‹ La petite RoseChapitre 7 sur 23 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

Le soir, quand Rose sortait du théâtre en compagnie de madame Lefèvre, Francis désormais suivait les deux actrices; plutôt toutefois à l'état de garde qu'à celui de compagnon. Un espace de trente pas séparait l'étudiant de celle qu'il avait admirée pendant la soirée : course suivie de menus incidents qui prenaient dans l'esprit de l'amoureux une valeur considérable.

Toute lueur l'éloignait, toute ombre le rap-

UO LA PtTlTE ROSK.

prochait. Francis poussait raudace Jusqu'à approcher de dix pas les actrices dans les endroits où le gaz jetait des lueurs indécises. Une éclaircie de lumière venait-elle à se produire, l'étudiant ralentissait sa marche et rentrait dans l'ombre.

Cette poursuite dura un mois. Un siècle de \ivei anxiétés, de bonheurs ineffables pour l'amoureux. Rarement une i'emme entendit de déclarations aussi passionnées que celles qui bouillonnaient dans le cerveau de Francis. Il est peu de cœurs d'hommes qui aient été agités d'autant de soubresauts que celui de l'étudiant, dans les courses qu'il entreprenait de la rue des Fossés-du-Temple à la rue de la Folie- Méricourt, où demeurait Rose.

Un agent de police filant un criminel réfugié dans une maison, un chien attendant la sortie de son maître, n'eussent pas

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témoigné plus de palicnce à regarder les différents étages, ponr se rendre couiple du logement que devait occupei- la Culumbine.

A diverses reprises, la pensée d'interroger la concierge se présenta à l'esprit de l'amoureux; il la repoussa comme pouvant compromettre la réputation de Rose. Francis, d'ailleurs, avait entrevu le profil de la portière : une sorte de bouledogue, choisie avec intention par le propriétaire pour s'opposer au déménagement clandestin des locataires.

L'étudiant remarqua en outre une chaîne de fer fixée à la porte, qui ne permettait qu'un entre-bâillement pour une personne : indice d'un propriétaire prudent, peu soucieux de voir le mobilier de ses locataires déménagé par une porte qui n'était jamais fermée la nuit. De ce détail, Francis con-

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dut que les habitants de la maison, recrutés parmi les ouvriers, avaient peine à payer leur loyer, et que Rose devait être logée à la même enseigne. Et il bénit la vie difficile de l'actrice : elle était pauvre, elle était sage.

Ces inductions que les amoureux relient les unes aux autres avec les faveurs roses de l'imagination, offrent un chîu^me qu'atteint difficilement la positive réalité. De l'inconnu, Francis faisait jaillir une source poétique à laquelle son amour s'abreuvait; liqueur pénélrante et douce, dont une seule goutte suffisait pour rafraîchir son ame.

— Il est bien gentil, quoiqu'un peu timide, disait madame Lefèvre à Rose.

Les deux actrices n'avaient pas été sans remarquer l'ombre persistante qui s'attachait à leurs pas. La Colombine s'attendait à une renconlre, à un choc; elle eût voulu

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entendre parler son soupirant. Le genre dramatique auquel elle appartenait faisait que Tactrice, plus qu'une autre, avait soif de paroles exprimées autrement que par des gestes. Aussi, entendre à la sortie du théâtre un jeune homme kii parler avec une voix tremblante, des accents émus, eût été pour Rose une joie particulière.

Francis se doutait si peu de ses avantages d'amoureux parlant, qu'un incident faillit lui faire perdre les bénéfices de son long stage de soupirant.

Plus d'une fois madame Lefèvre avait ralenti le pas avec assez d'insistance pour amener une entente de la part de l'étudiant ; mais la fée constatait que ce moyen était insuffisant. Aussitôt un égal ralentissement se produisait dans la marche du jeune homme; il semblait que deux corps d'armée s'observaient pour ne jamais se rencontrer.

Jil LA PETITE ROSE.

— Yeiix-lu qu'il s'explique? demauda à Rose sa proleclrice.

Un soir, eu habile straléi-isle, madame Lefèvre s'arrôla brusquement à un endroit mal éclairé où Francis avait doublé le pas. Surpris par ce mouvement olîensif, l'étudiant perdit la tète et s'enfuit à toutes jambes.

