V. plus loin, p
Des faits relatés au chapitre précédent, une chose se dégage et nous devons la faire ressortir : c’est qu’à moins de considérer Pierre Mignard, André Podesta et Charles Du Fresnoy comme insuffisants pour la tâche qui leur avait été confiée et de les taxer d’ignorance, l’expertise à laquelle ils se sont livrés du tableau de la Petite Sainte- Famille de Ma:{arin et qu'ils ont signée, oblige à reconnaitre que ce tableau est bien celui d’Isabelle de Gonzague, acheté par Daniel Nys à Mantoue et venu en France à la suite de la mission du cardinal Bichi, que nous avons signalée.
S’il n’en était pas ainsi, il faudrait admettre l’existence de deux originaux : celui d’Isabelle et celui de Mazarin, et c’est une solution à laquelle on ne peut raisonnablement s’arrêter.
On fera remarquer, peut-être, que l’inventaire de i653, de Mazarin, porte cette mention au sujet du tableau de la Petite Sainte-Famille : « Ce tableau n’est pas achevé », et qu’aucune mention semblable n’existe dans l’inventaire dressé à Mantoue en 1627.
Nous aurons l’occasion de nous arrêter plus loin sur ce point. Nous nous bornerons à faire observer ici que l’inventaire dressé en 1661 par Mignard, Podesta et Du Fresnoy, ne contient pas non plus cette mention, ni aucune autre analogue.
Qu’est devenu le tableau de la Petite Sainte-Famille de Raphaël, après la mort de Mazarin?
Nous l’avons nous-mêmes ignoré longtemps. Aujourd’hui, il n’en est plus de même, et ce sont des documents authentiques qui nous fixent à ce sujet.
On comprend quel intérêt s’est attaché pour nous à la question, du moment où nous avons constaté qu’il s’agissait, non pas d’un tableau exécuté par un peintre quelconque, ainsi que semblaient le dire les auteurs mais bien de l’œuvre originale du maître, reconnue et affirmée par des maîtres eux-mêmes ; du précieux tableau d’Isabelle, dont nous avons, avec tant de sollicitude, recherché les origines -.
2. V. La Petite Sainte-Familte de Raphaéi, Madonna Piccola de la marquise Isabelle d'Este de Gonzague. Collection de Mantouc. — Paris, Dumoulin et C'», 1892.
Nous savions que Colbert, le grand ministre de Louis XIV, avait été, par excellence, l’homme de confiance du cardinal Mazarin * ; nous savions que Colbert avait été désigné par Mazarin comme son exécuteur testamentaire; nous savions aussi que Colbert avait possédé une belle et riche collection de tableaux et d’objets d’art de toute espèce. C’est de ce côté qu’ont été dirigées nos recherches, et c’est de ce côté que nous avons rencontré.
Le tableau de la Petite Sainte-Famille de Raphaël se retrouve dans l’inventaire dressé en i683, à la suite de la mort de Colbert
Voici comment et dans quels termes il est décrit audit inventaire ;
Fol. 65 v°. — 202. — « Un autre tableau, peint sur bois par Raphaël, représentant une Vierge, un Christ, Sainct
1. On a vu que, dès i653, Colbert dressait l’inventaire de tous les meubles et de toutes les richesses artistiques qu’il possédait.
V. in fine, Appendice, Q, Extrait du Testament du cardinal Mazarin.
2. V. Bibliothèque Nationale, Mss. 0 Mélanges Colbert », v. 76, Inventaire de Colbert.
N. B. — Une copie dudit Inventaire se trouve au château de Chantilly (archives de Coudé) avec d’autres documents concernant la famille Colbert.
V. in fine, Appendice, R, Extrait de l’Inventaire de Colbert.
Jean et Saincte Elisabeth, garny de sa bordure de bois doré, prisé trois cens livres, cy . iijc
Ce n’est pas le seul des tableaux ayant appartenu au cardinal Mazarin que l’on retrouve, du reste, dans la collection de Colbert. Nous nous bornerons à signaler, pour en convaincre, ceux ci-après, également repris aux inventaires dressés à la mort de ces deux grands hommes.
