V. in fine, Appendice, W, Inventaire de Madame Colbert
Peu de temps après, sur la requête de « Jacques-Nicolas Colbert, archevêque et primat de Carthage, coadjuteur à l’archevêché de Rouen », exécuteur testamentaire de Marie Charron de Menars, sa mère, et sur celle de « Louis Colbert, abbé de l’abbaye royalle de Nostre Dame de Bonport... », son frère, tous deux légataires universels, chacun pour moitié, des biens qu’elle a laissés, la vente desdits biens eut lieu L
Elle fut réalisée du 9 juin au i»'' juillet 1687.
Dans le procès-verbal relatif à cette vente, conservé aux Archives Nationales, on constate, en particulier, les adjudications suivantes S;
Fol. 36 v”. — a Un tableau peint sur toille représentant une nativité, de l’article 240 adjugé à Monsieur l’abbé de Bonport pour cent vingt cinq livres, cy. . . cxxb&.n
Fol. 37. — « Un autre tableau peint sur bois, représentant un Christ, une Vierge, un Saint Jean et Sainte Elisabeth, de l’article 242 2, adjugé à Monsieur l’abbé de Bonport pour deux cens cinquante livres, cy. . ijcl £L »
Etc.
1. V. Archives Nationales, Mss. cités : Papiers séquestrés, etc. — V. in fine, Appendice, X, la Requête.
2. Le procès-verbal renvoie aux articles de l’Inventaire de M"'>Colbert, de même que celui-ci renvoyait aux articles de l’Inventaire de Colbert. 11 faut donc se reporter à ce dernier pour connaître les noms des peintres et les autres particularités des tableaux.
Après avoir appartenu au grand Colbert et ensuite à sa veuve, Marie Charron de Menars, c’est donc, à partir de 1687, en la possession de l’abbé de Bonport, c’est-à-dire de Louis- Colbert, cinquième fils du ministre, que se trouve le tableau de la Petite Sainte-Famille de Raphaël.
Il est à remarquer, d’ailleurs, que, bien que changeant nominalement de possesseur, le tableau ne changeait pas, pour cela, d’emplacement. Il se trouvait à l’Hôtel Colbert^, lorsque Colbert le possédait; il y est demeuré quand sa veuve l’a eu, et il y est demeuré également après que l’abbé de Bonport s’en fut rendu acquéreur, ledit abbé habitant l’Hôtel avec son frère, le coadjuteur à l’archevêché de Rouen.
I. L’Hôtel Colbert était un des plus beaux de Paris. [I faisait le pendant du Palais Mazarin, au coin de la rue Vivienne et de la rue Neuve-des-Petits-Cbamps, était décoré de nombreux tableaux et de belles tapisseries et richement meublé. (V. L. Dussieux ; fnidc biographique sur Colbert, Paris, 1886, p. agi-Soo.) Avant de l’habiter, Colbert occupait, comme intendant du cardinal, des bâtiments dépendant du Palais Mazarin, situé en face (aujourd’hui Bibliotlièque Nationale) et que Mazarin lui légua avec tout ce qu'ils contenaient. — V. in fine, Appendice, Z, Extrait du Testament de Mazarin.
Louis Colbert, l’abbé de Bonport, ne resta pas longtemps dans les ordres*. A peine majeur, il les abandonna pour se marier et suivre une carrière toute différente. Deux de ses frères avaient été tués aux armées, à la tête du régiment de Champagne qu’ils commandaient : leur exemple le tenta. 11 prit le titre de chevalier de Colbert, puis celui de comte de Lignières, devint capitaine des chevau-légers d’Anjou, capitaine-lieutenant des gendarmes bourguignons, mais quitta le service en 1707. — Il mourut en 1745, laissant pour héritiers sa veuve, Marie-Louise du Bouchet de Sourches, décédée en 174g, un hls nommé Louis, marquis de Lignières, plus connu sous le nom de marquis de Colbert, lequel devint maréchal des camps et armées du Roi et décéda en 1761, et deux tilles : .lulie-Hortense, mariée au comte de Maridor, grand sénéchal du Maine, et Louise- Diane, non mariée.
