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L'ESPRIT PUBLIC A BEAUMONT AU DÉBUT DU DIRECTOIRE

A peine le régime directorial était-il constitué dans les départements, que le ministre de la police générale adressa à ses commissaires près les administrations municipales une lettrecirculaire, leur demandant de vouloir bien le renseigner sur l'esprit public des populations dans leurs arrondissements respectifs. Pierre Grenier, commissaire du Directoire exécutif près l'administration municipale de Beaumont, tnvoya, sur le canton, le rapport suivant :

(( /)/r 10 pluviôse an IV.

» Ce n'est que le quatre du courant, citoyen ministre, que votre circulaire du ly nivôse dernier m'est parvenue. Je partage vos désirs et je ne négligerai rien pour seconder vos vues dans la

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partie essentielle qui vous est confiée. Je vais tâcher de répondre aux diverses questions que vous me faites et, persuadé que ce n'est qu'en connaissant les plaies de l'état que le gouvernement peut les sonder et y porter un prompt remède, je vous dirai la vérité, toute la vérité et rien que la vérité.

» La situation actuelle de ce canton est, en général, assez satisfaisante. La paix et la tranquillité y régnent. L'amour et la confiance mutuelle entre les citoyens reprennent de la consistance tous les jours. L'ordre se rétablit peu à peu. Le cultivateur reprend sa charrue, l'artisan regagne son atelier, qu'ils avaient abandonnés l'un et l'autre pour se livrer ou à des spéculations sordides ou aux luttes et au charlatanisme politiques. Avec un peu plus de zèle pour l'exécution des lois et du crédit dans la monnaie nationale, que le rétablissement des finances et la confiance dans le gouvernement donneront sans doute, la situation du canton de Beaumont serait dans un état des plus satisfaisants.

» Les personnes et les propriétés y sont respectées, aux exceptions ci-après faites.

» Le service de la garde nationale ne s'y fait pas. Elle n'a même pas été encore réorganisée en exécution de la loy du 28 prairial dernier. Je me propose d'en provoquer l'exécution. Mais j'ai cru devoir différer encore et jusques à ce que celle du 4 frimaire soit entièrement exécutée. La crainte de s'enrôler pour les armées, que la malveillance s'était plu à accréditer et à répandre, a empêché dans nos contrées la réorganisation de la garde nationale, à l'époque que la loy du 28 prairial fut promulguée et il me semble que cette idée pourrait être encore employée plus avantageusement dans le moment actuel où il faut contraindre les déserteurs de rejoindre leurs corps.

» Nous n'avons pas de gendarmerie eh résidence dans le canton, et je n'ai aucune preuve de l'exactitude que met celle dans l'arrondissement de laquelle nous nous trouvons, à faire les tournées périodiques que la loy lui impose. Depuis environ trois mois que l'administration municipale est en activité, aucun de ces gendarmes ne s'y est présenté encore. Il me semble qu'en général ce corps aurait besoin d'une grande épuration.

)) La mendicité et le vagabondage ne se font pas ressentir dans le canton, à quelques mendiants près, qui sont du canton même, dont la misère est connue de tout le monde et que l'inexécution ou l'insuffisance des secours publics ne peut faire cesser. Cependant les lois qui sont relatives à cet objet sont dans l'oubli ou généralement inconnues et je doute que, dans l'occasion, elles fussent appliquées à moins que le mal devenant trop grand en fît ressentir la nécessité. Je pense que, pour prévenir une pareille extrémité, le gouvernement ferait bien de rappeler ces lois et d'en rendre l'exécution possible en améliorant et en organisant les secours publics.

» Les délits qui s'y commettent et s'y renouvellent le plus souvent, sont les délits de police municipale et correctionnelle, tels que les vols et dégâts des bois et récoltes et encore la corruption des jeunes gens connue sous la dénomination de crime de séduction. Notre législation est presque muette sur ce dernier délit, qui fait tous les jours des progrès rapides et effrayants pour les mœurs. Qu'il est urgent que le corps législatif rende une loi qui soit la sauvegarde au moins des charmes et de la faiblesse contre la séduction et la brutalité.

