‹ La Petite ville de Beaumont en Périgord pendant la période révolutionnaireChapitre 207 sur 269 · RELATIONS AVEC LES SOCIÉTÉS VOISINES · texte numérisé non relu

RELATIONS AVEC LES SOCIÉTÉS VOISINES

30 La seconde instruction civique et morale, prononcée à Périgueux par le citoyen Charles VouUonis le 20 décadi de nivôse.

Je suis persuadé, citoyens, que vous vous pénétrerez tous des bons principes qui sont renfermés dans ces différentes pièces et que vous vous empresserez de les propager avec votre zèle ordinaire.

{Suit la signature.)

Les relations de la Société populaire de Beaumont avec les Amis de la Constitution de Bordeaux sont plus intéressantes. La première correspondance échangée entre les deux sociétés remonte au mois de mai 1791. C'est une lettre partie de Beaumont le 17 mai (Arch. dép. Gironde, Série L-2108), dans laquelle la Société populaire de cette ville demande l'affiliation à celle de Bordeaux, en déclarant qu'« elle se dirige par les propres règlements « de cette dernière. Elle annonce, entre autres choses, que le s^ Paty du Rayet, ex-conseiller au ci-devant parlement de Bordeaux, après avoir longtemps exercé toutes sortes de vexations dans le lieu qui était soumis à sa domination passée, avait solennellement promis de les réparer; qu'on attend cette réparation avec impatience à Beaumont et qu'il est à craindre que, s'il ne se hâte, cette impatience n'éclate d'une façon fâcheuse contre lui. A cette lettre, elle joint un extrait de son procèsverbal à ce sujet et un « catalogue » des actes vexatoires dont les « ci-devant vassaux » du sieur Paty attendent la réparation. Le 28 juin 1791, la Société de Beaumont écrit à celle de Bordeaux une deuxième lettre (ibid.), dans laquelle u elle promet de surveiller les ennemis de la patrie ».

Le 9 juillet suivant, nouvelle lettre {ibid.) de la Société de Beaumont annonçant à ses amis de Bordeaux que « la nouvelle de la fuite du roi, bien loin de décourager les citoyens de ce canton, n'a servi qu'à les réunir encore davantage et à réveiller leur patriotisme », de telle sorte que, depuis la fuite de Louis XVI, le nombre de leurs membres « a augmenté prodigieusement )>.

Deux années se passent sans qu'on trouve, dans les procèsverbaux de la Société populaire de Beaumont, la mention d'une correspondance quelconque avec Bordeaux. On sait que, dans cet intervalle, la Société populaire de cette dernière ville avait été dissoute.

Le 2 octobre 1793, la Société populaire de Bordeaux, reconstituée sous le nom de Club national, écrit à la Société de Beaumont pour lui annoncer son rétablissement d'abord, puis pour lui demander d'entretenir une correspondance avec elle. Le président ayant donné lecture de cette lettre, un membre de la Société demande « que la Société adhérât aux vues de nos frères les Bordelais et qu'en leur accusant réception de leur dépêche, elle leur témoignât ses sentiments et ses désirs de fraterniser avec eux )>.

Mais tout le monde n'est pas de cet avis.

Un second membre se lève et expose : « que la conduite rebelle des Bordelais avait tellement aliéné tous les esprits qui font profession de véritables principes républicains, que les Sociétés populaires, qui étaient dans la bonne voie, avaient gémi sur l'égarement de celle de Bordeaux et avaient rompu toute correspondance avec elle; que cette correspondance ne pouvait être renouée que d'après une pleine conviction de leur retour aux principes constitutionnels et de leur soumission aux lois; que, enfin, notre Société, qui s'est toujours distinguée par son respect aux lois de la Convention, par son amour pour la patrie, la liberté et l'égalité, ne devait point se laisser prendre par des mots que la bouche prononce et que le cœur souvent désavoue ». Et il ajoute « qu'avant de renouer la correspondance réclamée, il fallait consulter les autres sociétés auxquelles celle de Beaumont était affiliée, marcher sur leurs traces et ne fraterniser avec les habitants de Bordeaux qu'après une sincère conversion, une abjuration authentique de leurs erreurs et qu'après qu'ils auront purgé leurs foyers des contre-révolutionnaires, qu'ils ont si bien accueillis, qu'ils gardent et qu'ils protègent encore dans leur sein au mépris de la loi ». L'assemblée, se rendant à ces <( sages considérations », ajourne son vote jusqu'à ce qu'elle soit bien convaincue que les Bordelais « sont rentrés dans l'ordre et qu'ils ont effacé la tache dont ils sont noircis, par des preuves non équivoques de leur respect et de leur attachement aux lois ».

