CHAPITRE lY
Le lendemain, quoiqu'il n'y eût pas de répétition, Rose entra de bonne heure chez la concierge des Funambules avant de se rendre à son atelier de fleuriste. Elle espérait trouver une nouvelle lettre. Les amoureux ne doutent de rien et suppriment volontiers le temps, les espaces. Il eût fallu que Francis, levé avant le point du jour, eût écrit sa lettre la nuit pour l'envoyer immédiatement au théâtre.
L'absence d'un second billet fil que, toute la journée, mille raisons trottèrent dans la tête de la petite fleuriste, qui, penchée audessus de la table, n'avait jamais paru si appliquée à sa tache.
Les sensations de Francis étaient autres. En rentrant, il avait passé l'inspection de sa garde-robe; avec un soupir, il constatait que seulement une redingote et un pantalon étaient accrochés au porte-manteau.
Dans le tiroir du secrétaire courait quelque menue monnaie. Maigre ressource pour les aspirations de l'amoureux ! Gela n'empêcha pas Francis d'écrire le billet suivant, qu'il interrompit par des regards inquisiteurs dans chaque coin de sa chambre d'étudiant :
« Mademoiselle Rose, permettez-moi de y> vous offrir, en gage de mon admiration )) iwur votre talent, cette modeste bague;
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» VOUS la porterez, je l'espère, sinon par » sympathie pour moi, qui vous suis in- » connu, du moins en souvenir du public » qui vous applaudissait hier. »
La rédaction était assez ingénieuse pour que Francis s'en frottât les mains; mais la bague pouvait-elle être achetée moyennant la somme de quatre francs, le seul encaisse métallique de l'amoureux, surtout quand ces quatre francs représentaient deux jours de nourriture et d'entretien, sans compter la contribution indirecte nécessaire pour l'entrée au théâtre?
Francis coucha son budget par écrit pour mieux s'en rendre compte, et arriva au résultat suivant :
Deux entrées aux Funambules. . 1 50 Deux déjeuners, deux diners. . . 2 50 Bague 0 00
Sans doute, il était facile d'arriver à des
économies en réduisant les repas à leur plus simple expression. Tout amoureux sait vivre pendant deux jours avec des petits pains; il ne restait toutefois en caisse que deux francs trente centimes et on n'envoie pas un hommage enthousiaste à une actrice avec une somme si maigre.
— Ah! s'écria tout à coup Francis en arrêtant ses regards sur le pantalon qui pendait au porte-manteau, flasque et sillonné de plis déterminés par un usage prolongé.
S'en étant revêtu, l'étudiant l'inspecta avec le coup d'œil particulier aux Normands qui hantent les hôtels du quartier Latin, pour y acheter les défroques de la jeunesse sans argent. Alors Francis se livra à une opération bizarre, qui n'était pas sans analogie avec celle d'un repasseur cherchant
à donner, sur la meule, du coupant à une vieille lame.
Le genou appuyé sur le carreau, l'étudiant frottait avec animation le drap du pantalon sur le plancher. A la suite de ce travail, Francis tira violemment en sens contraire l'étoffe jusqu'à ce qu'une déchirure se produisît. Et ce fut avec un sentiment d'admiration que l'étudiant regarda le battant de la porte dont un des cotés venait d'être ouvert à l'endroit du genou.
Il faut que la race des Cassandre, qui s'opposent aux amours de la jeunesse, soit considérablement aveugle pour que M. Carcassonne n'eût pas soupçon de l'insolite déchirure qu'à une heure de là Francis étalait dans son cabinet, avec une physionomie offrant les traces des plus vifs regrets.
— Oh! s'écria l'honnête Garcassonne, fabricant de produits chimiques de la rue
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de la Verrerie, voilà une culolle en bel état.
— N'est-ce pas? pour aller au cours surtout! dit Francis.
— Comment un pareil fait a-t-il pu se produire? demanda le naïf Carcassonne.
