CHAPITRE V
Il faut avoir vu le café du Gibbon au boulevard du Temple, et surtout l'avoir fréquenté, pour bien se pénétrer de la bizarrerie d'un établissement que malheureusement la pioche des architectes n'a pas respecté. Ce n'est pas qu'à l'extérieur, dans le jour, la façade offrît un aspect particulier. Pour attirer la clientèle, le propriétaire du calé avait compté sur l'enseigne, qui représenlait un gros singe prenant une demi-
tasse, la tête en bas, les pieds en l'air, comme il convient à tout gibbon bien appris.
La montre, plus mélancolique qu'attrayante, ne répondait pas à ce spectacle. Trois ou quatre fioles de liqueurs diverses se succédaient isolées sur une planchette, annonçant aux gens altérés que dans cet endroit l'orgeat, l'absinthe et la groseille pouvaient être consommés sur place; mais l'orgeat était plâtreux, la groseille décolorée et l'absinthe sinistre. Il fallait qu'une lumière intérieure s'échappât le soir du café du Gibbon, pour raviver les colorations de ces rafraîchissements qu'un archéologue eût juré provenir de quelque habitation lacustre.
C'était, à proprement parler, un rendezvous d'habitués. Resserré entre le théâtre des Funambides et celui du Pelit-Lazari, le café du Gibbon offrait un champ neutre
OÙ se réunissaient quelques comédiens, mais plus particulièrement les auteurs habituels des établissements voisins.
Dans cet endroit, d'admirables idées dramatiques étaient sans cesse échangées entre des collaborateurs qui établissaient la charpente de leurs pièces devant les tables de marbre, l'imagination excitée par les gambades d'un véritable gibbon assis sur le comptoir de la dame du café, avec une chaîne assez longue pour pouvoir sauter sur les tables des consommateurs et se mêler aux inspirations des auteurs.
Deux tables étaient réservées spécialement aux écrivains qui honoraient l'établissement de leur présence : une pour les fournisseurs des Funambules, une autre pour ceux du Petit-Lazari. Nul vaudevilliste de ce dernier théâtre n'eût osé s'asseoir à la table des écrivains des Funambules, sans
u;8 LA petit:-: rose.
y èlre appelé; les auteurs du lliéàlre de Deburau eussent rougi de s'al tabler avec les pauvres diables travaillant pour le Petit- Lazari. Aristocratie bien tranchée qui n'avait pas échappé aux méditations du singe; sa nature indépendante s'accommodait davantage de la société des fournisseurs du Petit- Lazari qui livraient un acte à trois francs, quand un droit excessif de sept francs par vaudeville était attribué aux auteurs des Funambules.
Ces tables, la maîtresse du café, madame Achille, en avait reconnu la libre jouissance, l'une à la société du Petit-Faucheux, l'autre aux amis de Pluchonneau jeune. Ils venaient régulièrement chaque jour, entourés de confrères, d'admirateurs, de comédiens qui prenaient note de leurs rôles, ou du représentant des plaisirs du public, le chef de claque, qui connaissant à fond la
LA l'tTITE ROSE. lU;)
poiiée d'iin effet dramatique, le condamnait ou l'approuvait.
Une après-midi de décembre, la porte du café s'ouvrit et donna passage à un personnage si liistueux qu'aucun des habitués de l'endroit ne se rappelait en avoir vu de pareil, même à l'Ambigu-Comique. L'inconnu était drapé dans un manteau à l'espagnole, avec des plis étoffés dans le dos et des revers doublés d'un velours magnifque.
Le gibbon lui-même, émerveillé parce fasle, cessa de croquer le noyau d'un chinois que lui avait octroyé Pluchonneau jeune; il introduisit dans la poche de sa gueule les fragments de ce régal pour les savourer plus à son aise après l'entrée du personnage.
S'étant débarrassé de son manteau, l'inconnu apparut en paletot à larges revers de velours, encore plus somptueux que
ini LA PETITE ROSE.
ceux de la doublure du manteau. Une cravate longue, en satin resplendissant, était rehaussée par une forte perle blanche, montée en épingle, qui faisait ressortir le brillant de cette étoffe.