Trois jours après, le 5 octobre 1793, il est remis à la Société populaire de Beaumont une adresse des Amis de la liberté et

RELATIONS AVEC LES SOCIÉTÉS VOISINES yçi

de l'égalité de Bordeaux, dans laquelle « les habitants de cette cité assurent notre Société de leur sincère conversion de l'esprit d'erreur qu'ils avaient aveuglément adopté et dans laquelle de pernicieuses influences les avaient un moment subjugués en leur inspirant des projets fédéralistes, de leur parfaite obéissance aux lois émanées de la Convention nationale qu'ils reconnaissent avoir seule été dans la bonne voie ». A cette adresse se trouve jointe une déclaration ayant pour titre : Profession de foi républicaine des membres composant la Société des Amis de la liberté et de l'égalité de Bordeaux. Aux termes de cette profession de foi, les membres de la Société ont pour devise de vivre libres ou de mourir: «Ils y témoignent leur dévouement à maintenir au péril de leur vie la Constitution acceptée le lo août par le peuple français, la haine qu'ils jurent pour toujours à tout autre espèce de gouvernement que celui de la République une et indivisible; enfin, ils s'y peignent le plus étroitement attachés à la Convention nationale et reconnaissent ses décrets comme l'expression de la volonté générale. En témoignage de leur sincérité, ils contractent l'engagement de marcher les premiers à la défense de la patrie, sur les réquisitions faites en exécution des lois. »

Après la lecture, par le président, de cette lettre et de la déclaration qui y est annexée, un membre demande la parole et, après l'avoir obtenue, il fait la motion que, après « l'exposition des bons principes des Bordelais », dont on ne pouvait plus douter maintenant, on entretînt une correspondance suivie avec eux.

Sur ce, un autre membre se lève et combat vivement une pareille motion : ce serait une grave imprudence, dit-il, de renouer si légèrement avec les Bordelais, qui jusqu'ici n'avaient tâché de nous convaincre de leur retour que par de belles phrases et des élans de patriotisme qui, n'étant accompagnés d'aucune preuve authentique qui pût nous en garantir la sincérité, devaient nous en paraître plus suspects. En conséquence, il demande que la Société se contente pour l'instant de témoigner aux Bordelais sa satisfaction de l'abjuration qu'ils disent avoir faite de l'erreur contre-révolutionnaire, où les malveillants et

les conspirateurs les avaient plongés; et de leur faire comprendre que, lorsque des républicains décidés abandonnaient la voie de la vérité pour suivre celle du mensonge, et qu'ils étaient assez faibles pour se laisser influencer par des personnages dont tous les actes, « obliques et sophistiqués », ne tendaient qu'au malheur du peuple, ces républicains étaient maintenant tenus, vis-à-vis de leurs frères, à donner des preuves non équivoques de leur conversion. Et il ajoute que la meilleure preuve qu'ils puissent fournir serait « la chasse de cette écume aristocratique des provinces qui est allée se réfugier dans leur cité et la recherche exacte de ces fédéralistes et de ces royalistes, qu'ils ont si bien accueillis » ^ Cette motion, fortement appuyée et mise aux voix, est adoptée à l'unanimité. Et, quelques jours plus tard, les Montagnards de Beaumont envoient à la Société populaire de Bordeaux les noms des fédéralistes du canton qui s'étaient réfugiés dans leur ville et qui, au mépris de la loi, y jouissaient encore d'une entière liberté, en les invitant à les faire enfermer dans la maison d'arrêt.

Dans la séance du 14 frimaire de l'an II, un membre de la société — qui est très probablement le même — revient à la charge et demande à la Société de témoigner aux clubistes Bordelais leur extrême surprise de ce que certains fédéralistes du canton, notoirement hostiles à la Constitution, parents d'émigrés, actuellement réfugiés à Bordeaux, y vivent tranquillement et en toute liberté. Il demande, en outre, qu'en donnant des renseignements précis sur u ces mauvais citoyens », notre Société priât celle de Bordeaux de faire toutes les diligences possibles pour les mettre en lieu de sûreté. Toutes ces demandes ayant été vivement applaudies et adoptées, le président annonce qu'aux premiers jours et conformément aux vœux de l'a-ssemblée, copies des verbaux des 11 et 14 vendémiaire seront envoyées à Bordeaux avec « la lettre de recommandation pour ces vils individus ».