Pris au piège, mis en demeure de s'expliquer sur l'assiduité de ses poursuites, etïrayé de cet abord presque aussi terrible que celui d'une redoute hérissée de bouches à feu, une émotion extraordinaire s'était emparée de lui; sa langue collait à son palais, ses membres devenaient inei'tes, et le peu qui lui restait de volonté avait passé dans ses jambes, leur communiquant le mouvement nécessaire pour échapper à un si redoutable assaut.

^ladame Letèvre, dans son langage de

coulisses, l'avait, à juste titre, surnommé a:, amoureux à cascades »; elle n'avait pas, toutefois, prévu une semblable timidité.

C'était un trop complet renversement des rôles.

Quoiqu'elle fût d'humeur à en sourire, la Colombine se disait qu'elle ne pouvait pas pousser plus loin ses encouragements.

Bien des choses agitaient la petite Rose le lendemain à son atelier de fleuriste; mais si des fleurs aux gaies couleurs se pressaient en bouquets dans ses mains, une plume pleine de regrets et d'appréhensions tourmentait les doigts de l'étudiant mécontent de lui-même.

« Je vous en prie, mademoiselle, excusez mon trouble (r/uer, écrivait l'amoureux.

Vous dire tout à coup les sentiments que votre personne a éveillés en moi, je ne le pouvais. Dès le premier jour oh feus le

bonheur de vous apercevoir, mon cœur fut pris.

i> Si je vais chaque soir au théâtre, c'est vous seule que je viens voir. Vous aurais-je parlé ainsi à notre première rencontre? Je sens que non.

)) Je vous aime est le seul mot qui puisse s'échapper de mes lèvres et je suis prêt à vous le dire de vive voix; mais aucune autre que vous ne doit entendre cette confidence; ainsi vous me témoignerez que vous voulez bien accueillir mes hommages.

» // faut que je vous voie, que je vous parle.

y> Oserais-je vous prier de vous trouver aujourd'hui, avant la représentation, dans le passage Vendôme?

)) Cette rencontre doit décider de mon

avenir. Vous le briserez sans pilié ou vous me le rendrez doux et facile.

)) Quoi que vous décidiez , croyez que votre souvenir ne quittera plus le cœur de celui qui se dit : votre bien affectueux, Francis. »

Tel était, le billet que le lendemain, de grand matin, l'étudiant porta chez la concierge des Funambules.

Francis était encore sous le coup d'un tel trouble qu'il ne remarqua pas que sa lettre était prise par une autre main que celle de la portière. Ce fut sa fille qui reçut le billet.

Sydonie, attachée au théâtre plutôt par considération pour les services de sa mère que pour ses talents d'actrice, jouait dans les pantomimes les rôles de panne, c'est-àdire que pour donner quelque repos aux mimes en proie au tourbillon pendant

quelques heures, les auteurs admettaient parfois une Isabelle à côté de la Colombine traditionnelle.

Ce couple de Léandre et d'Isabelle formait le hors-d'œuvre de la pantomime; une halte pour les camarades fatigués.

En scène, la fille de la concierge, outre ses yeux de poupée, ouvrait la bouche comme pour montrer des dents aux maquignons du public ; elle ne savait que faire de ses bras et ne soupçonnait pas que la première loi de la pantomime est un trémoussement constant de tous les membres.

Pour Sydonjc, monter sur les planches, c'était se montrer.

De ses traits sans expression ressortait une nullité intellectuelle que la pratique du théâtre, les conseils donnés par les comédiens qui l'entouraient, ne devaient pas modifier.

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Elle avait fini par apprendre quelques gesles mécaniques que le canard de Vaucanson eût certainement mieux rendus.

Quoique la fille de la concierge eût vu se dérouler depuis son enfance le répertoire des chefs-d'œuvre classiques de l'établissement, elle n'avait pas été touchée par les beautés propres à ce genre d'ouvrages.

Mal articulée, dramatiquement parlant, cette mécanique n'était pas moins douée de certains instincts féminins qui se réveillèrent quand Francis lui remit mystérieusement le billet adressé à Rose.

Sydonie retourna le pli en tous sens, et se dit que quelque mystère devait être caché sous l'enveloppe. Personne ne l'avait vue recevoir la lettre. La concierge était au marché pendant que sa fille gardait la loge.

Sydonie mit la lettre dans sa poche. Elle

n'était pas fâchée de jouer ce tour à une camarade.

Malgré sa nullité dramatique, l'Isabelle nourrissait une certaine rancune contre la Colombine aimée du public et qui accaparait à elle seule tous ses applaudissements.