Le Petit-Faucheux, qui avait toisé l'étranger avec la rapidité particulière aux gamins du boulevard, ne manqua pas de faire une entrée au somptueux personnage. Fredonnant un des motifs de l'opéra de Fra-Diavolo, il s'accompagna comme d'un tambour de basque avec le plateau qui contenait les rafraîchissements ; immédiatement, ceux qui étaient à la table du vaudevilliste comprirent cette langue particulière aux gens de théâtre, qui s'entendent rien qu'à l'aide de « la clef du caveau ».
La seule mélodie de ce fragment de poésie, avec lequel avait été saluée l'entrée du riche étranger, suffisait pour le caractériser :
Voyez sur celte roche, Une plume noire au chapeau, Et recouvert de son manteau
Du velours le plus heau.
Pour ne pas froisser rinconnii,^s'il comprenait l'application faite à sa personne par une mélodie très-populaire à cette époque, le Petit-Faucheux, toujours en s'accompagnant sur son plateau de tôle, chantonna cette fois, en introduisant une variante que n'avait pas prévue M. Scribe :
Tremblez ! en voyant la Fayette, (^'est pour lui que Técho répi-te :
Diavolo I Diavolo !
Un murmure flatteur de la bande accueillit l'improvisation du Petit-Faucheux, que les habitués tenaient pour l'être le plus spirituel du boulevard du Temple.
— Une bavaroise au chocolat ! demanda l'étranger.
— Garçon! s'écria madame Achille émue, en entendant le fastueux person-
nage demander un produit qui faisait absolument défliut à l'établissement.
Elle agita convulsivement sa sonnette :
— Arthur, dit-elle au garçon, une bavaroise au chocolat!
— Chocolat bavaroise, une ! cria le garçon avec une voix que certainement durent entendre les locataires du cinquième étage.
Immobile, les yeux fixés sur ceux dé sa maîtresse, le garçon ahuri restait en place,' comme si la bavaroise eut du descendre des hauteurs où sa voix avait pénétré.
Le gibbon lui-même se gratta la nuque en entendant demander une consommation dont l'assonance n'avait jamais pénétré dans son oreille.
— Arthur, fit la dame de comptoir avec le regard expressif que trouvent dans une situation équivoque les gens aux abois, pressons la bavaroise !
LA PETITE nOSE.
Fasciné par le regard de sa maîtresse, le garçon se rapprocha du comptoir.
— Cours au Jardin-Tiirc, lui souffla la maîtresse du cale, et demande une bavaroise... Vite!
La flèche empennée, lancée par un arc tendu, ne traverse pas les espaces avec plus de rapidité que n'en mit Arthur à aller et revenir du café du Jardin-Turc, situé de l'autre côté du boulevard.
— Et la bavaroise? demanda madame Achille au garçon qui revenait les mains vides.
— C'est que, dit Arthur, on ne me connaît pas au Jardin-Turc, et je n'ai pas d'argent.
— Comme nous faisons attendre ce monsieur! reprit madame Achille en ouvrant le tiroir du comptoir... Mais c'est que je n'ai pas de monnaie non plus... Ah! s'écria-
1 U Ik PETITE ROSE.
t-elle, Arthur, prends la pensée pour payer.
— La pensée! s'écria piteusement Arthur. D'un coup d'œil conservateur il embrassa le petit tronc sur lequel était peinte une ingénieuse fleur emblématique, destinée à rappeler le souvenir de? garçons aux consommateurs.
— Si on me prend la pensée, ajouta Arthur, que me restera-t-il? Je ne touche déjà pas dégages.
— Je n'aime pas les ingrats, dit madame Achille; nous nous expliquerons plus tard. Lsiisse\ai pensée sur le comptoir, et retourne au Jardin-Turc demander une bavaroise pour le café' du Gibbon.
Le garçon leva les bras en l'air et obéit à cet ordre, quoiqu'il semblât prendre le ciel à témoin combien une semblable démarche lui paraissait inconsidérée.
Heureusement, le client au manteau de
velours était occupe à regarder les auteurs de la table des Funambules, qui apportaient plus de réserve dans leurs propos depuis que l'inconnu était assis à quelques pas d'eux.
Pluchonneau Jeune venait de défier à une partie de hihi un de ses voisins, personnage à longue barbe et à longs cheveux séparés par une raie au milieu de la tête, qui offrait un mélange de vieux rapin, de Christ et de premier rôle du boulevard, et ({ui semblait avoir accumulé à plaisir sur sa physionomie toutes les fatalités combinées des drames et des mélodrames, depuis le Monstre Vert jusqu'à Antony le Bâtard.