I. 11 est exact i]u"im très grand nombre de royalistes de la Dnrddgne, en quittant leur commune, avaient cherché un asile à Bordeaux.

Les cliibistes de Beaumont, on le voit, n'étaient pas tendres pour les parents d'émigrés, appartenant au canton de Beaumont, qui s'étaient réfugiés à Bordeaux. Ce n'étaient plus les Amis de la Constitution, révolutionnaires sans doute, mais révolutionnaires relativement modérés ; c'étaient maintenant les Montagnards, avec la haine farouche qu'ils avaient vouée à tous les royalistes ou autres ennemis de la Révolution. Notre Société populaire n'avait pas seulement changé de nom : elle avait aussi quelque peu modifié ses sentiments et son langage.

Il serait, certes, intéressant de savoir ce qu'il advint de cette correspondance entre la Société de la Montagne de Beaumont et la Société des Amis de la liberté et de l'égalité de Bordeaux, au sujet de nos fédéralistes et parents d'émigrés. Je l'ignore et pour cause : le deuxième registre de la société des Amis de la Constitution de Beaumont s'arrête au 17 frimaire de l'an II. Mais ce que je sais bien, c'est que tous les parents d'émigrés auxquels il est fait allusion dans le procès-verbal de notre Société populaire, rentrèrent à Beaumont sous le Directoire, sans avoir été le moins du monde inquiétés par la municipalité bordelaise, et porteurs de certificats de résidence parfaitement en règle que leur avait délivrés cette dernière.

§ 7. - Les questions de personnes A LA Société populaire de Beaumont.

Les Amis de la Constitution de Beaumont eurent parfois à s'occuper de questions de personnes. Ils le firent avec beaucoup de tact et, quand ils durent régler quelque conflit, ils apportèrent toujours dans leur jugement avec un vif désir d'apaisement, un grand esprit d'équité.

C'est d'abord, en 1791, le citoyen Chaval, marchand à Beaumont, qui se plaint qu'un de ses voisins, qu'il nomme d'ailleurs, l'a traité publiquement d'aristocrate (injure grave à cette époque!) et demande réparation. La Société, tout en reconnais.sant le bien-fondé de la plainte de Chaval, ne voit pas, dans la dite injure, la gravité qu'il lui attribue lui-même et arrête qu'il n'y

a pas lieu de délibérer là-dessus, laissant l'insulté et l'insulteur vider ensemble leur querelle.

Le 17 juillet 1791, c'est un groupe de membres delà Société qui se plaignent que le secrétaire de la Société, très obligeant d'ordinaire, ne l'avait pas été la veille au soir, en leur faisant attendre trop longtemps, au secrétariat, les nouvelles qu'ils étaient venus y chercher. Il s'était même permis, disaient-ils, de leur faire « une réponse un peu leste et malhonnête ». Le fait ayant été attesté par plusieurs personnes, la Société décide que le secrétaire « peu complaisant » méritait d'être réprimandé et, dans la séance suivante, le président lui infligea publiquement la peine de la censure.

Le 25 mars 1793, le citoyen Laval Dubousquet vient « faire part à ses frères » d'un affront que lui a fait la municipalité de Sainte Sabine, et il expose que le maire de cette commune, par animosité personnelle, lui avait fait enlever ses armes sous prétexte d'incivisme. Laval Dubousquet, qui était un ardent révolutionnaire et que nous retrouverons plus tard sous le Directoire comme commissaire du Directoire exécutif, demande à la Société de le venger de cette injure qui, dans un de ses membres, frappe la Société tout entière. L'assemblée, d'un commun accord, déclare qu'elle a « toujours connu dans le citoyen Laval un civisme pur et ardent et qu'elle lui donnera tous les témoignages possibles pour obtenir réparation entière de la calomnie qui voudrait le flétrir dans l'opinion publique ». Et, séance tenante, il lui est délivré une attestation de civisme signée de tous les membres présents.