1°. — Inventaire de Mazarin, de ibôt :
Fol. 3 ig. — 1 102. — « Un autre faict par A Ibane, sur toille, représentant un grand paysage où est Sainct Jean preschant au désert et plusieurs figures tant sur terre qu’en basteau, hault de cinq pieds trois poulces et large de six pieds dix poulces, garny de sa bordure de bois doré, prisé la somme de dix huict cens livres, cy . . . . xbiijc » — Inventaire de Colbert, de i683 :
Fol. 64. — 193. — « Un autre tableau peint sur toille, de sept pieds de long, par l’Albane, représentant un Sainct Jean preschant au désert, avecq sa figure ^ bordure) de bois doré, prisé la somme de six cens livres, cy. . . bic £'■. »
2®. — Inventaire de Mazarin, de 1661 ;
Fol. 322. — iu3. — « Un autre faict par Guide, sur toille, représentant une Escolle de filles qui apprennent à travailler, hault de quatre pieds et large de six pieds un poulce, garny de sa bordure de bois doré, prisé la
somme de deux mille livres, cy . ijg £h »
— Inventaire de Colbert, de i683 ;
Fol. 71. — 236. — «Un grand tableau sur toille repré-
sentant une écolle de filles où est la Vierge, peint par le Guide, avec sa bordure de bois doré, prisé mil livres, cy . g £*. »
On pourrait ajouter à ces citations, mais celles qui précèdent suffisent
I. Les différences dans les prix attribués aux tableaux s’expliquent par ce fait, que les droits à payer sont proportionnels aux évaluations et qu'ici les pièces devaient restai' entre les mains de la veuve et des enfants du ministre. — C’est ainsi que, dans le même inventaire de Colbert, on trouve, par exemple, des estimations de lo livres pour un portrait de la Reine, par Beaubrun ; de 3o livres, pour un tableau de Philippe de Champagne ; de 8o livres, pour deux portraits du Roi, par Mignard, etc.
xvn
Comment Colbert est-il entré en possession des tableaux désignés, provenant de la collection de Mazarin ?
Les a-t-il reçus à titre de présent i ? — Est-ce comme exécuteur testamentaire du cardinal et en récompense de ses soins qu’ils lui ont été attribués par les héritiers ? — Les a-t-il achetés dans les ventes qui ont suivi le règlement de la succession ?
Ce que nous savons, c’est qu’un des principaux héritiers du cardinal, Armand-Charles de La Porte, marquis de la Meilleraye, depuis duc de la Meilleraye et de Mazarin était d’une dévotion outrée et ne pouvait souffrir le nu dans les tableaux ou les statues, préférant alors les donner ou les détruire plutôt que de les conserver’^; ce que nous savons également, c’est qu’il était et est toujours demeuré en excellentes relations avec Colbert^. Est-ce de lui que Colbert,
1. V. in fine, Appendice, S, Extrait du Testament de Mazarin.
2. V. U Inventaire de tous les meubles du cardinal Mazarin, dressé en i653, et publié d’après l’original conservé dans les archives de Condé. » Londres, i86t. Introduction, p. 28 :
« Combien de chefs-d'œuvre, qui décoraient les salles du Palais Mazarin et qui ont été dispersés par les legs particuliers, les dons, les ventes, ou même détruits par le vandalisme du fou furieux qui hérita des biens et du nom du cardinal 1 »
C’est chez lui que se trouvait, au dire de Félibien, la Petite Sainte- Famille de Mazarin, après la mort du cardinal (V. p. 26).
3. V. in fine, Appendice, T, Extrait d'une lettre du duc de Mazarin à Colbert, du 29 juillet 1662.
qui connaissait si admirablement toutes les pièces composant la collection de Mazarin, puisqu’il en avait lui-même dressé l’inventaire, a obtenu les tableaux et autres objets que l’on retrouve en sa possession lors de son décès? — C’est possible.
Cela reste à peine douteux, si l’on considère que le duc de Mazarin a fait cadeau à ses amis de tableaux, statues, etc., provenant de la succession du cardinal, à leur choix, ainsi qu’en témoigne le comte de Brienne dans ses mémoires C
Le fait certain, c’est qu’après la mort de Mazarin, la Petite Sainte-Famille de Raphaël est passée, avec d’autres tableaux de la collection du cardinal, dans la collection de Colbert, où elle est restée. Elle ne pouvait, certes, avoir une meilleure fortune, puisqu’elle sortait d’une galerie splendide pour entrer dans une autre galerie également magnifique. Mais c’est un fait généralement ignoré, pensons-nous, ou qui n’a, du moins, jamais appelé l’attention des érudits.
Est-ce bien réellement, bien certainement le tableau de Mazarin que possédait Colbert, pourra-t-on demander? — Ne peut-il y avoir de doute à ce sujet ?
La coexistence, dans la collection de Colbert, d’autres tableaux provenant également de la collection de Mazarin, tendrait déjà à résoudre la question dans un sens affirmatif.