— Je suis tombé sur le genou, dit l'étudiant. L'étoffe a cédé, le pantalon étant déjà en mauvais état; aussi venais-je vous prier, monsieur Carcassonne, de m'avancer quinze francs sur le mois prochain, pour m'acheter un vêtement plus convenable.
— Quinze et dix font vingt-cinq, dit Carcassonne en imprimant à sa calotte un aspect renfrogné... Si on donnait ce pantalon à raccommoder à la cuisinière?
Pour toute réponse, Francis força son genou à passer audacieusement parla porte cochère du pantalon.
— Qu'est-ce que dirait ta mère si elle te
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rencontrait en pareil costume? soupira Carcassonnc.
— C'est justement pour ne pas offusquer la vue des personnes de connaissance que je pourrais rencontrer, que je vous serais obligé de m'avancer la petite somme nécessaire à l'achat d'un pantalon neuf.
— Tu sais, Francis, que ton père m'a défendu expressément de te foire des avances...
— Cependant, ce panlalon!...
— Oui, je vois, le pantalon, et il m'étonne, car jamais, au grand jamais, tu entends, un pareil désastre n'a pu être remarqué par quiconque dans mes effets. Je tombe, n'estpas?
M. Carcassonne essaya de faire mordre la poussière à sa jambe droite.
— Mon pantalon cède et ne crève pas.
Tu auras trop dansé sur les genoux à la Closerie des Lilas.
— On ne danse pas de la sorte, dit Francis.
— Je me suis laissé dire que les étudiants d'aujourd'hui se livrent à des contorsions peu gracieuses, et surtout défavorables pour la conservation des vêtements.
— On vous a trompé, monsieur Garcassonne... Je ne fréquente pas la Closerie des Lilas; mais il est important que je suive mon cours ce matin.
— Je te répète que déjà je me suis laissé entraîner, bien contre mon gré, à t'avancer dix francs sur ton mois prochain. Un pantalon, d'une somme de quinze francs, constituerait, en même temps qu'un fâcheux précédent, une avance pernicieuse de vingtcinq francs... Il ne te restera que soixante et quinze francs pour vivre le mois prochain.
Tu viendras encore me supplier, me tracasser, crier misère. Je préfère, pour ma sauvegarde, en écrire à tes parents, afin de savoir s'ils autorisent ce payement par anticipation.
— Alors je n'irai pas au cours, dit Francis... Je vais rentrer me coucher pendant quarante-huit heures en attendant ma pension du premier du mois... Songez-y, monsieur Carcassonne, je manquerai deux cours et, quand viendra l'époque des examens, tant pis si je suis refusé... J'expliquerai à mon père que vous avez refusé de me douner les moyens de m'habiller convenablement pour me rendre à l'École de droit.
M. Carcassonne se frotta le front et en môme temps sa calotte, qui, étant d'un velours soyeux, humanisa sans doute par son contact la rigueur du fabricant de produits chimiques.
— Francis, dit-il d'un ton grave, rappelle-loi que c'est la dernière fois que je me lance dans de semblables avances...
Quoi qu'il arrive désormais, je serai inexorable... Voilà ton arijent.
— Bonjour, monsieur Carcassonne, s'écria l'étudiant en empochant la somme.
— Comme tu es pressé!
— C'est pour ne pas manquer mon cours.
M. Carcassonne, ayant descendu sa calotte sur les yeux pour faire ombre à ses pensées, revint à ses registres, en se demandant si l'ouverture de cette immense porte cochère dans le pantalon, ouverture par laquelle avaient été engloutis les quinze francs, n'était pas due à quelque événement de la vie du quartier Latin qu'il était difficile à lui, Carcassonne, d'approfondir, mais qui n'en laissait pas moins des feux
follets soupçonneux s'agiter dans son esprit.
D'un bond, Francis se rendit au Palais- Royal et ouvrit avec précipitation la porte d'un bijoutier. A l'air dont il demanda une bague, la marchande vit qu'elle avait affaire à un amoureux et qu'il serait coulant sur le marché.