Le même jour, le citoyen Dubut demande que le citoyen

•— "^ y Bertrand, huissier à la justice de paix,

L^) fJyO-i^ t^^ soit exclu de la Société et ce « pour des

P raisons qu'il a promis d'exposer et de

„ ^ prouver à la prochaine séance ». Cette

Le citoyen Dubut, ^ -^

officier iiuinicipai. prochaine séaucc devait avoir lieu le 27.

Mais ni Dubut ni Bertrand ne s'y présentèrent. L'affaire n'était certainement pas sérieuse, car le citoyen Dubut n'était pas un homme méchant et Bertrand, qui

était un bon républicain, fut appelé, quelques jours après, par la confiance de ses collègues, aux fonctions de secrétaire de la Société.

Le troisième jour du second mois de l'an II, un officier de .'a garde nationale, en allant prendre la garde à la maison d'arrêt, fut surpris de ne pas rencontrer un reclus, qu'il Fig. 120.

avait précisément mission de Le citoyen Bertrand, huissier,

... T-, .j ^> rr Secrétaire de la Société populaire

surveiller. Il apprit que 1 offi- e„ décembre 1792.

cier qu'il remplaçait lui avait

permis de sortir de prison pour descendre en ville prendre des rafraîchissements. Le cas était sérieux : l'officier qui prenait la garde, si le reclus en question s'était évadé, était responsable de cette évasion. Pour se couvrir, il signala le fait dans son rapport. Le fait fut aussi signalé à la Société populaire par un de ses membres qui, étant un patriote, ne pouvait comprendre qu'un officier permît à un « suspect », confié à sa garde, de sortir librement en ville. Il était naturellement indigné d'un pareil acte d'incivisme et, tout en félicitant l'officier de la garde montante de sa belle conduite, il proposa de dénoncer l'officier de la garde descendante au Comité de surveillance. Tous les membres présents à la séance sont de son avis et applaudissent. Mais le président, prenant alors la parole, prend la défense du coupable : il fait observer que son civisme est connu de tous, que, « s'il s'est autorisé cet abus, s'il a fait cette imprudence, ce n'est que par un trait d'humanité mal entendu et que, certainement, il a tout le regret possible de l'avoir fait ». Le président était prêtre (c'était l'abbé Lacoste, curé de Beaumont) et, malgré toute sa haine contre les suspects, il ne pouvait qu'incliner vers des mesures de clémence. Ayant demandé à l'assemblée (( si elle était d'avis de pardonner le dénoncé d'après le témoignage qu'il nous donnerait de son regret », l'assemblée, qui l'avait en grande estime, répondit par l'affirmative. Le président renvoya alors l'officier imprudent, en l'invitant tout

paternellement à mieux s'acquitter désormais de son devoir. A partir de ce jour, il n'oublia plus sa consigne et il est très probable que notre « reclus », malgré la chaleur pénible qu'il avait à supporter dans une cellule placée sous les toits, n'alla plus en ville <( prendre des rafraîchissements ».

La séance du 9 octobre 1793 fut occupée presque tout entière par une querelle entre deux citoyens bien en vue, Delpit fils \ marchand, et J. B. Lacoste, huissier.

La séance ouverte, dit le procès- verbal, un membre (Delpit fils) a obtenu la parole et a dit : « qu'un autre membre de

la Société s'était permis, |__^^^ j^ cette semaine, de dire en

/'//^. Place Publique que sa mère (Sabine Grenier), qui a toujours donné des preuves de civisme, était regardée comme suspecte et qu'elle serait mise, comme les autres ennemis de la patrie, en état d'arrestation; il a exposé que de pareils actes, de la part de ce membre, était attentatoire à la liberté et tout aussi arbitraire que ceux qu'on observait sous l'ancien régime; il a ajouté, du reste, que c'est très injustement que sa mère était accusée d'incivisme, elle qui, depuis la Révolution, avait toujours manifesté les sentiments les plus patriotiques ».

Sur ce, l'huissier Lacoste se lève et dit que c'est à lui que s'adresse l'accusation du citoyen Delpit, que c'est lui l'accuse. Mais il n'accepte pas la « dénonciation » dans les termes où elle est formulée et il raconte les faits de la façon suivante : deux habitants de Beaumont, dit-il, s'étaient plaints, sur la Place Publique, que la citoyenne Robert, débitante de tabac, avait

FiG. 121.

Le citoyen J.-B. Lacoste,

huissier national,

ancien président de la Société populaire.