I. V. iii fine, Appendice, U, Extrait des Mémoires inédits de Louis- Henri de Loménie, comte de Brienne.
Mais, en outre, à moins de supposer deux originaux, comme nous l’avons dit, — ce qui serait d'autant plus remarquable que, jusqu’en ces dernières années, on n’en connaissait aucun, — ou d’admettre que les plus grands peintres ne savent pas reconnaître les œuvres de Raphaël quand ils les ont sous les yeux, ni les distinguer de celles de ses élèves ou de ses copistes, non, aucun doute, aucune erreur ne peuvent exister.
L'inventaire des tableaux composant la collection de Colbert a été établi, en effet, par Charles Le Brun, un des maîtres de l’Ecole française, premier peintre du Roi, et son appréciation, son affirmation touchant l’authenticité et l’originalité du tableau de la Petite Sainte-Famille , viennent ainsi s’ajouter, à vingt ans d’intervalle, à l’appréciation et à l’affirmation de Pierre Mignard, d’André Podesta et de Charles Du Fresnoy, que nous avons rapportée C
I. Ch. Le Brun, directeur de l’Académie Royale de Peinture, prince, quoique étranger, de l'Académie de Saint-Luc, à Rome, a, pendant les six années qu’il a passées dans cette ville en compagnie du Poussin, son ami, spécialement étudié Raphaël — qu’il appelait son seul maître avec le Poussin — et reproduit la plus grande partie de ses œuvres.
Le pape Urbain VIII lui donna «< l'autorisation de faire dresser des échatauds par tous les lieux où il souhaitoit étudier » et cette rare faveur permit à Le Brun de dessiner « par parties et de près » la plupart des ouvrages de Raphaël. ( Y. Bibl. Nationale, « fonds Français », Mss. n“ 12987, Ci. Nivelon: Vie de Ch. Le Brun,î‘‘ 19.)
Ami et protégé de Colbert, il connaissait de longue date tous les tableaux du ministre, lorsqu’il en a fart l’inventaire.
V. in fine, Appendice, R, Extrait de l’Inventaire de Colbert.
C’est donc bien toujours du même tableau qu’il s’agit; c’est toujours en présence de la même œuvre que nous sommes; c’est toujours la même œuvre que nous rencontrons, à différentes époques, dans différentes conditions.
Exécutée pour Isabelle de Gonzague, passée, à la suite de la ruine de la maison ducale de Mantoue, aux mains de Daniel Nys, qui la fit transporter à Venise, puis dans celles de ,Tean Thierry, le riche marchand vénitien d’origine française qui l’a marquée de son cachet armorié, venue en France après la mission du cardinal Bichi, que Mazarin avait chargé de rechercher des tableaux en Italie et que nous avons vu occupé à cette recherche à Venise même, d’abord seul, puis en compagnie de Pietro da Cortona, entrée alors dans la collection de Mazarin, nous voyons maintenant la Petite Sainte-Famille de Raphaël figurer dans la collection de Colbert, exécuteur testamentaire et successeur de Mazarin.
A la mort de Colbert, survenue en i683, Marie Charron de Menars, sa veuve, propriétaire, pour moitié, de tous les objets mobiliers composant la succession du ministre, — l’autre moitié appartenant à ses enfants, — déclare : « qu’il n’est pas convenable à la mémoire du deffunt seigneur ny de l’avantage de sa famille de faire procéder à une vente judiciaire et publique des meubles par luy délaissez'. »
En conséquence, un partage amiable a lieu et, en vertu d’une sentence arbitrale rendue par M. Henry Pussort, conseiller du Roi, le i8 avril 1684, le tableau de la Petite Sainte-Famille de Raphaël demeure en sa possession 2.
Lorsque, quelques années plus tard, Marie Charron de Menars décède à son tour (1687), un autre inventaire est établi, dans lequel ledit tableau se trouve repris. Mais il n'en est pas fait d’estimation nouvelle, les parties étant convenues de s’en rapporter à l’inventaire dressé après la mort de Colbert, pour tous les objets qu’il décrit’'.
Catalogué sous le n» io3 dans l’inventaire de i653, sous le n» 945 dans l’inventaire de 166 r, sous le n“ 202 dans l’inventaire de Colbert, il forme, dans celui-ci, le 242 “ article.
1. V. Archives Nationales : Papiers séquestrés. — Émigrés et condamnés. T. 532, carton 3-4.
2. V. in fine, Appendice, V. Sentence arbitrale, et Sa, État des biens de Madame Colbert.