Si la fille de la concierge avait eu conscience des efforts que le théâtre exige, elle eût étudié les secrets de sa camarade, l'attention qu'elle prêtait aux avis de Deburau, le désir de bien faire qui est déjà un acheminement vers le talent; mais tout était bouché dans l'entendement de Sydonie, qui, de son emploi d'Isabelle, ne voyait que les costumes de soie et de velours dont l'affublait la costumière.

En remuant cette lettre dans sa poche, il arriva que l'enveloppe se déchira par un coin.

Une brèche ouverte à la curiosité féminine.

Sydonie était résolue à ne pas faire parvenir la lettre à son adresse. Pourquoi ne pas pousser jusqu'au bout ce qu'elle appelait « un bon tour »? Pourquoi ne pas connaître les secrets de Rose, dont la bonne réputation était irritante?

Sydonie lut la lettre. Des confidences sur l'état de son cœur que Francis faisait parvenir à la Colombine, sa camarade ne retint que le rendez-vous demandé, et elle éprouva une joie particulière à le faire manquer. N'était-ce pas tout bénéfice d'en profiter?

Dans ce cerveau étroit, un plan s'échafauda avec la netteté de conception dont sont doués parfois les êtres sans intelligence.

A l'heure dite, Sydonie se dirigea vers le passage Vendôme. Elle avait revêtu sa toi-

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letle habituelle du bal Favier, qui sentait quelque peu l'élégance de barrière; mais elle n'en avait pas conscience, et se jugeait irréprochable. Un toquet à plume sur la tête, elle arpenta le lieu du rendez-vous, cherchant à donner à ses yeux de poupée une apparence de candeur.

Le passage Vendôme, qui fit l'admiration des bourgeois du quartier du Temple, à l'époque où le Jardin-Turc représentait le comble des magnificences orientales, est lugubre. Et pourtant jamais le beau nom de Vendôme ne parut si sonore et si éblouissant à Francis que pendant la course qu'il fit d'une traite du quartier Latin au boulevard du Temple.

Vendôme! Vendôme! retentissait à ses oreilles comme le refrain d'une chanson héroïque. Les amoureux ont à leur disposition une palette sur laquelle ils broient

successivement du noir et du pourpre.

En arrivant au rendez-vous où devait avoir lieu le combat, Francis ressentit une première secousse. Elle était là! A Textrémité opposée du passage une femme semblait attendre.

— Mon co:'ur, prends courage! se dit Francis qui s'élança vaillamment dans Farène, ayant attaché une pierre au cou de ses.irrésolutions. La figure recouverte d'un masque d'impassibilité, l'étudiant, quoiqu'il sentît ses jambes fléchir, se dirigea vers la Colombine.

Quelle fut sa désillusion en trouvant à la place de Rose une fille d'une physionomie vulgaire qui le regardait avec des yeux provoquants!

— Je suis arrivé trop tôt, se dit Francis. 11 croyait que le hasard seul le faisait

rencontrer avec cette personne.

Et rétudiant continua à arpenter le passage, étonné toutefois d'être suivi par la jeune fille, qui faisait le même trajet que lui, et, comme lui, semblait attendre.

Aux regards encourageants de Sydonie, qui ne semblait pas farouche, Francis répondit en baissant la tête. Il était de la race des êtres délicats que choque une provocation féminine. L'allure de la femme était d'ailleurs vulgaire.

Si Francis eût reconnu l'Isabelle des Funambules, il eût peut-être soupçonné quelque machination; mais, comme l'étudiant n'avait de regards que pour la Golombine, les autres comédiens s'agitaient pour lui dans la pénombre, et il savait à peine que parfois une Isabelle et un Léandre contractaient à l'apothéose des liens semblables à ceux qui unissaient Golombine et Arlequin.

Cette promenade, longue d'attente, dura

une heure, remplissant le cœur de Francis de dépit et de rancune.

— Elle ne viendra pas, se dit l'étudiant dont la palette de pourpre se teintait de noir.

Ce soir, pour la première fois, il manqua la représentation. L'amoureux se croyait repoussé.

Tristement il reprit le chemin du quartier Latin. Sa lettre, dont il avait gardé copie, il la relut à diverses reprises, cherchant quels pouvaient être les motifs qui avaient empêché la Colombine de venir au rendez- vous.

Quant à Sydonie, qui, malgré ses œillades provoquantes, n'avait pas réussi à enlever à sa camarade un soupirant, dans son dépit elle se vengea en répandant dans les coulisses de perfides accusations contre la vertu de Rose.

