'une façon idéale en indiquant qu'à tel moment ils devaient escalader des balcons, sauter par-dessus la tête des uns, renverser les autres, faire la conversation à l'aide de violents coups de bâton auxquels répondaient de non moins énormes coups de pied, tous ces gens, au premier abord, pouvaient paraître se livrer à de violents exercices gymnastiques ou agiter leurs membres pour en chasser le froid.
— A toi. Rose! reprit le régisseur en s'adressant à la Colombine, qui, dans le fond du théâtre, posait la main sur l'épaule d'une sorte de cmomc noir et velu. Aussil(M la cla-
que, tu (lois traverser chaque groupe avec Cossart, et tu restes au fond de la scène î A quoi penses-tu?
La petite Rose pensait à la lettre de Francis, qu'elle avait trouvée dans la loge du concierge en venant à la répétition. Cette lecture la troublait.
Comment pouvait-elle excuser un spectateur qu'elle ne connaissait pas, d'être sorti du théâtre la veille avant la fin de la représentation?
Que voulait-il? que demandait-il?
Pas trace de déclaration dans le petit billet. Un simple hommage d'admiration.
Cet hommage discret ne cachait-il nen autre chose? Autant de points déHcals que la petite Rose ne pouvait soumettre au régisseur.
On entendit alors dans la coulisse la chanson classique de Polichinelle,
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— Ua moment, Mon trésor, dit le régisseur. Mes enfants, la claque est à peu près réglée. Aussitôt après se fait enlendi'e la pratique de Montrésor. Il entre; chacun va au-devant de lui... Laplace en tête... Montrésor se jette sur Laplace pour lui donner l'accolade... Laplace tombe, et à sa suite tous les personnages en scène... C'est à ce moment que Cossart et Rose font le tour de chaque personnage tombé et manifestent une joie sans égale en dansant... Nous allons exécuter ce mouvement... Dupré, la ritournelle.
Le chef d'orchestre, assis dans un coin de la scène, près de la rampe, assujettit son violon sous le menton et recommença son air suivant l'indication du régisseur.
— Plus vivement, la claque! Rrrrran!
Comme un feu de peloton. Bien... La chanson de Montrésor... Allons, Laplace, que
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chacun tombe en mesure... A toi, Cossart! Vivement, Rose... Écoute-moi, ma petite... Le livret porte qu'après la cascade Colombine manifeste une joie sans égale... Tu es triste; on dirait que tu plains les gens renverses par Polichinelle... Il faut sourire, ma chère... Plus encore. Une Colombinc ne doit pas être mélancolique... Tu aimes Arlequin, n'est-il pas vrai? Cossart, par ses gestes, témoigne qu'il paye ton attention de retour... Vous etrs heureux d'échapper à tant de dangers... Sois donc gaie, nous ne jouons pas le drame.
La petite Rose sourit comme le régisseur le lui ordonnait. Peut-être dut-elle à ce sourire de commande de voir la lettre sous un nouvel aspect. L'actrice avait été remarquée, applaudie pour ses talents. Les juives de la plus basse condition font preuve, dans le monde des théâtres qu'elles peuplent, d'un
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senliment ai'tislique qui arrive parfois à dominer la coquelterie féminine. Dans ce méchant « boiii-boui » dont les gens du peuple étaient les principaux spectateurs, un esprit délicat avait remarqué la tenue de Rose sur les planches.
L'épisode dramatique auquel elle venait de prêter son concours était terminé. La Colombine se dirigea vers une coulisse, contre le portant de laquelle tricotait, h la lueur d'un mauvais quinquet, la fée qui, tous les soirs, bénissait ses amours.
-- Madame Lefèvre, lui dit-elle, j'ai reçu une singulière lettre.
— Un billet doux! s'écria la fée en reaardant attentivement la petite Rose.
— Oh! non, fit la Colombine avec un accent particulier... Cependant je vous serai bien obligée de me donner un conseil.
— Volontiers, mon enfant... C'est que je
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m'y connais, dit la fée en interrompant son tricot... En ai-je reçu de ces billets avant mon mariage avec Let'èvre!
— Surtout n'en parlez pas, reprit Rose en lui donnant la lettre.
S'élant levée pour s'approcher du quiiiquet, madame Lefèvre, en personne expérimentée, jeta d'abord un coup d'œil sur l'ensemble de la lettre.