Déjà le photographe César paraissait un être supérieur aux comédiens des alentours qui lui faisaient une cour assidue pour entrer dans sa collection d'artistes, exposée dans une vitrine au coin de la rue du Pas-
de -la -Mule. En communication permanente avec le soleil, César semblait lui en avoir dérobé quelques rayonnements; aussi riiomme au manteau de velours jugea qu'il avait devant lui un des notables habitués du café du Gibbon.
Madame Achille, impatiente de connaître le résultat de la mission dont était chargé son garçon, avait écarté les rideaux des vitres. Arthur traversait le boulevard, portant triomphalement la bavaroise dont Tarome fui humé avec stupéfaction par deux gamins qui jouaient à la pigache. Une bavaroise prenant le chemin du café du Gibbon semblait un événement dans ces parages.
— Nigaud, s'écria madame Achille, ne pouvnis-tu entrer par la porte de derrière du café? Tu veux donc compromettre mon établissement!
Le garçon posa la bavaroise sur le comp-
loir, sans prendre garde que le gibbon, attiré par ce fnmet délicat^ trempait sa patte dans le verre.
— Mais va donc porter la consommation à ce monsieur qui attend!
Le personnage au manteau de velours accueillit avec joie la bavaroise, en but une petite gorgée en fin connaisseur, et ne s'aperçut pas que la patte du gibbon eût nui à ce délicat breuvage.
— Heureusement, ce monsieur n'a rien vu, dit la maîtresse de café en constatant que l'étranger passait la langue sur ses lèvres avec un sentiment de jouissance particulier.
— Voilà un coup extraordinaire, dit Tinconnu, qui, après avoir savouré la l)avaroise, semblait prendre de l'intérêt an jeu du photographe.
César jeta un regard de bâtard sur l'é-
tranger et. ne crut pas de sa dignité de répondre (( à un bourgeois ». Pendant une demi-heure que dura la partie, riionime au manteau de velours n'en continua pas moins à faire divers signes d'acquiescement à la parfaite conduite du besigue. Toutefois, ayant consulté sa montre, il jugea qu'il était temps de mettre un terme à son passage dans l'établissement.
S'étant posé devant la glace de la dame du comptoir pendant qu'il payait sa consommation, l'inconnu ajusta avec un soin extrême les plis de son manteau, et ce qui fit événement dans le café fut le pourboire considérable que ce riche personnage avait fait résonner dans la pensée.
Les commentaires allèrent leur train, et on s'arrêta volontiers k l'idée que l'homme était un prince étranger visitant les curiosités du boulevard du Temple.
Ce qui modifia toutefois ces inductions fut, le lendemain, une nouvelle visite de l'homme au manteau de velours ; ses manières prévenantes et son abord affable semblaient indiquer qu'un ôlre riche et d'une tenue irréprochable prenait son stage au café du Gibbon et ne cherchait qu'à se rendre agréable aux habitués.
Qui eût dit à Francis qu'en ce moment se jouait sa destinée par suite de l'entrée au café Achille de Stauernaghel, tailleur, demeurant rue Neuve -des -Petits -Champs!
Oui, Alexandre Stauernaghel, ayant la signature sociale de la maison Alexandre Stauernaghel frères, qui, vers quarantesept ans, avait été pris de la passion de composer des ouvrages dramatiques pour le boulevard.
Quelqu'un de ses employés n'aurait-il pas repoussé cette nouvelle comme absolument
dérisoire, que l'un des plus habiles exportateurs de vêlements pour la province, le négociant astucieux qui faisait filer dans les Bous-préfeclures les draps couleur olive ou marron d'Inde, énergiquement repoussés par les Parisiens, avait été séduit par la muse dramatique?
Ce que cette folle passion devait jeter de trouble dans la maison Alexandre Stauernaghel frères doil être laissé momentanément de côté, comme préjudiciable au récit. Toujours est-il que, deviné par le photographe César, qui n'était pas mécontent d'exposer à sa monlre l'image d'un riche bourgeois au milieu de la bande des cabotins, le tailleur entra en relations avec le photographe et lui fit, pour commencer, une commande d'une demi-douzaine de poses avantageuses et cossues.
