I.A l'ETllE ROSE. et
sonnes réunies sur le théâtre. Son res^ard s'arrêta tout à coup sur la Golombine, qu'il fixa longuement. Fut-ce par le magnétisme qu'exerce la projection d'un regard profond sur une conscience troublée, que Rose leva les yeux sur le mime? Immédiatement elle les baissa; mais elle sentit son visage se colorer de rougeurs qui devaient paraître malgré le fard, et, pour échapper à l'inquisition de cet œil pénétrant, elle redescendit la scène, faisant mine de chercher.
— Mais le voilà, ce masque, dit-elle, en montrant le coin obscur où elle l'avait caché.
— Que c'est bète, dit Cossart redevenant frétillant, de fliire des tours pareils!
Pendant que le régisseur frappait avec un enthousiasme communicatif les trois coups décisifs :
— Ah! petite friponne, dit Deburau à
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Rose, qui feignit de ne pas comprendre.
La toile se leva; mais la petite friponne avait de nombreux efforts à faire pour sourire au public, ainsi que le lui avait recommandé le régisseur. Sourire à une raillerie dont elle était peut-être victime depuis l'arrivée de la lettre!
Au début de la pantomime, Golombine assise témoignait un certain agacement des prodigalités de tendresse d'Arlequin; elle eut alors des piétinements de dépit d'une réalité que seule madame Lefèvre put comprendre. Cette scène d'amourette fut jouée par l'actrice avec mie perfection inaccoutumée qui surprit Deburau : en fiice d'elle, dans la coulisse, le mime se demandait quel intérêt diabolique avait poussé une enfant, timide d'habitude, à troubler la représentation.
Dans un coin de la scène, une vieille.
emmaillolée de chitTons, suivait ce jeu avec une non moins vive sympalbie. Celait la fée, qui, sous les haillons d'une pauvresse, venait demander la charité à Colombine.
Francis, que les yeux exercés de madame Lefèvre n'avaient pu découvrir, assistait pourtant à la représentation; mais il avai quitté sa place habituelle à l'orchestre, se regardant comme trop en vue. Il conservait d'ailleurs une certaine rancune des horions que les habitués lui avaient distribués la veille. Debout, dans le couloir de la première galerie, caché derrière la colonne d'une loge, il avait suivi ces incidents sans y être initié. Pouvait-il se douter que son innocent billet élait la cause d'une telle perturbation dans les coulisses?
Pourtant Francis avait remarqué deux petits doigts dans Touverture du rideau, et
I A l'ETiTE ROSE.
il s'était dit qu'une femme regardait dans la salle, sans oser croire que Rose le chercliait. Appréhensions d'amoureux de vingt ans,
A travers le prisme de celle aventure, la représentation du Pont du Diable avait pour Francis un charme qu'aucun auditeur ne pouvait goûter, et les musiciens ne se doutaient pas des trésors de mélodie que trois aigres violons, accompagnés par une hasse maussade, faisaient entrer dans l'esprit de l'amoureux. Mais le drame n'était réellement intéressant qu'avec Colomhine en scène : si elle sortait, il semblait à Francis que le théâtre était d'un vide que Deburau lui-même ne parvenait pas à combler.
— Je crois l'avoii' vu, souffla madame Lefèvre à Rose, alors qu'elle sortait de Scène.
LA PETITE nuSE
— Vrai! s'éiM^ia la Colombine.
— Passons de raiitrc côté, derrière le décor, dit la bonne fée à sa protégée.
Les deux actrices traversèrent le fond du théâtre et s'installèrent derrière la coulisse faisant face à la loge dans laquelle se tenait Francis. A cette heure, il ne regardait plus, ou plutôt il regardait sans voir. La Colombine n'était plus en scène !
L'annoureux songeait à elle et la suivait dans son cerveau. Aussi son émotion futelle profonde quand il aperçut dans la coulisse les deux femmes qui le regardaient. Aussitôt Francis se rejeta dans l'ombre, derrière la colonne qu'il avait abandonnée sans y prendre garde. Le sang se porta à sa figure et le brûla. Il était découvert! Gomment cela était-il arrivé? Francis ne pouvait le dire; mais il n'y avait pas à en douter. La fée l'avait montré de sa baguette.
Imprudent et téméraire! Comment se faire pardonner cette aggravation de faute? N'allait-il pas dans un instant devenir la fable et la risée de tous les gens du théâtre?
Les amoureux timides ne sont pas sans quelque analogie avec les voleurs empoignés au collet par un sergent de ville, au moment où ils vont franchir le seuil de la boutique d'un bijoutier. Les uns et les autres subissent de violentes sensations qui troublent la circulation du sancr et abrégéraient la vie, si elles se renouvelaient fréquenmient. Et pourtant, quoique alter rés par ces coups imprévus, des gens de faible volonté ne puisent pas moins dans ces excès d'effarement de brusques décisions auxquelles le libre arbitre n'a plus de part.
