‹ La petite RoseChapitre 8 sur 23 · CHAPITRE YIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIl

Francis avait quitté Paris, maudissant le théâtre, la Colombine, jurant de n'y plus penser. Le lendemain de son arrivée à Abbeville, l'amoureux eût voulu retourner aux Funambules!

Il partait le matin pour Cayeux, un petit port désolé où les sables remplacent la verdure; là, étendu sur la falaise, les yeux tournés vers la mer favorable aux songeurs, il évoquait les splendeurs de la pantomime formant cadre à la jolie actrice.

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Vaste mer, horizon éloigné, soleil brillant, air pur, vol rapide des oiseaux, ne sont goûtés que par les êlres détachés des passions.

Le petit théâtre mal éclairé, les décors éraillés, les oripeaux Ames des comédiens, semblaient à Francis plus beaux, plus imposants, plus mystérieux que les flots, les nuages, les voiles de navires à l'horizon. 11 faut être vivement amoureux pour rabaisser ainsi la nature.

Un événement survint, qui changea tout à coup les dispositions de Francis. Un malin il apprit, par les journaux, la mort de Deburau.

Etait-il possible que le comédien célèbre eût été enlevé si brusquement à l'admiration de son publicj? La jeunesse se fait des idées particulières à l'endroit des hommes qui ont conquis une réputation.

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Ces personnages surnaturels, qui ne .>;einblenl pas vivre de la vie ordinaire, sont impalpables et appai'tiennent aux régions de l'idéal. Par quelles lois sont-ils condamnés à priver la foule de leurs talents?

— Il tant que je parte, dit Francis à son père.

— Pendant les vacances? Tu n'as pas de cours à suivre à Paris!

— Mon professeur est mort, reprit Francis, et mon absence serait remarquée au convoi.

— Vous devez être au moins deux mille étudiants? demanda le père.

— Sans doute; mais ils sont à peu près tous en province.

— Comme toi.

— C'est pourquoi ma présence me vaudra une bonne note.

■ — Comment Ion professeur te saura-t-il gré de suivre son convoi?

— Et le doyen de la Faculté! répliqua Francis. Il tient à ce que les derniers devoirs rendus aux professeurs soient célébrés avec une certaine pompe... Les étudiants témoignent ainsi de leur reconnaissance pour l'enseignement.

— Un étudiant de plus ou de moins à un convoi! fit le père.

— Si chacun raisonnait avec un tel égoïsme, personne ne suivrait le corbillard. Ce soir, je pars pour accomplir mes devoirs, reprit Francis.

Sans entrer dans plus de raisons, l'étudiant fit sa malle vivement.

Le même jour, son père se rendit au cercle.

— Je suis content de mon fils, dit-il. Il témoigne, ce qui est rare chez les jeunes

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gens, d'une vénération particulière pour ses professeurs. Il a pris ce soir la diligence pour ne pas manquer au convoi d'un des plus célèbres professeurs de l'Ecole de médecine.

— Quel est donc ce célèbre professeur?

demanda un vieux médecin, membre du cercle.

— Francis ne m'a pas dit son nom.

— C'est singulier, reprit le docteur, je n'ai vu nulle part annoncée la mort d'un praticien connu... De mon temps, ajoutat-il, les étudiants en vacances n'auraient jamais quitté leur pays pour assister à l'enterrement d'un professeur.

— Il parait, dit le père de Francis, que le doyen de l'École y tient.

^ Votre fds, fit le vieux docteur, me paraît doué d'une vive imagination... Les

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cludiants aujourd'hui sont plus forls qu'il y a trenle ans.

Les habitués s'amusaient de la déconvenue du père de Francis, qui conmnençait à flairer quelque ruse.

— Sous peu de jours, ajouta le médecin incrédule, je vous dirai positivement ce qu'il en est du convoi auquel Francis va assister.

Le décès du mime était plus réel. En l'appelant « son professeur », l'étudiant n'avait menti qu'à demi. Deburau avait initié Francis à la connaissance d'un art qui devait disparaître avec lui dans la tombe.

Arrivé à Paris à onze heures du soir, l'amoureux courut au théâtre des Funambules. Il était fermé pour deux jours, autant pour honorer le souvenir du grand comédien que parce qu'il n'existait pas de

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doublure du mime. Grand, sec, bien charpenlé, Deburau n'avait jamais été malade; aucun symptôme ne pouvait foire prévoir sa fm.

Francis, désappointé de n'avoir pas revu Rose, prit des renseignements sur la demeure du comédien, Thenre à laquelle on procéderait à la cérémonie funèbre.

Le lendemain, Francis se rendit à Belleville, où le mimé habitait. Déjà la foule se pressait aux alentours de sa modeste habitation. Il était Torgueil du fliubourg; tous ses camarades des théâtres voisins avaient tenu à honneur de l'accompagner une dernière fois. Ce n'étaient pas les assistants banals qui se rendent à l'enterrement d'un confrère : une tristesse réelle se faisait jour sur la physionomie des acteurs des Funambules. Ayant perdu le

grand chef d'orchestre de ces drames

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