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CHAPITRE ni

Le soir arrivé, Rose se dirigea vers le théâtre plus tôt que d'habitude, quoique son service ne l'y appelât qu'à neuf heures.

Le public n'était pas encore admis à franchir les portes du sanctuaire, et, malgré le légitime succès du Pont du Diable, il n'y avait cl la queue que les apprentis du quartier; les délicats dînant avec un paquet de pommes de terre frites, les moins sensuels avec des pommes crues. Entre les claire-

Ai LA l'ETiTi; UOSE.

voies destinées à guider le public jusqu'au guichet, on ne voyait que des casquettes et les bonnets de papier des « singes » des imprimeries voisines.

Francis ne pouvait appartenir à ce groupe. Qui sait s'il n'arriverait pas au théâtre en voiture?

Rose jugea inutile de se faire remarquer aux environs du théâtre, et elle descendit vers la rue des Fossés-du-Temple, mais lentement, bien lentement. Il fallait donner à madame Lefèvre le temps d'arriver.

Rose avait soif d'entendre les paroles encourageantes de la femme qui remplissait vis-à-vis d'elle, dans la vie, le même rôle qu'au théâtre, c'est-à-dire toujours armée de sa baguette protectrice.

Personne, parmi ses camarades, n'ignorait que madame Lefèvre exerçait la profession

de piqueuse de bottines, un métier qui dliabiUide n'exige pas de qualités héroïques. Par sa vaillance dans les combats, par la grande tournure que lui imprimait une splendide robe de velours noir, Tactrice conservait un reflet de bravoure, de décision qui ne la quittait pas dans ses humbles occupations.

Les rôles qu'elle remplissait, et qui déterminaient la mort inévitable du traître en même temps que le triomphe des êtres vertueux, avaient communiqué h la brave femme une haute idée du sacerdoce qu'elle exerçait tous les soirs. Fidèle aux saines traditions de Fart mimé, toujours prête à afl'ronter les dangers de rencontres meurtrières avec le farouche Spalatro ou le ter-. rible Brancadoro, madame Lefèvre conservait dans le commerce de la vie habituelle le regard dramatique, résolu, qui entre au

plus profond des méchants et déjà traverse leur ame.

C'était avec un sourire d'une ineffable tendresse que, depuis dix-sept ans, la fée annonçait aux amants, par un noble tournoiement de baguette, l'heureuse terminaison de leurs épreuves. Aussi le directeur, se rendant compte de l'impossibilité de remplacer une actrice douée de telles qualités, l'avait-il attachée à son théâtre par des chaînes d'or. Madame Lefèvre touchait une paye exceptionnelle de neuf francs par semaine.

A sept heures et demie, Rose grimpait le noir escalier des artistes, espérant jeter, avant l'arrivée de sa protectrice, un coup d'œil furtif dans la salle ; mais déjà le vaudeville était commencé, une pièce à poudre appartenant au genre ingénieux, dit ré(jenc(\ mis à la mode par M. Ancelot.

— Bonjour, petite, fit un des auteurs en lui prenant la taille.

— Laissez-moi, monsieur, je vous prie, dit Rose, à qui ces familiarités n'avaient jamais plu.

Ce jour-là, elles lui parurent particulièrement désagréables.

— Si Francis me voyait!... pcnsa-t-elle. Elle se dirigea vers la première coulisse

pour apercevoir la salle; mais les abords étaient occupés par les pompiers de service qui semblaient prendre un vif intérêt aux galanteries de la Régence, quoique dénaturées par les imitateurs de M. Ancelot.

La représentation de cet ouvrage, fortement égayée par les interruptions des (( titis y> du paradis, que leur éducation ne portait pas à admirer le marivaudage, paiiit mortellement longue à Rose; elle avait soif de parler à quelqu'un de ce qui em-

plissait son esprit. Heureusement, madame Lefèvre arriva, qui vint la rejoindre :

— Eh bien? dit-elle.

Rose la regarda comme une messagère des dieux apportant la bonne nouvelle.

— Encore un instant, ma petite, dit madame Lefèvre compatissant aux regards chargés de tant de questions.