— Il s'appelle Francis, dit-elle. Un joli nom... Mais je ne vois pas où ce jeune homme veut en venir.
— Il est jeune? s'écria Rose. Tous le connaissez?
— La lettre indique de la jeunesse... Yeux-tu que je te dise mon sentiment?
— Oui, fit la Colombine.
— Eh bien, à la suite de ce billet, tu dms en recevoir un certain nombre.
— Ail! s'écria la petilc Rose avec un accent joyeux.
— Ce jeune homme est bien élevé... 11 met des formes avant de s'expliquer... D'ailleurs l'explication dépendra de loi...
— Mais je ne connais pas M. Francis.
— Tu le connaîtras plus tôt que tu ne le crois... Peut-être ce soir.
— Ce soirî s'écria la Colombine anxieuse.
— Nécessairement. Il viendra au théâtre se rendre compte de l'efTet de son billet... Je les connais, les jeunes gens, et je le vois d'ici, ton petit Francis... Ce soir, je m'arrangerai pour arriver de bonne heure... Je te le montrerai...
— Que vous êtes bonne, madame Lefè vre 1
— J'ai été jeune comme toi, ma petite Rose, et j'aime la jeunesse et les amours.
Quand vou> m'aurez montré M. Fran-
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cis, demanda la Colombiiie, t{ue fiuidra-t-il faire?
— Si tu étais une autre ieumie, je te dirais de ne pa'R lui donner trop d'espérances.. . Je te recommande seulement, en entrant en scène, de jeter un coup d'œil sur lui et de recommencer à l'apothéose pour lui montrer que tu l'as deviné... Gela suffit pour une première entrevue... Faisons durer cette amourette... il n'y a rien de plus joli.
— A toi, Lefèvre ! cria le régisseur.
— Ce que c'est que l'amour! tu me fais oublier le combat, dit la fée en courant en scène où elle se mit en garde.
— Un bon coup de sabre... Une, deux, une, deux, dit le régisseur qui marquait la mesure avec un gros gourdin... Regarde bien en face Spalatro... Traverse... Une, deux... Mes enfants, appuyez sur le cliquetis des sabres, ça fait toujours plaisir... Si)ahi-
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Iro tombe... Il se défend encore... Une, deux, trois, quatre... En cadence, s'il vous plait... Toc, toc, toc, toc... Spalatro prend sa hache,.. Une, deux, au-dessus cle la tête de Lefèvre...
Il n'est pas de personnage qui se prenne plus au sérieux que le régisseur chargé de la mise en scène. Ses commandements sont illimités, les obéissances qu'il exige sont sans appel.
M. Charles, jouissant de pouvoirs illimités au théâtre des Funambules, était un des plus croyants dans les fonctions de la régie. Tour à. tour, pendant la répétition, mime, danseur, personnage grave ou comique, il mimait, dansait, prenait des attitudes triomphantes ou des allures grotesques suivant les besoms.
— Vois-tu, reprit-il en s'adressant à madame Lefèvre, tu te dégages, ma petite,
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et tu le cambres... Rien de plus gracieux... Eh bien, le trémolo, k l'orchestre, je ne l'entends pas... L'engagement à l'arme blanche ne peut continuer sur un air de polka... Dupré, tu couperas quinze bonnes mesures pour arriver plus vite au trémolo...
Celte fin de répétition sembla longue à Rose qui ne pensait qu'à Francis. La consultation de madame Letèvre lui prouvait que sous couleur de se préoccuper de ses succès dramatiques, le jeune homme s'intéressait certainement autant à la femme qu'à l'actrice.
En revenant, la Colombine s'arrêta plus d'une fois devant les boutiques de bijoutiers du boulevard du Temple : elle regardait d'un œil d'envie les parures de corail qui piquetaient de rouge la montre.
La petite Rose était blonde; sa peau blanche appelait le corail à son cou, à ses
oreilles, à ses bras. Elle eût voulu se faire belle pour lui dès le soir même. Mais ses appointements s'y refusaient.
Avec sept francs cinquante centimes par semaine, il était difficile d'acheter une de ces parures triomphantes qui devaient relever sa beauté. Et encore, sur sa paye, la pauvre (ille abandonnait-elle vingt francs par mois à sa mère pour son entretien.