Si, comme il est permis de le supposer, le tableau de la Petite Sainte-Famille de Raphaël est demeuré en la possession de Louis Colbert, ancien abbé de Bonport, jusqu’au
I. Colbert l’avait également fait nommer, en 1676, intendant et garde du cabinet des livres, manuscrits, médailles, et de la Bibliothèque du Roi.
jour de son décès, son histoire nous est connue jusqu’en 1745; sij des mains de Louis Colbert, il est passé dans celles de son fils, comme il est également supposable, c’est jusqu’en 1761 que nous la possédons. Mais nous ne pouvons donner d’indications précises sur ces deux points, aucun document ne nous ayant rien révélé de positif en ce qui les concerne.
L’inventaire des tableaux de Mazarin dressé en i653 porte, au sujet de la Petite Sainte-Famille, la mention que « ce tableau n’est pas achevé », et l’inventaire dressé par P. Mignard, André Podesta et Ch. Du Fresnoy, en i66i, ne contient, avons-nous dit, aucune indication de ce genre, non plus que celui de Mantoue, — ni, pouvons-nous ajouter maintenant, celui de Colbert, établi en i683 par Charles Le Brun.
Que conclure de là?
Peu de chose, pensons-nous.
Il convient de remarquer, d’abord, que l’Inventaire de Mazarin de i653, n’ayant pas été établi par des hommes spéciaux, comme celui de iG6i, est loin d’être rédigé avec le soin que l’on constate dans celui-ci. Il est sommaire pour beaucoup de pièces, assez vague quelquefois dans ses descriptions; il n’indique même pas toujours le nombre des personnages représentés dans la composition i, — et il se peut que son auteur ait regardé comme non achevé un
I. Voici comment il décrit, par exemple, les deux tableaux de VAlbane et du Guide, mentionnés plus haut :
— 272. — Un grand païsage représentant sainct Jean quy presche au désert, et plusieurs figures, tant sur terre que dans un batteau,
en petit, long de travers, sa bordure dorée . Albano.
— 285. — Une escolie de filles qui apprennent à travailler, plus que moyen, long de travers, sa bordure dorée . Guido.
tableau dont tous les détails ne cadraient pas avec ses idées particulières sur le sujet.
Qu’on se reporte à l’époque, qu’on tienne compte qu’il s’agit d’un tableau appartenant à un prince de l’Église et que l’on considère, en même temps, que les personnages composant la Petite Sainte-Famille de Raphaël sont dépourvus d’auréoles ou de nimbes, c’est-à-dire de ce qui, pour beaucoup, était la consécration même de leur caractère, et l’on ne s’étonnera pas que l’auteur de l’inventaire ait pu désigner le tableau comme non achevé *. — Si l’on ajoute, à cela, que le paysage formant le fond est vaporeux et peu travaillé, on s’étonnera moins encore, on comprendra même aisément qu’il ait pu, en toute conscience, inscrire la mention indiquée.
Cependant, on le sait, Raphaël n’a pas toujours mis des nimbes à ses personnages, et il a volontairement négligé plus d’une fois ce détail pendant sa brillante et trop courte carrière. Témoin, la Vierge au Voile, au Louvre; la Vierge au Donataire ou de Foligno, au Vatican; la Vierge au Baldaquin, au/ Palais Pitti; la Madonna Colonna, au Musée de Berlin, etc.
Quant au paysage, personne n’ignore qu’il le traitait légèrement d’habitude, loin de l’accuser fortement, comme l’ont fait quelques-uns de ses élèves.
I. U Colbert a toujours été très pieux . L’abbé Gallois lui avait
fait un bréviaire particulier, sur le plan du cardinal Guidonis, et il le lisait exactement tous les jours . »
V. A. de Boislisle : Documents inédits sur [Colbert. Nogent-le- Rotrou, 1874, p. 20, note 2.
Nous pouvons maintenant suivre la Petite Sainte-Famille de Raphaël depuis son origine jusqu’à nos jours, à peu près, c’est-à-dire pendant plus de deux siècles et demi.
Exécutée en i5ig pour Isabelle de Gonzague, elle fait partie de la collection de Mantoue depuis iSeo jusqu’en 1627, soit pendant. . . 107 ans.
Achetée alors par Daniel Nys et gardée par lui, elle passe, directement ou par l’entremise de Tipaldi, dans les mains de Jean Thierry, riche marchand français établi à Venise, qui l’a marquée
de son sceau, et y demeure jusqu’en 1644, ce qui
représente . 17 —
Acquise pour Mazarin par le cardinal Alexandre Bichi, elle appartient à la collection du célèbre ministre jusqu’en 1661, c’est-à-dire pendant. . . 17 —
A cette époque, elle passe aux mains des héritiers de Mazarin, puis entre dans la collection de
Colbert et y reste jusqu’en i683, ce qui représente . 22 —
La veuve de Colbert le possède ensuite jusqu’en
1687, soit pendant . 4 —
A sa mort, survenue ladite année 1687, mise en vente en même temps que les autres valeurs mo-
bilières délaissées par la défunte, son cinquième fils, Louis Colbert, abbé de Bonport, s’en rend acquéreur.