La toile tomba et les deux actrices se précipitèrent vers le rideau où, pendant quelques minutes, elles suivirent les allées et venues du public qui n'était pas nombreux. Le vaudeville régence, malgré son beau titre de Noblesse oblige, n'avait attiré que de rares spectateurs.

— il viendra certainement plus tard, dit madame Lefèvre à Rose. Va t'habiller pendant (pi'on jouera la Fabrique, et tiens-toi prête aussitôt que le rideau sera baissé.

Rose monta à sa loge en soupirant. Elle

ne trouvait pas son admirateur assez empressé. Gela ne l'empêcha pas de veiller à sa toilette avec plus de soins que d'habitude.

La loge de la Colombine était formée par un renfoncement séparé du corridor par un paravent décoré d'affiches de théâtre. Cin({ pieds carrés à peine qu'il fallait partager encore avec deux petites danseuses faisant l'office de coryphées dans les pantomimes. Une tablette pour les onguents servant à la figure et aux mains, une chandelle fichée dans un goulot de bouteille, un morceau de miroir cassé accroché au-dessus de la tablette, constituaient tout le cabinet de Rose. Et il fallait sortir de cet endroit en costume irréprochable! Il est vrai que le surplus du costume était ajusté dans l'atelier du coiffeur, qui y donnait le dernier coup et sauvait, par l'adjonction d'un ruban

autant que par la délicatesse de son tour de main, ce que rexiguïté de la loge avait pu laisser de défectueux.

— Mon petit Alfred, dit Rose en confiant sa tète au perruquier, je n'étais pas bien coiffée hier.

Le petit Alfred, à peine âgé de soixante ans et qui avait la mine de pomme cuite particulière à la plupart des gens qui ont trop mûri sur les planches, parut sensible à ce reproche.

— Garçon, s'écria-t-il avec une voix de perroquet, un flacon d'huile de Macassar, à quinze francs, pour mademoiselle Rose...

Ma poule, attends qu'on la distille, tu vas être servie immédiatement... Ah! tu me le paueras^ Nicolas!

El le petit Alfred se laissa aller à une joie immense provoquée par la quantité d'esprit qui s'échappait de son être.

— Sois gentil, mon petit AUred, dit Rose; je trouve que mes cheveux ne forment pas assez touffe sous mon chapeau.

— Mon capitaine, tu seras content!

chanta le petit Alfred, nourri du répertoire des meilleurs ponts-neufs de vaudevilles. Gnoiif! gnoiffl (jnouf! fit-il en imitant le tic d'un célèbre bouffon du boulevard et en mélangeant son imitation de flocons de farine dont il inondait la chevelure de sa cliente... Tiens, perlinpinpin, en voilà de la poudre... A qui le tour? Messieurs de la figuration, je suis à vos ordres... Approchez, chevaliers! "

On procédait méthodiquement aux Funambules, pour ne pas perdre de temps.

Tous les acteurs destinés à recouvrir leurs chefs de perruques, s'avançaient après avoir décroché du mur leurs tignasses respectives, reconnaissables à un chiffre collé dans

la coiiTe. Ils passaient successivement sur la chaise, enveloppant leur cou d'une serviette, et ne quiUaient la place qu'avec un œil de poudre triomphant.

Avec les figurants, le petit Alfred quittait le ton de la plaisanterie et devenait particulièrement autoritaire.

— Je t'ai déjà Aiit observer, dit le coiffeur en s'adressant à un des galopins ramassés sur le boulevard, que l'administration défend expressément de garder sa cravate en scène. Est-ce que les seigneurs de l'ancien temps portaient des foulards jaunes? Allons, enlève-moi cÔ chiffon... et plus vite que ça.

Ayant procédé à une inspection minutieuse des figurants :

— Maintenant, Rose, dit le petit Alfred, je me mets à tes pieds.

— Passe-moi un peu de craie sur la

LA l'KTlTE FxOSE.

couture du maillot, près de la bottine.

— Voilà, ma Rose parfumée... Ah! si j'avais seulement dix années de moins, s'écria le petit Alfred, j'oserais te dire que tu es la perle des Funambules.

— Mon chapeau est-il bien attaché? demanda Rose, qui avait plus soif de s'échapper que d'entendre les compliments du vieux perruquier.