— Combien? demandait Francis en maniant de lourdes châtelaines. Combien? les yeux attirés par des pierres étincelantes. Combien? en face d'anneaux finement ornementés.
Mais c'étaient des prix invraisemblables, eu égard à l'avance de M. Carcassonne, et il fallut se rabattre sur une série de modestes bagues qui paraissaient misérables à l'étudiant. Enfin Francis fit marché pour quinze francs d'une bague qui en valait bien la moitié; mais l'amour et la jeunesse s'abaissent-
ils à peser le prix d'une chose et à la marchander?
— Je vous serais mille fois obligé, madame, de vouloir bien me donner quelques épingles, dit Francis en montrant le malheur arrivé à son pantalon.
La bijoutière s'empressa de répondre à la demande de son client; et comme dans Tesprit de la marchande s'était déjà formé le roman d'un amoureux escaladant des murs pour se rapprocher de la dame de- ses pensées, ce fut avec un intérêt marqué qu'elle voulut accrocher elle-même ces épingles pour dissimuler la trouée béante de l'étoffe.
En quelques enjambées, Francis reprit sa course dans la direction des Funambules, le cœur allégé autant que la bourse ; mais, en apercevant la porte du théâtre, il ralentit sa marche. L'étudiant pensa qu'il devait s'entourer d'un certain mystère.
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Il avait été peut-être signalé à la concierge; quelqu'un entrant ou sortant des Funambules pouvait le rencontrer.
Le chapeau sur les yeux, le col du paletot relevé, Francis eut désiré une large houppelande, une longue perruque, de grandes lunettes vertes, quoiqu'un tel travestissement pût donner une fausse idée de sa personne. Une voix intérieure soufflait toutefois à l'étudiant qu'un élégant cavalier, se présentant d'un air dégagé, avec une pièce de cent sous glissée dans les mains de la concierge, ne pourrait être que favorablement accueilli; mais cette désinvolture, cette audace de procédés, jointe surtout à l'absence de monnaie, convenaient-elles à un galant forcé de porter kii-môme ses billets doux?
Après avoir arpenté dix fois la rue des Fossés-du-Temple sans se décider, Francis
prit une délerniination courageuse, franchit l'entrée des artistes, et d'un ton extraordinairement bref :
— Pour mademoiselle Rose, dit il.
— Tous dites? demanda la vieille concierge qui n'avait pas entendu un mot de ces brèves paroles prononcées entre les dents.
Mais déjà l'apparition avait disparu; comme trace, il ne restait qu'une lettre sur la table. La portière la soupesa d'un œil soupçonneux et avec des doigts plus soupçonneux encore quand elle s'aperçut qu'un objet était inclus dans la lettre.
— Ce n'est pas à moi qu'on envoie de pareilles choses, dit-elle d'un ton rogue à Rose quand elle vint le soir remplir son service.
La Colombine, sans répondre, prit la lettre et grimpa précipitamment à sa loge.
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— Que c'est geiilil! dit-elle en courant vers madame Lefèvre pour lui montrer la bague passée à son doigt.
La réponse à la lettre était toute trouvée. Le même soir, pendant les entr actes, pour prouver à Francis qu'elle ne repoussait pas cette preuve d'enthousiasme, Rose passa à diverses reprises, par l'ouverture de la toile, la main ornée de la bague, certaine que quelqiiun s'en apercevrait dans la salle.
Ce soir-là, elle joua son rôle si gaiement que Deburau comprit d'un coup d'œil.
— Comme tu as une jolie bague! dit-il en prenant la main de la Colombine.
Malgré la bonne réception faite à son cadeau, Francis ne sortit qu'à demi de l'ombre du pilier qu'il avait adopté pour sa place depuis tous ces événements. Mais il apparut roide et flegmatique, sans oser se permettre
os LA PETITE ROSE.
un sourire, lant il avait peur de laisser percei' ses sentiments.