Il est utile quelquefois pour le voyageur
arrivant dans un pays étranger de se rendre compte de l'ensemble des physionomies de l'endroit par l'étude des montres de photographes. Alexandre Stauernaghel, introduit dans la vitrine au centre de laquelle posait César, aux allures fatales, entouré des comiques principaux des petits théâtres dans de bouffons costumes, eut rendu difficiles les recherches de ces curieux.
Vn coméchen, jouant les rôles de niais au théâtre de la Gaîté, s'était lait représenter avec sa perruque de filasse et un papillon voltigeant au bout d'un lonu fil d'archal attaché à son chapeau; un autre comique n'avait pas craint de se présenter en face du public en chemise, avec une chandelle à la main. Quelle était la signification, en cette compagnie, d'Alexandre Stauernaghel, d'une tenue si riche, avec le velours qui dé-
l-2i LA PETITE ROSE.
bordait sur tous les revers de ses habits, surtout si on regardait à ses côtés les beautés piquantes du boulevard du Temple qui ne trouvaient pas de gazes assez minces pour dérouler leurs charmes aux yeux des amateurs?
La clientèle de province n'eùt-elle pas perdu absolument confiance dans la maison Stauernaghel frères, si ce cadre de cabotins et de cabotines eût été remarqué ailleurs qu'au coin de la rue du Pas-de-la-Mulc?
Heureusement une telle exhibition se produisait dans un endroit de Paris médiocrement fréquenté.
Alexandre Stauernaohel devint donc l'intime du farouche César, dont il adoucit l'humeur à la faveur d'un veston de velours noir, relevé par des soutaches roses d'une élégance tout artisti((ue. Le photographe n'eut pas de peine à flairer l'ami des artistes,
le personnage indispensable aux comédiens, l'homme qui semble faire partie du magasin d'accessoires et fait trou dans la salle, le jour où il vient à disparaître.
Stauernaghel devint l'habitué fidèle du café du Gibbon, eut l'honneur de partager le bain de pied de sa demi-tasse avec le singe, et s'insinua également dans les bonnes grAces de Pluchonneau, à ce point qu'un jour, étant seul avec lui, il lui coula à l'oreille cette parole mystérieuse :
— J'ai une idée.
<( Aroir une idée »>, sur le boulevard, à partir du théâtre Beaumarchais jusqu'à celui de la Porte-Saint-Martin, c'est parler de théâtre. Toute autre idée ne serait pas une idée.
— Voyons cela, Alexandre, dit le fournisseur habituel des Funambules, qui dressa l'oreille.
SLauernaghel se recueillit assez de temps pour aller chercher Tidée au Ibud de sa pensée.
— Il y a d'abord des paysans en scène, dit-il en étendant les mains pour grouper les figurants.
— Bon, des paysans, dit Pluchonneau, je comprends.
La figure de Slauernaghel s'illumina aux rayons de la clarté qu'un auteur dramatique émérite trouvait à son idée.
— Ces paysans reviennent de la moisson et poi'tent une fourche sur l'épaule.
— C'est un sujet champêtre, dit Pluchonneau.
— Champêtre si l'on veut, car le fils du roi arrive.
— Quel fils du roi? demanda Pluchonneau.
LA PETITE KOSE. 125
— Un instant, je vous prie... Il porte un cor en bandoulière.
— Très-bien ! Le fils du roi revient de la chasse.
— Non, il y va... C'est alors qu'il aperçoit Florise parmi les moissonneurs.
— Un amour! Parfait! L'action s'engage, dit Pluchonneau.
— N'est-ce pas? reprit Stauernaghel visiblement satisfait... Yoilà donc un premier acte.
— Il est peut-être un peu rapide; mais l'exposition est claire, c'est beaucoup au théâtre... Maintenant, voyons la suite.
— La suite, répondit Stauernaghel, je la cherche.
Pluchonneau regarda le tailleur avec un regard d'aliéniste face à face avec un sujet atteint d'une foHe inguérissable.
— Ah! mais, s'écria-t-il, il faut piocher ça.
— Mon ami, vous me rendez un peu de courage, dit Stauernaghel. Voilà quatre nuits que je ne ferme pas l'œil, tant le second acte me préoccupe.