— Mieux attaché que ton cœur, dit le petit Alfred en contemplant, avec des attitudes de maître de danse, la jolie créature qui venait de sortir de ses mains.

Pour se soustraire à ces galanteries. Rose descendit sur le théâtre. Le vaudeville populaire qui succédait à la comédie régence touchait à sa fin. Une cloche tintait, mise en branle par le régisseur. C'était l'instant où l'honnête Derval, patron de la manufacture, adressait un discours bien senti aux

LA PKTITE ROSE.

ivrognes qui avaient tenté de débaucher les bons ouvriers de leurs ateliers. Toutefois la conclusion de cet ouvrage moral ne produisait pas TefTet que les auteurs avaient attendu. L'honnête Derval, malgré ses cheveux blancs et ses habits noirs de ministre protestant, était régulièrement hué par les enragés garnements qui faisaient loi dans ce théâtre; mais les deux pièces d'un genre si opposé, celle qui peignait les mœurs des marquis de la Régence et celle qui entreprenait de moraliser les apprentis du quartier, n'étaient que des hors-d'œuvre pour faire prendre patience au public, avant que ne fussent étalées à ses yeux les merveilles de la pantomime.

A ce moment suprême était baissé un rideau de manœuvre, représentant les incarnations de Pierrot, l'acteur favori de l'endroit. On le voyait sous différents cos-

lûmes, étalant complaisamment ses vices : la gourmandise, la luxure, la friponnerie; se montrant à la fois savattier agile, batonniste incomparable, se mêlant à tout, goûtant de toutes les cuisines, prélevant une dîme seigneuriale sur les beautés les plus piquantes, « tombant d tous les personnages comme le plus fort lutteur, roulant Cassandre, envoyant le beau Léandre dans les espaces à la faveur d'un coup de pied, et traitant les juges et les baillis avec non moins de sans genc.

La descente du rideau de manœuvre commandait aussitôt l'attention. C'était alors seulement que le véritable spectacle commençait pour les habitués. Ce qui se dépensait dans ce dernier enlr'acte de cris, de huées, de grivoiseries, avant qu'un silence absolu ne régnât dans la salle, était considérable. Un être assez peu délicat pour

imiter le cri d'un animal pendant la pantomime eût été honteusement jeté à la porte par ses voisins. Le silence de la voix sur la scène commandait le silence aux plus turbulents perturbateurs. Un courant particulier, s'échappant de la scène, semblait porter sur ses ailes un mutisme particulier, comparable au recueillement de paysans bretons assistant à la représentation d'un mystère.

L'attente de cette solennité provoquait les dernières interpellations bruyantes entre les spectateurs, pendant que le marchand de programmes annonçait, pour le prix modique d'un sou, la feuille explicative contenant les détails du Pont au Diab/c.he vendeur d'oranges et de sucres de pomme arpentait une dernière fois les banquettes, profitant de ce que le public n'était pas encore tassé pour offrir ses rafraîchissements.

La biographie de « Monsieur Deburau »

était criée dans tous les coins de la salle, pour les amateurs qui désireraient joindre le portrait et la vie du mime au li\ret de la pièce en vogue.

Ce fut ce moment que Rose et madame Lefèvre saisirent pour inspecter la salle. La Colombine allait donc voir Francis. Ouoique séparée du public par le rideau, ce ne fut pas sans émotion que la petite Rose posa un doigt dans le trou de la toile pour en arrêter les ondulations et permettre à ses yeux de s'y fixer comme dans le cadre d'une lorgnette.

— Gare aux jambes! cria le régisseur qui, un arrosoir à la main, répandait de l'eau sur les planches de la scène pour en chasser la poussière qu'y avaient accumulée les acteurs du vaudeville précédent.

Rose envoya un coup d'o'il de dépit au

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malencontreux régisseur qui la troublait dans son poste crobservation. Pour que ses bottines de satin rose ne fussent pas mouillées par ce désagréable arrosoir, elle se rejeta dans le fond du théâtre avec madame Lefèvre, dont la traîne de la robe de velours devait être également protégée.

— Ce Charles est impatientant avec sa propreté, dit Rose.