15S LA PETlTt: ROSE.

Il n'est pas de petit monde qui ne s'érige volontiers en tribunal où sont jugées les actions de ceux qui en font partie. Les coulisses de théâtre, où se démènent des êtres déshérités et la plupart sans famille, accueillent facilement ces sortes de propos.

Rose fut accusée d'hypocrisie.

Des comédiens ne se gendarment pas contre les actrices qui, voile au vent, font parade de leurs aventures; ils sont impitoyables envers celles qui prennent la vertu pour masque.

Ces détails d'intérieur conduisirent, par

Tenchaînement des choses, Stauernaghel

* à occuper à l'orchestre la place où avait été

si heureux Francis, avant que l'étudiant eut

pleine conscience de son amour.

Rose n'eût pas remarqué les feux que projetait le diamant monté en épingle sur

la cravate de salin noir du tailleur, elle ne se fût pas préoccupée davantage des triomphants revers de velours du par dessus de ce spectateur somptueux, s'il n'eût été accompagné de César.

Dans les petits théâtres voisins, à peine César apparaissait-il que la comédie se jouait pour lui. Par des gestes voyants, son entrée était remarquée des acteurs qui aussitôt tenaient à honneur d'être jugés par une fraction si importante du public.

Le photographe, qui dans tout endroit public, était homme à se faire voir d'un aveugle, pilotait alors son Mécène et lui facilitait les issues du monde dramatique.

Une fois lancé dans le tourbillon du cabotinage, Stauernaghel ne s'appartint plus. A eux deux, Pluchonneau et César

s'étaient partagé cette riche dépouille.

Le drame de Florise ou les Brigands ravisseurs prenait couleur. Pluchonneau ne quittait pas plus le tailleur que son ombre, et les seuls instants de répit qu'il laissait à son collaborateur étaient accaparés par César, qui reproduisait l'image du futur auteur dramatique sous toutes les formes.

Certainement quelque curieux a dû remarquer, à cette époque, aux divers endroits où le photographe exposait ses produits, des Stauernaghel dramatiques, des Stauernaghel inspirés, des Stauernaghel les ongles enfoncés dans le crâne pour en faire jaillir des idées.

Grâce à César, le boulevard du Temple fut doté de l'image d'un penseur dramatique que le Petit-Faucheux jalousa plus d'une fois, car ils ont trop d'avantages sur la bohème, les êtres qui, avant d'apparaître

dans le domaine de la publicité, peuvent disposer d'un gros capital.

La bande des auteurs du Petit-Lazari constatait avec dépit, au café Achille, qu'un auteur de cette catégorie devait réussir forcément, les patrons ayant trop d'intérêt à lancer le débutant.

Maintenant César ne traversait plus le boulevard qu'avec une ample robe de velours noir, bien autrement riche que celle du magicien du Jardin-Turc; en cet équipage le photographe se rendait au café du Gibbon, émerveillant les boutiquiers des environs, quoiqu'ils soient habitués aux bizarreries de costume des artistes en renom.

Un matin Pluchonneau, étant monté chez César, lui dit :

— Que comptes-tu faire de Stauernaghel, ses portraits terminés?

161) LA l'ETlTt; ROSE.

— Je pense photographier en costume les acteurs de votre drame des Brigands ravisseurs.

— Mais le drame n'est pas fait, et j'allonge le plus possible la courroie pour ne jamais le terminer.

— Raison do plus pour faire le porlreiit des personnages. Trouves-en seulement une cinquanlaine pour commencer.

— Cinquante acteurs ! s'écria Pluchonneau... Mais le directeur des Funambules me recommande de ne jamais faire plus de huit rôles, même dans les drames compliqués.

— Qu'importe! il me faut cinquante comédiens... J'en photographierai un par jour, et je m'arrangerai pour que le portrait ne vienne pas... C'est une commande qui doit m'occuper quatre mois.

— Quand j'aurai indiqué les rôles du

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roi, de l'ermile, du chef des brigands, du fils du roi, du traître, du muet, de la princesse et de la villageoise, dit Pluchonneau en comptant sur ses doigts, je serai au bout de mon rouleau.

— Un rien t'embarrasse, reprit César...

Chacun de tes comédiens ne pourrait-il jouer quatre ou cinq rôles différents?