(jiii eùl vu Fiancis s'abaissant tout à
coup et disparaissant dans le couloir circulaire qui entoure les loges, eût pensé à la scène pathétique dans laquelle Hamlet, pendant la représentation des comédiens, pour étudier sur la figure du roi et de la reine les remords de leur crime, rampe sur le plancher comme un serpent.
Il fallait échapper aux regards clairvoyants de la fée, à sa baguette magique qui montrait en lui l'auteur de la lettre.
Aucune ouvreuse de loges heureusement ne se trouva sur le passage de Francis pour gêner son évolution. Elle eût pensé qu'un pick-poket venait de faire un coup dans la salle, avait enlevé quelque bijou ou quelque vêtement accroché au porte-manteau d'une loge, et toutes les raisons qu'eût données l'amoureux pour colorer spn changement de place et son attitude eussent paru invraisemblables.
L\ PETITE ROSK.
La première pensée de Francis fut de fuir un endroit où des créatures exceptionnelles, douées de pouvoirs supérieurs, découvraient la vérité si facilement : il s'accusa de lâcheté après avoir réfléchi, et jugea plus utile d'étudier sur la physionomie de la Colombine l'impression produite par la découverte du mystère.
En suivant la méthode dujeune Hamlet, Francis avait pu gagner la loge opposée à celle oîi il avait étabU son premier poste d'observation. Celte fois, résolu à ne plus commettre d'imprudence, Francis risqua un œil et put jouir d'un agréable divertissement réglé entre Arlequin et la Colombine. Sur un air du ballet à'ArmicIe, la danseuse dépensait des trésors de coquetterie pour son amoureux à museau noir et, peut-être à cause des recommandations du régisseur, peut-être en souvenir de la découverte de
LA PETITE IIOSE.
son soupirant, un sourire à la fois piquant et doux était posé sur les lèvres de la petite Rose.
Francis jugea que l'actrice n'était pas trop irritée.
Irritée! Son sourire se fût épanoui davantage encore sans la disparition de ce singulier admirateur qui, parce qu'on jetait les yeux sur lui, s'évanouissait tout à coup.
Dans le rapide examen fait par les deux actrices, Francis avait paru jeune, agréable, et il eût bien vu, en restant à sa place, que ses hommages n'étaient pas repoussés.
— Il se passe ici quelque chose d'extraordinaire, pensa Deburau qui, de la coulisse, apportait une attention extrême au jeu de ses camarades.
Rarement le célèbre mime perdait de vue ses acteurs. Semblable aux graves danseurs espagnols qui, n'étant pas en scène,
agitent de frénétiques castagnettes dans la coulisse et encouragent de la voix la troupe qui se trémousse sur les planches, Deburau planait sur la représentation, sans se fatiguer des cent représentations du même ouvrage; connaissant les qualités de certains comédiens, la faiblesse des autres, un de ses regards suffisait à modérer le zèle des uns, à activer la nonchalance de ses camarades.
La Colombine a son importance dans la pantomime. Elle est le rayon de soleil qui illumine cette confusion; son arrivée semble une éclaircie après la grêle de coups de bâton; son sourire délasse des grimaces des gens rossés. Elle se détache en rose de la mêlée fiévreuse dans laquelle sont engagés Cassandre, Polichinelle, Léandre et le bailli. Elle est la joie, la poésie, sur ces planches bruyantes. D'où l'attention particulière que
portait Deburau à l'actrice ciiargéc crinterprêter ce rôle.
Au rrioment où Rose terminait son pas :
— Très-bien, souffla Deburau, de sa voix grcle qui chatouilla doucement les oreilles de la Colombine, car les compliments d'un tel maître étaient inappréciables.
Une salve d'applaudissements chaleureux partie de la salle confirma le jugement du mime. Pourtant Rose ne rentra dans la coulisse qu'à demi satisfaite. Son admirateur était parti sans jouir de son triomphe.
— Tu as bien dansé ce soir, ma petite Rose, lui dit madame Lefèvre.
— Je sens, répondit la Colombine, que je peux mieux encore... Quel malheur qu'il ne soit plus là!
— Sois tranquille, ma petite; il t'a vue, il a entendu les applaudissements, il a applaudi lui-môme.
80 LA PETITE l'.OSE.
— Vrai! s'écria Rose avec un accent de joie. Vous l'avez revu?
— Je connais les amonreux... Francis a changé de place... Peut-être pour ne pas montrer son trouble, peut-être pour se faire chercher... Tiens, sans quil t'aperçoive, regarde du côté de la colonne opposée à celle derrière laquelle Francis se tenait tout à l'heure... Use croit bien caché, je ne l'en ai pas moins découvert.
En quelques mots, madame Lefèvre ajouta qu'un tel soupirant était précieux, qui jetait de la variété dans les façons de se présenler, et gravement elle ajouta :
— Ne te plains pas, ma petite, c'est un amoureux à cascades.