Le régisseur avait à peine terminé son arrosage que les deux actrices reprirent leur poste. La Golombine quitta l'œil de la toile, ne distinguant pas celui qu'elle cherchait dans la foule.

— Le voyez-vous? demanda-t-elle à madame Lefèvre.

— Un instant. Presque tous les spectateurs ont le dos tourné.

Une cloche se fit entendre à l'intérieur des coulisses.

— Déjà! s'écria Rose.

— PaLieuce, mon enfant, nous avons encore cinq minutes, dit madame Lefèvre...

Ali ! un jeune homme entre dans l'avantscène.

— Voyons, dit la Golombine qui se précipita à son observatoire.

— 11 est avec une femme.

— Ce n'est pas lui, fit Hose qui envoya un regard peu favorable aux élégants spectateurs qui, dans ce petit théâtre, venaient chercher une sorte de divertissement semblable à celui de la descente de la Courtille.

Avant de prendre place sur les banquettes de l'avant-scène, l'élégant cavalier et sa compagne se débarrassaient avec étalage de leurs par dessus, de leurs manteaux et de leurs foulards ; ils eurent l'imprudence de pencher le corps en avant de la loge pour se donner le spectacle du « para-

dis » vraiment curieux, où les anges entassés grignotaient quelque chausson aux pommes ou quelque morceau de galette.

— Avez-vous bientôt fmi de vous déshabiller, là-bas? crièrent les anges qui avaient conservé certaines traces de parenté avec les démons.

Puis ils commandèrent aux nouveaux arrivés de s'asseoir, échangèrent des paris sur les embrassades que l'élégant cavalier devait à sa compagne, le tout accompagné de huées, de cris dont Milton eût pu faire son profit pour le Paradis perdu.

— Il doit être à l'orchestre, dit madame Lefèvre en Avisant remarquer à Rose que les loges de la première galerie étaient généralement occupées par des « sociétés » bourgeoises et cossues.

Un second coup de cloche retentit derrière la scène.

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— Déjà! s'éciia^a Colombine auNieiise.

Encore quelques secondes et le régisseur

allait apparaître avec son bâton pour frapper les trois coups solennels.

Sur ces enti-ciaites arriva TArlofpiin se ployant et se cambrant pour donner de la flexibilité à ses membres.

— Bonjour, petite Rose, dit-il en lui caressant la nuque du bout de sa latte.

En même temps, Cossart accrochait à un portant de coulisse son masque d'ailequiu.

— Je moule à ma loge, dit-il; la boucle de ma ceinture a besoin d'un point.

— Le voyez-vous? demanda Rose à la fée.

— Dans une minute tout le monde sera assis.

Mais la cloche qui retentit pour la troisième fois annonça à la pauvie fille que

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madame Lefcvre n'aurait pas le temps de mener ses observations à bonne lin.

Dans cet état d'inquiétude, sans se rendre compte de son audace, Rose s'empara du masque d'Arlequin et l'accrocha dans un endroit ombreux, où personne ne pouvait l'apercevoir.

— En place, en place! cria le régisseur armé de son gourdin. Les artistes en scène! Rose, Lefèvre... Eh bien, où est Cossart?

— Il est monté à sa loge, dit Rose.

Le régisseur héla dans la coulisse :

— Cossart! vite, on t'attend.

— Je descends, cria l'Arlequin.

Fort de cette assertion, le régisseur frappa les trois coups solennels qui annonçaient aux curieux que l'heure était venue d'ouvrir leurs oreilles pour recueillir les mélodies de Touverture.

LA l'hiriE iioïst:. G3

Sur le commandement du chef d'orchestre, les musiciens partirent au petit pas de leurs instruments, ne voulant pas dépenser dans de premiers efforts tout le souffle que, pendant plus de deux heures, la pantomime réclamait de leurs poumons.

Seules, Rose et madame Lefèvre restèrent à leur poste, étant en scène avec l'Arlequin dès le lever du rideau.

Cossart apparut sur les planches et se dirigea en frétillant vers la coulisse pour reprendre son masque. A son grand étonnement, il ne le trouva pas.

— Mon masque! s'écria-l-il. Charles, mon masque !