— Stauernaghel, reprit Pluchonneau d'un ton grave, prenez garde que la lame n'use le fourreau.
— Plaît-il? fit le tailleur.
— Vous entrez dans la voie douloureuse de Fart, et je ne dois pas vous cacher la vue des épines... Sans doute le premier acte de votre conception indique une imagination dramatique, ajouta le fournisseur des Funambules, qui s'était aperçu que son discours faisait baisser trop bas l'oreille de Stauernaghel. En travaillant, vous arriverez certainement... comme moi... Voyez pourtant à quelle extrémité les directeurs de
théâtre me condamnent ! Tenez, fit Pluchonneau en levant les bras, dites-moi si je peux me présenter dans le monde en pareil état.
Deux ouvertures béantes aux aisselles dévoilèrent les mystères et les misères du paletot.
— Peut-être est-ce utile pour la santé, dit Pluchonneau qui jouissait d'un fond de philosophie. Mais pour connaître la société et la peindre, il faut fréquenter le inonde... Et le monde n'admet pas une pareille toilette... Voilà tantôt douze ans que je travaille avec le plus grand succès pour les Funambules... Le directeur reconnaît que mes pièces annoncent un homme d'avenir... Ahl l'avenir! Fermé! barricadé! Pour m'élancer plus loin, je suis arrêté par un paletot... Alexandre, je ne demanderais pas mieux que de vous prêter le concours de mon ex-
périence pour sortir de ce premier acte .. Le second, je le vois d'ici, se passe à la cour du roi... 11 y a là matière à un riche décor, quelque chose dans le genre des appartements des Tuileries... Les décors sont trèsimportants dans ce genre de spectacles.
Pour vous être agréable, je visiterai le palais des Tuileries; mais, faute d'un paletot, je suis accroché au café du Gibbon.
— Je tiens mon second acte, s'écria Stauernagliel... Le palais du roi est logique; j'y avais déjà pensé. Ne vous dérangez pas, mon cher, il me sera facile d'entrer aux Tuileries... J'habille le chef de cuisine, M. Auguste; il n'a rien à me refuser.
— Et puis, quand vous serez introduit dans le palais des Tuileries? demanda Pluchoimeau avec une nuance de sarcasme.
— Je verrai les appartements du roi.
— Après? s'écria Pluchonneau avec une
autorité accablante Je suppose que le
chef de cuisine vous fasse parler à Louis- Philippe et que le roi veuille bien écouter la lecture de votre premier acte... Est-ce Louis-Philippe qui vous aidera à sortir des difficultés de ce second acte, le nœud de la pièce? Non, Slauernagliel, vous n'êtes pas suffisamment initié aux lois du théâtre... Votre premier acte manque de marrons.
— Des marrons! fit le tailleur perplexe.
— Oui, votre dinde n'est pas suffisamment bourrée... Elle est maigre... Moi, j'y ajouterais des bandits cachés dans une grotte de la montagne, qui s'emparent du fils du roi et le garrottent dans leur caverne... Et Florise, qu'en faites-vous?
— Ne vous ai-je pas dit qu'elle portait une faucille sur l'épaule?
— Une faucille, c'est bon; ca la pose...
Elle n'a pas besoin de dire, comme font les maladroits qui ne savent pas écrire pour le théâtre : « Je suis la fille d'un honnête laboureur. 2» Le public comprend qu'elle revient des champs... Après?
— Après? fit Stauernaghel, dont le front se couvrait de gouttes de sueur... Je ne sais pas.
— Eh bien, mon cher, vous demanderez la suite à Louis-Philippe, ajouta Pluchonneau d'un ton sec.
Ce projet de collaboration avec le roi citoyen sembla, même aux yeux du tailleur, empreint de quelque raillerie.
— Stauernaghel, dit Pluchonneau, comprenez-moi bien. Vous apportez un embryon d'idée; mais, ainsi que je vous le disais, votre volaille est maigre, et, pour la faire avaler au public, je dois la bourrer des fruits de mon expérience,.. Si vous avez
LA PETITE ROSE. l,]l
réellement la pensée d'aborder le théàLre, nous nous verrons fréquemment pour engraisser l'idée... Et c'est ensemble que nous devons visiter les Tuileries... Vous allez voir s'il faut du vice pour devenir auteur dramatique. J'emmène avec moi le petit Victor, le meilleur élève de M. Gambon : une pratique, mais adroit comme un singe. D'un coup de crayon, Victor va vous pincer les Tuileries .. Nous lui payerons à dîner chez Passoir sur nos droits, car vous en toucherez la moitié.