I. Il s'agit de Pierre Delpit, le fils aîné d'Antoine Delpit de Belerd, ancien Consul sous l'ancien régime, lequel avait épousé, à Beaumont, Sabine Grenier. Ne pas confondre avec son fils, Antoine Delpit, qui signait Delpit fils et qui en juin 1792 remplit pendant quelque temps les fonctions de Secrétaire de la Société.

refusé de leur en vendre au prix fixé par les décrets, parce que la citoyenne Deipit ^ mère, lui avait conseillé de ne pas tenir compte des décrets et de le vendre comme par le passé. Alors, lui, Lacoste, se serait permis de dire à la citoyenne Deipit que si le fait était exact, si elle avait réellement conseillé à la citoyenne Robert de vendre son tabac au-dessus du tarif et de violer ainsi la loi, elle serait regardée comme suspecte et, à ce titre, susceptible d'être mise en état d'arrestation. Il se défendait, du reste, d'avoir voulu attaquer directement la réputation de la mère de son accusateur; mais il ajoutait que, si l'accusation formulée contre la citoyenne Deipit était pour lui réellement établie, il n'hésiterait pas à la poursuivre lui-même comme réfractaire à la loi.

Une pareille explication ne donne nullement satisfaction à Pierre Deipit qui, maintenant sa motion, demande que l'huissier Lacoste soit déféré au Comité de surveillance et condamné par lui à (( réparer publiquement la réputation de sa mère, qu'il prétend flétrie » par l'accusation portée contre elle.

C'était vraiment donner trop d'importance à un vulgaire incident qui n'intéressait nullement ni la commune ni la Société. La Société refusa de s'y attarder plus longtemps et, sur l'observation d'un de ses membres, que le Comité de surveillance devait se borner à surveiller les ennemis intérieurs et n'avait aucune qualité pour s'immiscer dans des actes justiciables des tribunaux, elle vota l'ordre du jour.

En l'an II, les 21 et 22 brumaire, les séances de la Société populaire furent encore troublées par des discussions particulièrement vives et nous les rappellerons ici parce qu'elles eurent pour épilogue une réconciliation générale vraiment touchante.

I. La ville de Beaumont avait à ce moment-là, comme aujourd'hui du reste, deux bureaux de tabacs: l'un appartenant à la citoveiint Deipit qui habitait, sur la Place Publique, la maison (avec cornière) qui forme l'angle snd-est de la place (ancienne maison Gibert) : l'autre, tenue par la citovcnne Robert, qui avait sa boutique dans la maison formant le coté sud de la Place des Mesures (actuellement maison .\vezou). De ces deux bureaux, le premier a passé successivement, après les Deipit, à M. Latour, à sa fille M'''« Fullia, à M. Abel Deipit. il appartient aujourd'hui à M. Grondin ; le second, je l'ai vu en 18^4 entre les mains de M>"* Mayzonnade, puis de M'"« Fuelhc, il est géré, aujourd'hui, sur la Place de l'Eglise, par M. Page.

La Société, depuis quelque temps déjà, était en pleine effervescence. Pour quelles raisons ? Les registres de la Société sont muets à cet égard. Mais j'ai tout lieu de croire que ces raisons se rattachaient, comme d'habitude, à des questions de personnes plutôt qu'à des questions de principes. La séance du 21 fut très orageuse. Le procès-verbal, très court du reste, ne nous donne aucun détail sur ce qui s'y est passé; mais, dans son laconisme, certainement voulu, il nous dit clairement que des altercations violentes se sont élevées entre certains membres, que des gros mots ont été échangés, accompagnés de menaces..., allant peutêtre jusqu'aux voies de fait.

Lisons ce procès-verbal :

Séance du 2.1 du mois de brumaire, l'an II de la Republique française

une et indivisible.

Présidence de Lacoste.

La séance ouverte et l'un des secrétaires ayant fait lecture du procès-verbal de la dernière séance, qui a été adopté, un membre a demandé la parole et, après avoir parlé quelque temps sur des choses qui amenaient une discussion qui devait rendre la séance orageuse, un autre membre a fait la motion que la discussion fût fermée et qu'elle fût renvoyée au lendemain, à neuf heures du matin, où les esprits seraient plus calmes. Sa motion ayant été vivement applaudie, l'assemblée a arrêté qu'elle se rassemblerait le lendemain à neuf heures. Et, comme quelques membres avaient occasionné du trouble en s'échauffant trop sur le sujet de cette discussion, il a été aussi arrêté que l'assemblée déciderait sur leur compte.