L'affairé régisseur, qu'on invoquait en tous lieux, sortit avec des yeux extraordinaires du dessous du théâtre où il se rendait pour voir, par lu porte de la comiinini-

6i LA PETITE ROSE.

cation avec la salle, si les speclateiirs étaient correctement tassés.

— Ton masque? dit-il avec stupéfaction.

Eh bien?

— Là, là, il était là, reprit IWrlequin aussi irrité que son supérieur.

— Qui est-ce qui a pris le masque de Cossart? demanda le régisseur en s'adressant aux fiuurants et aux çjens de service qui encoiubraient les coulisses.

L'Arlequin rôdait sur le théâtre, abattu et sans frétiller.

— Jean, cria le réiîisseur au machiniste, surtout ne lève pas le rideau.

Deburau apparut au bas de l'escalier, les traits graves et fins, comme ceux d'un éphèbe antique.

— As-tu vu le masque de Cossart? demanda le régisseur au mime.

Les témoins de cette scène jouirent alors

LA PETITE IlOSC.

d'une de ces expressions de profonde surprise que, malgré son art, Dcburau eût été incapable de rendre de nouveau pour le public.

— Le masque à Cossart! s'écria d'une voix grêle et railleuse ce grand corps dont les lignes délicates offraient un contraste si particulier avec les scènes grotesques auxquelles il était mêlé.

— Voyons, mon vieux, pas de bêtises, dit l'Arlequin à Deburau en procédant par insinuation.

Le mime eut un de ses sourires, qm* donna le change à l'assistance. Son humour l'emportant, il était rare qu'une représentation se passât sans quelque tour joué à ses camarades.

— Si tu ne rends pas le masque, Deburau, je serai obligé de le mettre à l'amende, dit le régisseur. Et une forte amende!

CO LA PETITE IlOSE.

Par uiï geste qui lui était habituel, le mime se mit les poings sur les hanches pour comprimer sa rate qui dansait et lui donnait d'énormes accès de gaieté, accès que, par égard pour le blanc de sa figure, il fallait maîtriser.

— Yoyez-Yous Francis? demanda la Golonibine à madame Lefèvre, sans s'inquiéter de la perturbation qu'elle venait de jeter sur les planches.

— Ou il n'est pas venu ou il se cache, dit la fée.

Cependant le chef d'orchestre était étonné que le lever du lideau n'eût pas répondu à son signal. L'ouverture était terminée et il ne s'agissait pas de badiner avec les anges du paradis, capables de déchirer ou tout au moins de prolaner le voile du temple.

— Enfui, Gossart, où avais-lu accroché

Ion masque? demandait le régisseur. En as-tu un de rechange?

— Oui, chez moi, à Belleville, fit l'Arlequin.

Désespéré, il leva les bras vers les frises.

— Ah! s'écria le régisseur, si je me doutais de celui qui a pris le masque, comme je le flanquerais à la porte immédiatement.

Son anxiété s'augmentait d'autant plus qu'en ce moment toute une basse-cour révoltée semblait avoir fait irruption dans la salle. Les coqs répondaient aux merles, les ânes aux canards, les pies aux dindons.

— Ma petite Rose, disait madame Lefèvre à Coiombine pour la consoler de sa déconvenue, nous verrons certainement Francis pendant la représentation.

Va de ces coups de sifflet déchirants, comme il ne s'en entend qu'au coin des bois et au boulevard du Temple, venait

os LA l'KTlTl': uosi:.

rrcxcilcr les t'ioiissenicnls et les beudeinents de la basse-cour impatienle.

— Nous ne pouvons pas attendre plus longtemps, dit le régisseur à Cossart, tu joueras sans masque.

— Oh! fit avec eOTroi l'Arlequin.

Semblable à la Bèlc des contes de fées,

qui craint tant d'être a])erçue de la Belle, Cossart avait conscience du fâcheux effet que produirait sa laideur sur les spectateurs. Ses pommettes saillantes, son front bas, ses yeux de banif faisaient du comédien un être timide et mélancolique dans la vie; le masque d'Arlequin donnait de la finesse à son menton et communiquait à Cossart une légèreté et un entrain qu'on n'eut pu soupçonner chez l'acteur, alors qu'il exerçait son métier d'ébéniste.

Deljurau, son étonnement passé, regardait en clignant les yeux les diverses par-

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