— Qu'il a l'air grave ! dit Rose à madame Lefèvre.
Quand la Colombine était mêlée au drame, Francis affectait de regarder les autres acteurs; il craignait comme une décliarge électrique que ses yeux ne rencontrassent ceux de Rose. Plus l'amour bouillonnait en lui, plus les traits de l'étudiant se contraignaient à ne rien laisser paraître. Affectant l'allure d'un froid diplomate, il se gendarmait intérieurement contre cette fausse impassibilité, et n'eût pu toutefois la' vaincre sans un événement imprévu qui tout à coup fondit sa gourme.
Le cadre un peu circonscrit de la pantomime, Deburau l'avait rendu flexible, le modifiant, rallongeant ou le rétrécissant suivant son humeur ou la disposition d'es-
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prit du public. Pour les autres comédiens, une scène était « réglée à la note », c'està-dire qu'elle devait se dérouler en tant de minutes, calculées d'après un certain nombre de mesures jouées par l'orchestre. Deburau n'obéissait en rien à cette tyrannie dramatique; iltirait des eflets selon son caprice, sans s'inquiéter des troubles qu'il jélait dans l'esprit de ses camarades. Le mime n'avertissait que d'un coup d'œil imperceptible le chef d'orchestre de faire recommencer à ses musiciens la reprise d'une mélodie, tant que la veine d'imagination soutenait le comédien.
Pierrot, introduit par ruse dans la chambre de Colombine, s'efforçait de lui prouver sa flamme. Colombine résistait, n'admettant pas un tiers dans son cœur en compagnie d'Arlequin. D'où une scène de jalousie jouée par l'amoureux éconduit, qui deman-
Vjniversitas
BIBLIOThfECA
Ottaviensis
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(lait pour quels motifs le museau noircie son rival semblait plus agréable que sa face blanche. Pierrot tombait aux genoux de Colombine, la conjurait de l'écouter, et n'admettait pas que le dernier mot de la belle fût définitif.
— Qu'est-ce cela? demanda tout à coup avec malice Deburaii en jetant un regard jaloux sur la bague que Colombine portait au doigt.
. — Laissez-moi, répondit Colombine qui essayait de dégager sa main.
Mais le mime tenait une situation, et il se plaisait particulièrement à ces improvisations.
— Sans doute quelqueamoureux vous afait cadeau de cette bague? reprit Deburau ave des gestes d'une précision égale à la parole.
Rose était confuse de l'intervention de sa vie privée dans une féerie.
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— Vous VOUS en laissez conlei' par un freluquet, mademoiselle, mima le comédien.
Si Deburau n'eût pas tourné le dos à la galerie où se tenait Francis, ill'eùt reconnu àsonémolion. L'amoureux, avec inquiétude se demandait si cette scène avait été ajoutée pour se railler de lui et si Rose était complice de cette mauvaise plaisanterie. D'autant plus que le mime indiquait en môme temps que cette « méchante petite bague » était indigne de parer une si jolie créature.
Si la scène était piquante pour les habitués qui goûtaient avec intérêt ce détail introduit dans la pièce par le mime, elle remplissait le cœur de Rose de dépit et mécontentait Francis qui se croyait joué et qui l'était en apparence.
Pour terminer, Deburau s'emparait de l'anneau, l'introduisait dans le fond de sa poche, jurant qu'il ne le rendrait à Colom-
bine qu'à condition qu'elle désignât celui qui lui en avait fait cadeau ou qu'elle autorisât le mime à l'embrasser.
Ce fut alors que Francis recueillit un coup d'œil anxieux de la Colombine, qui comprenait que cette adjonction scénique pouvait être prise en mauvaise part par son soupirant.
La petite Rose embrassa Deburau pour rentrer en possession de la bagne; mais Francis était soulagé par un regard bien autrement affectueux que les embrassades de théâtre, et ce petit épisode contribua à enlever à l'étudiant l'impassibilité toute de convention qui, prolongée, eût donné une fausse idée de sa tendresse.