— Je penserai à cela, dit Pluchonneau... Je venais d'ailleurs pour te consulter au sujet de Stauernaghel. Il me semble utile qu'il ait une liaison de coulisses... L'homme n'est pas suffisamment du bâtiment... Une créature adroite, qui saurait jouer du Stauernaghel, l'attacherait davantage encore au théâtre.

— L'idée demande à être étudiée, dit César; mais nous ne pouvons tout faire d'un coup. Stauernaghel n'est pas prêt d'être usé... Nous penserons à la femme

après que tu m'auras soumis les motifs (le pliotographie des acteurs de Florise.

Stauernaghel, à quelque temps de là, goûta rinelTable plaisir de voir se profiler sous ses yeux les personnages de son drame, sous forme de cartes photographiées. Toute la conception du tailleur tenait dans une petite boîte.

Stauernaghel, avec une sorte d'imagination qui n'est pas inséparable de la sottise, regardait ses comédiens s'agiter et parler le langage qui leur était propre : le roi royalement, le bouffon bouffon nementj l'ermite pieusement, le niais niaisement; la princesse le prenait de haut et les manants de bas.

Le soir, en se couchant, le tailleur étalait sur sa table de nuit les ingénieuses photographies de César. Qui eût osé dire que le drame n'était pas fait, dont les per-

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sonnages étaient représentés avec leurs costumes, leurs attributs et leurs jeux de physionomie?

Pour remplir ce drame de péripéties et d'incidents poignants, il suffisait de battre les acteurs comme un jeu de cartes : le hasard produisait des combinaisons qui mettaient en présence tour à tour le roi et le traître, Termite et la jeune fille, le niais et le nain.

Un jeu si bien imaginé n'avait pas été sans faire quelques trous à la poche de Stauernaghel. Au fur et à mesure de la livraison des photographies. César et PIuchonneau s'étaient fait confectionner des vêtements d'hiver, d'été, de demi-saison. Et pas une hgne du drame n'était écrite !

Le tailleur n'en entendait pas moins parler ses petites photographies : de leurs bouches s'échappaient d'éloquentes tirades

16i LA PETITE ROSE.

suivies de bravos entlioiisiasles, et l'homme s'endormait plein d'admiration pour son nom de Slauernaghel que, dans ses visions, il entendait répéter par tous les échos du boulevard.

Pluchonneau ne laissa pas le temps à ces illusions de s'envoler, car le tailleui' pouvait un jour demander la réalisation de ses aspirations ; il lui faudrait le feu de la rampe et de véritables comédiens en chair et en os.

Ce fut à ce moment qu'ayant eu vent des intrigues de la Colombine, Pluchonneau imagina de la faire entrer dans le complot.

De concert avec César, Slauernaghel fut conduit aux Funambules à une certaine place de l'orchestre où il serait à même d'étudier, lui disait-on, les qualités particulières des comédiens de l'établissement. Avant de distribuer les rôles du drame qui

n'existait encore que clans l'imagination de Pluchonneau, le tailleur devait choisir ses acteurs.

L'homme se sentit fier d'une telle mission. Sa vanité était caressée d'être portée assez haut pour avoir à juger le mérite des comédiens. Aussi le tailleur, traité en connaisseur, accepta-t-il cet emploi déhcat avec empressement.

— Slauernaghel, je te recommande la petite Rose, lui dit Pluchonneau qui actuellement tutoyait son collaborateur. Elle a de l'intelligence' et s'acquitterait à merveille, mais lu en décideras toi-même, du rôle de la villageoise qui sauve le fils du roi.

Le tailleur devant assister à la représentation en qualité d'arbitre dramatique, le vaudevilliste jugea bon de styler la Colombine.

— Tu vois, lui dit-il, ce bourgeois qui porte une épingle en diamant à sa cravate. C'est le gogo le plus réussi du boulevard; je ne te dis que ça.

Rose jeta un coup d'œil sur le personnage et regretta le temps où Francis se tenait à cette même place. Il importait peu k l'actrice qu'un spectateur fût riche et somptueux !

Avec ses semaines de théâtre, quelques minimes qu'elles fussent, la petite Rose, en y joignant ses journées de fleuriste, vivait gaie comme un pinson, et ce n'était pas pour faire montre de sa personne et mettre à prix sa jeunesse qu'elle était montée sur les planches.