Le citoyen Girot a ensuite demandé d'avoir le premier la parole pour la prochaine séance. Le président a aussi demandé de parler le second et l'assemblée lui a accordé la parole.

Fait et arrêté les jour et an que dessus.

Lacoste, président. Blanchard, secrétaire.

Labarrière, secrétaire.

Le lendemain, à 9 heures précises, la Société est réunie dans le local ordinaire de ses séances, sous la présidence du curé Lacoste. L'afiluence est considérable et dans la salle et dans les tribunes.

Conformément à l'ordre du jour, le citoyen Girot, le premier inscrit, prend la parole : il exprime, d'abord, toute la peine

qu'il avait éprouvée des incidents tumultueux survenus dans la séance de la veille; puis, il fait la motion que les membres « tombés en faute » soient exclus pour trois mois de la Société. La motion est vivement applaudie.

Après Girot, le président Lacoste, le second inscrit dans l'ordre de la parole, dit à son tour son regret profond « d'avoir vu la Société avilie au point où elle le fut » et, s'associant à la motion du citoyen Girot, il demande lui aussi que les « membres en délit » soient punis par une exclusion de trois mois.

En réponse à ces deux discours, un autre membre, beaucoup moins sévère, observe « qu'une société, fondée comme la Société populaire de Beaumont sur les bases de l'union, devait être indulgente et portée à pardonner toutes les fois que les délinquants témoigneraient du regret de s'être écartés et reconnaîtraient leur faute, il fait la motion que l'assemblée oubliât tout ce qui s'était passé et, qu'en témoignage de leur sincère repentir et de l'oubli de leur faute, tous les membres se donnassent l'accolade fraternelle ». En présence d'une proposition si aimablement conciliante, les citoyens Girot et Lacoste, qui ne cherchaient, eux aussi, que l'union et la concorde entre citoyens d'une même ville, retirent la leur, pourvu que les membres en faute viennent publiquement témoigner leur repentir « de s'être comportés comme ils l'avaient fait ».

Alors les deux membres » qui avaient manqué » (ils n'étaient donc que deux ?) se sont levés et, humblement, avec des larmes dans la voix, « ont manifesté leur sincère repentir à toute la Société qui, spontanément s'est levée tout entière et a donné le spectacle touchant de la plus grande union par les cris de Vive la République et par des embrassades qui ont continué au moins une demi-heure, et dont il a résulté, ajoute le procèsverbal, un torrent de larmes, qui était le sûr garant du repentir et du pardon ». L'émotion est à son comble.

Mais ce n'est pas tout. L'assemblée, tout entière maintenant à l'idée de conciliation, ne pouvait s'arrêter là.

Un membre, ayant demandé la parole, et l'ayant obtenue aussitôt, observe que, pour que la fête fût complète, «il fallait

que tout ressentiment qui, même, n'avait pas pris sa source dans la société, fût éteint » et, en conséquence, il demande qu'un certain nombre de sociétaires qui n'étaient pas bien entre eux et qui n'assistaient pas à cette séance soient, eux aussi, invités à se donner l'accolade.

La proposition est acceptée avec enthousiasme.

On va les chercher, on les amène, on les réconcilie et, dit le procès- ver bal, » la joie a recommencé dans la salle par des embrassements réitérés de tous les membres ». Un membre demande alors que, « pour cimenter les promesses d'amitié et de fraternité qui venaient de se faire », il fût fait un repas civique, auquel seraient invités tous les membres de la Société.

Ce n'était pas encore fini.