— Oh! non! dit Stauernaghel avec un ton de générosité émue.
— Chacun sa part, reprit Pluchonneau...
Vous apportez l'idée; elle vous sera payée en bonnes pièces de cent sous... Si vous ne vouliez pas de cet argent, il me serait impossible de collaborer avec vous... Que penseraient de vous les auteurs dramatiques
VOS confrères? Donnez vos droits à la caisse de secours de Tassocialion, puisque la question d'argent ne vous préoccupe pas.
— Eh bien, je prendrai ma moitié, dit Stauernaghel convaincu.
— Dès demam nous nous rendons aux Tuileries... Mais, comme je vous le disais, ce qui me conviendrait surtout pour cette visite, ce serait un bon paletot.
— Ah ! fit Stauernaghel.
— >ion pas un vêtement aussi riche que le vôtre! Qu'il soit chaud pour la saison, avec une bonne doublure de flanelle...
Comme j'abattrai de l'ouvrage!... Stauernaghel, il n'y a personne ici; si vous me preniez mesure?
Le tailleur vit bien qu'il était impossible de ne pas donner satisfaction à Pluchonneau.
— (juelle couleur me conseillez-vous
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})Oiir le paletot? demanda le vaudevilliste.
— Le vert-olive est distingué, répondit Stauernaghel qui avait une forte partie de ce drap à écouler.
— Ça me va, dit Pluchoiineau qui se posa au milieu du café pendant que sou collaborateur lui prenait mesure... Je songe à présenter Florise de la façon la plus intéressante, et, selon votre avis, rnon cher ami, il me semble adroit de la montrer songeuse sur un banc de gazon, depuis qu elle a aperçu le fils du roi... Vous tiendrez le paletot un peu long, n'est-ce pas, Stauernaghel,.. Les brigands arrivent... Ils ne voient pas Florise tout d'abord; alors se produit un effet qui ne rate jamais. On entend le son du cor... Mon cher ami, je vous serai particulièrement obligé de donner du jeu aux entournures pour la liberté des mouvements... Ah! la bonne charge!
131 LA i'EllTE ROSE.
Staiieniagliel, regardez donc le gibbon qui veut prendre mesure à madame Achille!
Le singe, qui n'avait jamais vu pratiquer une semblable opération dans l'intérieur de rétablissement, imitait, en effet, sur sa maîtresse, les mouvements du tailleur.
— Un conseil d'ami, dit Pluchonneau à Stauernaghel. Vous allez fréquenter assidûment le café; il est bon que vous vous rendiez favorable la maîtresse de la maison. Avec les rognures de vos étoffes, faites donc tailler, sans rien dire, un petit vêtement d'hiver pour le singe.
— Oh! s'écrfa le tailleur, qui se crut déshonoré.
— Ce pauvre animal, la fortune de l'établissement, reçoit l'air de la porte constamment. Vous-même, en entrant, abrégez les jours du gibbon par le froid que vous introduisez... Madame Achille a une certaine
LA PETITE UOSE. 1:3c
influence sur les directeurs de théâtres des alentours... Vu bon plastron pour protéger la poitrine du singe vous attirerait la reconnaissance de sa maîtresse.
— S'il le faut absolument, s'écria Stauernaghel avec résignation.
— Mais je n'ai pas fini avec Florise.
Nous en étions au son du cor. Le fils du roi s'avance, rêveur depuis qu'il a rencontré la fille de l'honnête laboureur... Il a soif de solitude et s'engage sous la feuillée... C'est là qu'est le nœud de la pièce. Les brio^ands sautent sur le fils du roi et le bâillonnent de telle sorte qu'il ne peut plus sonner de son cor pour avertir les piqueurs... Heureusement Florise a tout vu. La courageuse enfant se dit : Je venîîerai mon amant! La toile tombe... Ça vous va-t-il?
— Parfaitement, dit Staiiernaghel étonné
que son idée eût pu produire d'aussi étincelantes cristallisations.
— Eh bien, mon clier, dit Pluchonneau, je souhaite que vous vous en tiriez aussi bien avec mon paletot.