RELATIONS AVEC LA MUNICIPALITÉ
citoyens, dans les incidents d'ordre politique ou autres menaçant de troubler la tranquillité publique, il n'était pas rare de voir la Société populaire et la municipalité unir leurs efforts pour arriver à une solution satisfaisante. C'est ce qui eut lieu dans bien des circonstances et, notamment, à propos de cette singulière affaire des femmes inconstitutionnelles.
En 1791, un certain nombre de femmes de Beaumont, que les bienfaits de la Révolution n'avaient pas encore sérieusement séduites, tenaient, au sujet de la Constitution, des propos qui n'étaient pas précisément très flatteurs pour elle, des propos « inciviques », comme on disait alors. Or, un beau jour, quelques jeunes patriotes, « patriotes un peu outrés », dit le procès-verbal, se saisirent de ces femmes, les hissèrent sur des ânes et les promenèrent ainsi dans toutes les rues de la ville. Une pareille exhibition fut peut-être très réjouissante pour une population ouvrière qui n'avait que de très rares distractions et qui ne détestait pas de rire aux dépens des autres. Mais, à coup sûr, elle ne fut pas du goût de tout le monde, du goût notamment de ces pauvres femmes qui se voyaient ainsi montées sur des ânes et exhibées processionnellement à travers la ville avec, dans le dos ou sur la poitrine, un grand écriteau portant le mot, très grave alors, de «inconstitutionnelles.»
La Société populaire, la première, s'en émut et, le 2 juillet dès l'ouverture de la séance, il fut présenté « diverses considérations sur la nécessité et le moyen de réprimer quelques licences que s'étaient permises certains jeunes gens patriotes » etc. La Société, considérant que « cette petite effervescence » pourrait s'accroître et finir par diviser les citoyens, fomenter des discussions et occasionner des désordres, arrêta qu'il sera fait une pétition à la municipalité pour lui dénoncer les faits et lui demander de prendre les mesures nécessitées par les circonstances. Et, séance tenante, quatre membres de la Société sont dépêchés auprès de chacun des officiers mvmicipaux avec mission de les prier de se rendre au siège de la Société pour conférer au sujet de cette affaire. Les officiers municipaux, avec un empressement louable, se transportent au local de la Société populaire, où ils
sont fort aimablement accueillis. Le président, qui était alors le curé Delpit, les invite « à prendre une place distinguée » dans l'assemblée et leur exprime le vœu de la Société. Les officiers municipaux paraissent « prendre le tout en considération » et promettent de se réunir au plus tôt pour s'occuper de cette question. Le président les remercie et ils se retirent.
Le jour même, 2 juillet, conformément à leur promesse, le maire et les officiers municipaux s'assemblent à l'hôtel commun et, après délibération, prennent l'arrêté suivant :
Les maire et officiers municipaux de la ville et banlieue de Beaumont sur la pétition verbale à eux faite par la Société des Amis de la Constitution de ladite ville concernant certains projets qu'on dit devoir être exécutés demain contre quelques individus des deux sexes pour des propos et démarches inconstitutionnels :
Considérant les événements qui pourraient en résulter, ladite municipalité, sans entendre rien couvrir aux recherches et perquisitions dévolues à ce sujet à l'accusateur public;
Fait inhibition et défense à toutes personnes quelconques de faire aucune entreprise contre la liberté des personnes;
Fait pareille inhibition et défense de tenir des propos inconstitutionnels et de se montrer contraire à l'exécution des décrets de l'Assemblée nationale;
Invite surtout les maris de rappeler à leur devoir leurs femmes inconstitutionnelles, aux peines prescrites par la loi;
Ordonne que les présentes seront affichées es lieux accoutumés.
Fait et arrêté à Beaumont, le 2 juillet 1791.
LoisEAU, maire.
Blanchard, off. mpl. Lacoste, off. mpl.
Labarrikre, secrétaire.
La présente délibération est envoyée aussitôt, par les soins de Labarrière, aux Amis de la Constitution.
Le lendemain, quand le curé Delpit eut donné lecture de l'arrêté de la municipalité, un membre de la Société, prenant la parole, prétend que cet arrêté, semblant donner à quelques femmes inconstitutionnelles l'espoir de l'impunité de quelque manière qu'elles se comportent, ne fera que les enhardir et provoquer leur loquacité. Il demande, en conséquence, qu'on prenne des moyens propres à leur imposer silence.
On lui fait observer que ce moyen de faire taire les femmes