Malgré l'entraînement qui le poussait à l'élaboration d'œuvres dramatiques, Stauernaghel n'en était pas moins un sot. Pendant diverses représentations, il vit défiler

tout le personnel des acteurs de vaudeville, de mimodrame et de pantomime, sans remarquer un défaut ou une qualité des comédiens. Pour lui, dès le moment où un acteur se montrait devant la rampe, il était doué d'admirables qualités.

Le tailleur n'en savait pas plus long.

Aussi la gentillesse de Rose ne produisit-elle aucun effet sur Stauernaghel. Il la regardait parce que Pluchonneau le lui avait recommandé; mais il était incapable de démêler par suite de quel travail de pensée la Colombine en était arrivée à ce jeu mutin et gai qui la rendait digne de figurer à côté de Deburau.

Avec ses gros yeux, Stauernaghel voyait Rose comme un bœuf regarde passer un chemin de fer.

— Eh bien, ma vieille, demanda César, qui se permettait une excessive familiarité

avec le tailleur, comment trouves-tu la petite Rose?

Stauernaghel ricana avec la gaieté d'une contre-basse, exprimant assez vaguement son opinion, de façon à ne pas se compromettre dans l'esprit du photographe dont il reconnaissait la supériorité intellectuelle.

— Plus je vois cette petite, reprit Pluchonneau, plus je suis certain qu'elle fera notre affaire.

— Ah! Stauernaghel, s'écria César, quand tu auras conduit Rose au restaurant du notaire, tu m'en diras des nouvelles.

— Le restaurant du notaire ! fit le tailleur avec hésitation .

Stauernaghel ignorait alors que toute liaison avec une actrice était consacrée officiellement par l'entrée dans cet établissement où se débitait une sorte de bisque aux

écrevisses, et qui était la Maison-d'Or des gens de théâtre opulents du boulevard du Temple.

Les deux êtres qui s'entendaient pour exploiter le tailleur n'avaient pas été sans remarquer que la toilette riche de Stauernaghel, jointe à l'affichage de son épingle en diamant, dénotait quelque tendance à la galanterie. Le tailleur ne s'était pas ouvert sur ce chapitre délicat; mais de tels détails sont clairs pour les gens de théâtre.

Stauernaghel eiil frémi à l'idée de tomber dans une bande de bohémiens campés aux portes d'une grande ville. Les habitués du café du Gibbon n'en ditïéraierit que par quelques nuances : paresse, insouciance, astuce pour vivre aux dépens d'aulrui, formaient le lot de la plupart de ces gens dont les aspirations se résumaient en soif d'applaudissements, cartes, boisson, indépen-

dance et peu de scrupules. Un guêpier!

Le tailleur fut donc jugé un être « à passions » qui se couvrait la figure d'un masque d'auteur dramatique pour mieux cacher son jeu; c'est poui'quoi il fut lancé dans les filets de Rose, sur le compte de laquelle Pluchonneau se trompait.

La Golombine ne se prêta pas à cette intrigue aussi complaisamment que le croyait César. Ni les revers de velours, ni l'épingle du tailleur, devenu le spectateur de l'orchestre le plus assidu, ne la séduisirent.

Dans toute autre circonstance le tailleur eût déjà paru suffisamment majestueux : la vue de la pantomime ajoutait à sa physionomie une inquiétude particulière. Stauernaghel regardait ce tourbillon, un monde pour les esprits poétiques, comme indigne de lui Stauernaghel.

La l'ETITK RUSE. 171

Les mythes éternels, l'amour éthéré, la jeunesse, les inclinations traversées par des podagres, raffeclion satisfaite, le charme de types immuables ne répondaient pas plus en lui qu'un bel accord parfait à Toreille d'un sourd.

De ce côté, Stauernaghel restait absolument tailleur cossu.

Il entrevoyait Colombine comme une acrobate associée aux exercices de ses camarades les saltimbanques : les poses harmonieuses de l'actrice, sa joie de se mêler à ces muettes représentations ne touchaient en rien l'épais spectateur, qui trouvait la jeune fille mélancolique et s'étonnait qu'elle ne jetât pas un coup d'œil sur sa personne.

En ceci, Stauernaghel ne se trompait pas. Les regards de Rose cherchaient avec persistance Francis qui n'avait plus reparu.

Les indications de la fée protectnco des amours étaient en défaut, et madame Lefèvre ne pouvait mainlenant que recommander à la Colombine d'attendre.

La fée pouvait-elle savoir que Francis, à la suite du rendez-vous manqué, était parti en vacances et que lui-même étonnait ses parents par une tristesse qu'il ne dissimulait pas?

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