Le président propose de clore la séance par le chant de la Marseillaise et, comme sa proposition est accueillie avec joie par toute l'assistance, il demande aux citoyennes de la tribune de vouloir bien leur envoyer dix des leurs, celles qui possèdent les plus belles voix, pour s'associer aux membres de la Société et chanter avec eux l'hymne cher aux républicains. Ces citoyennes descendent et, sous les voûtes de l'ancienne chapelle retentissent les couplets de la Marseillaise. Le chant terminé, le curé Lacoste demande que les citoyennes « qui s'étaient ainsi rendues aux vœux de la Société », soient, à titre de remerciements, agrégées à la Société comme membres, proposition qui est acceptée à l'unanimité. Mais alors, les citoyennes qui, faute de belle voix, avaient dû rester là-haut dans la tribune, protestent et réclament. Un membre galant (il y en avait toujours dans la Société populaire), qui a vite compris ce qu'elles désirent, demande la parole et, se faisant l'interprète de leurs vœux, il expose qu'il est malheureux, pour les citoyennes qui sont encore aux tribunes (( de n'avoir pas été douées par la nature d'une belle voix », et qu'il ne serait pas juste qu'elles en fussent les victimes. Il demande, en conséquence, que la Société les fasse bénéficier du privilège qu'elle vient d'accorder à leurs compagnes et qu'elles soient, elles aussi, inscrites au nombre des agrégées. Cette

LA FIN DE LA SOCIÉTÉ Soi

motion, comme la précédente, est vivement applaudie et votée à l'unanimité.

Sur ce, le curé Lacoste lève la séance et la foule se retire, emportant de cette réunion et de tout ce qui s'y est passé, réconciliations touchantes entre citoyens, embrassades générales se poursuivant pendant plus d une demi-heure, torrents de larmes arrachées par l'émotion, exécution joyeuse de la Marseillaise par tous les membres de la Société, etc., un souvenir ineffaçable.

Quelques jours plus tard et conformément à la décision prise, les membres de la Société populaire, les anciens et les nouveaux, les citoyens et les citoyennes, se réunirent en un « repas civique », On y fraternisa gaiement et, de nouveau, au milieu d'un enthousiasme général, on chanta en chœur l'hymne marseillais. Ce fut comme le dernier écho de cette séance mémorable du 22 brumaire, que l'on pourrait appeler la Fête du pardon et de la fraternité.

§ 8. - La fin de la Société populaire.

Le dernier registre de la Société populaire de Beaumont n'étant pas arrivé jusqu'à nous, nous ne pouvons savoir exactement la date à laquelle elle tint sa dernière séance. Il est très probable que, comme les autres Sociétés populaires de la région, elle dura jusqu'au jour (6 fructidor an III) où la Convention, sur la proposition de Mailhe, prit un décret aux termes duquel « toute assemblée connue sous le nom de Club ou de Société populaire était dissoute; qu'en conséquence les salles où lesdites assemblées tenaient leurs séances seraient fermées sur-le-champ et les clefs en seraient déposées, ainsi que les registres et papiers, dans les secrétariats des maisons communes ». Mais nous ne saurions l'affirmer d'une façon précise : nous ne possédons, à ce sujet, aucun document émanant de la Société elle-même et, d'autre part, les registres de la municipalité, à la fin de la Convention et au commencement du Directoire, ne font aucune mention du décret du 6 fructidor et, a fortiori, de son application.

Tout ce que nous savons de la promulgation de ce décret à Beaumont, c'est qu'il y fut bien accueilli par le parti républicain modéré, à la tête duquel se trouvait Louis Ters, lequel quelques semaines après, devait être nommé président de l'administration municipale du canton. A l'assemblée primaire du 22 fructidor an III, réunie pour nommer les électeurs du deuxième degré destinés à prendre part à la prochaine élection législative, Louis Ters, président de la i'"'^ section, en ouvrant la séance, donna lecture du rapport fait par le représentant du peuple Mailhe à la Convention nationale et de la loi qui en avait été la conséquence, le tout relatif à la clôture des sociétés populaires, et cette lecture, ajoute le procès-verbal, fut suivie des plus vifs applaudissements.

Nous sommes, maintenant, à la fin de la Convention et déjà, depuis quelque temps, comme le dit fort justemeni Aulard {loc. cit., p. 515), les Sociétés populaires « ne jouaient plus aucun rôle dans le gouvernement révolutionnaire, dont elles avaient été l'un des organes les plus actifs. Excitatrices, régulatrices de l'opinion, elles avaient créé l'unité morale de la France nouvelle et, par cette unité, assuré son indépendance. On ne voit plus, à partir du moment où elles se taisent, de ces courants d'opinion nationale, qui avaient produit de si grands résultats. L'opinion publique se divise incertaine. La France républicaine ne sait plus faire simultanément ces efforts de volonté énergique dont elle avait étonné le monde. » C'est ce que nous allons voir, dans les chapitres suivants, en étudiant le Directoire.

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