» Je n'ai nulle connaissance que les émigrés ni les prêtres déportés tentent de rentrer dans les cantons. Je les surveillerai et je doute qu'ils échappent à ma vigilance.

» La religion connue sous le nom de culte catholique, apostolique et romain était l'unique qui fût pratiquée dans le canton. On vit en général la cessation de l'exercice de ce culte avec regret et consternation. L'espoir de le voir rétabli a inspiré de la joye et la satisfaction générale. Le peuple tient à ses opinions religieuses; néanmoins, il ne paraît qu'elles exercent aucune influence sous le rapport politique.

» Le Moniteur, le Républicain, la Gazette générale de l'Europe, le Journal de Pcrlet, la Gazette française et le Journal des patriotes de 1789 sont les journaux qui sont le plus répandus dans le canton. ,

» Il n'existe guère d'esprit public parmi le peuple de la campagne. Le désir de tranquillité, la paisible pratique de ses habi-

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tildes est presque le seul esprit qui se laisse distinguer parmi les habitants éloignés des grandes communes. Mais, néanmoins, on remarque dans le canton de Beaumont un attachement sincère à la Constitution républicaine de l'an III, qui a été unanimement acceptée, haine implacable au royalisme et encore plus à l'anarchie et au terrorisme; mais discrédit et nullité absolue des assignats.

» Tels sont les renseignements que j'avais à vous donner sur la situation politique de ce canton et je serai exact à vous faire connaître les besoins du peuple sous le rapport de tout ce qui intéresse la police,

» P. Grenier. »

Ce tableau du citoyen Grenier sur la situation politique du canton est d'un optimisme exagéré. Le commissaire du Directoire exécutif, homme essentiellement pacifique, voyait partout dans nos campagnes et nos bourgs la population sincèrement dévouée à la Constitution bourgeoise de l'an III et, par conséquent, satisfaite, calme, tranquille, confiante dans l'avenir.

Mais il voyait mal.

A Beaumont, comme à Paris, comme dans les autres villes, comme partout, il existait, à côté des républicains directoriaux, républicains modérés, républicains bourgeois (et Pierre Grenier était de ce nombre), des partis extrêmes : d'une part, les anciens Jacobins, Montagnards, terroristes, qui se réclamaient de la Constitution démocratique de 1793 et qui, la regrettant, faisaient tous leurs efforts pour la rétablir; d'autre part, les néoroyalistes qui, eux aussi, regrettaient l'ancien régime et qui rêvaient de ramener Louis XVIII sur le trône. Tous ces partis d'aspirations profondément divergentes et par conséquent réfractaires à toute idée de conciliation, ne désarmèrent jamais et, tandis que, sous la Convention et aux jours les plus sombres de la Terreur, le canton de Beaumont ne cessa de jouir d'une tranquillité relative, il fut, sous le Directoire, continuellement troublé par les luttes des partis.

Le commissaire du Directoire exécutif s'apercevra bientôt

combien son jugement sur les sentiments pacifiques de ses administrés était peu fondé.

Nous diviserons cette période en deux parties :

1° La première, allant du 10 novembre 1795 au 12 novembre 1797 : l'administration municipale, pendant ces deux années, eut pour président le citoyen Louis Ters et pour commissaire du Directoire exécutif le citoyen Pierre Grenier, ce fut le Commissariat de Pierre Grenier.

20 La deuxième, allant du 12 novembre 1797 à la fin du Directoire, soit au 18 brumaire de l'an VIII (8 novembre 1799) : l'administration, pour cette deuxième période, eut pour président le citoyen Pierre Melon et pour commissaire du Directoire exécutif le citoyen Audy Laval Dubousquet, ce fut le Commissariat de Laval Dubousquet.

L'histoire de ces deux commissariats formera respectivement nos deux chapitres X et XL

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