Après Louis Colbert, mort en lyqô, ce qui représenterait une période de . 58 ans.
et celle de son fils, deuxième du nom, marquis de Colbert, décédé en 1761, ce qui ajouterait aux pos- -sessions précédentes une autre possession de. . . 16 —
nous rencontrons une lacune que nous ne pourrons peut-être pas combler.
Nous arrivons, en effet, à l’époque de la grande tourmente révolutionnaire, qui a dispersé tant de fortunes, et il sera sans doute bien difficile de suivre la trace régulière du tableau, au milieu des bouleversements qu’elle a produits.
Acquis, en 1879, d’un vieil antiquaire de Senlis, qui n’a pu ou voulu dire depuis quand il le possédait ni de qui il le tenait, il se trouve aujourd'hui dans la collection Roussel, et nous devons ajouter, pour le temps écoulé depuis lors jus¬
qu’au moment où nous écrivons ( 1896) . 17 —
Total. . . . 258 ans.
C’est donc une période d’environ cent vingt ans que nous avons encore devant nous. Plusieurs des plus célèbres tableaux de Raphaël ont des lacunes plus grandes dans leur histoire, du reste. Témoin, la Madone du grand-duc de Toscane, dont on ne connaît pas l’origine et qui est demeurée inconnue pendant près de trois siècles; témoin aussi
la Vierge au Voile, du Louvre, ignorée pendant deux cents ans, etc. — Ici, d’ailleurs, la question n’offre plus d’intérêt sérieux, l’authenticité du tableau se trouvant attestée non seulement par son exécution, mais, en outre, par tous les documents que nous avons cités, tant dans cette Notice que dans notre Notice précédente', et sa provenance étant établie d’une manière indéniable par le cachet que Jean Thierry, le marchand vénitien, y a apposé quand, après Daniel Nys, qui l’avait acquis à Mantoue, il l’a eu en sa possession.
1. \'. La Petite Sainte-Famille de Raphaël, Madonna Piecola de la marquise Isabelle d'Este de Gonzague. Collection de Mantoue, Paris, Dumoulin et C'', iSqa.
Nous voici arrivés à la fin de notre tâche et le lecteur qui a bien voulu nous prêter sa bienveillante attention s’arrêtera, nous n’en doutons pas, aux mêmes conclusions que nous, ces conclusions découlant naturellement des documents invoqués, des faits établis; elles s’imposent d’autant plus à l’esprit, d’ailleurs, que l’on ne pourrait s’en écarter qu’en admettant :
1° — Que la Petite Sainte-Famille d’Isabelle de Gonzague, enregistrée comme tableau original de Raphaël dans l’Inventaire de Mantoue dressé en 1627 et dans les Etats ou Listes d’acquisitions de Daniel Nys ;
2° — Que la Petite Sainte-Famille de Mazarin, reconnue comme tableau original de Raphaël dans l’Inventaire de Colbert, dressé en i653, et dans celui de P. Mignard, A. Podesta et Ch. Du Fresnoy, établi en 1661 ;
3“ — Que la Petite Sainte-Famille de Colbert, reconnue comme tableau original de Raphaël dans l’Inventaire établi par Charles Le Brun en i683,
Sont toutes trois disparues sans laisser de traces, sans que l’on sache où elles se trouvent;
C’est-à-dire, en admettaht l’existence de plusieurs originaux du tableau, authentiquement constatée pour chacun
d’eux à une époque différente, puis la disparition successive et commune de ces mêmes originaux; — en d’autres termes, en partant d’une invraisemblance manifeste pour aboutir, trois fois de suite, au vide, à l’inconnu.
Alors qu’en demeurant, au contraire, dans la vérité des choses, telle que cette vérité résulte des documents et des faits, tout se suit, tout s'enchaîne: l’histoire du tableau original de la Petite Sainte-Famille de Raphaël, dont nous avons signalé ailleurs l’extrême délicatesse et la suprême beauté, dégagée de toute légende, apparaît régulière et d’une limpide clarté.