‹ La PeurChapitre 19 sur 22 · LA FRAYEUR ET LA TERREUB · texte numérisé non relu

LA FRAYEUR ET LA TERREUB

-,1 Un des effets les plus terribles de la pear, c'est la paralysie, qui ne permet ni de fuir ni de se défendre.'^

L'histoire des batailles et des massacres, la chronique «les tribunaux sont pleins de crimes eiïravants où la terreur détruit chez les victimes l'instinct de la fuite. v^.^^ais comment se fait-il que, sous l'impétuosité d'une puissante émotion, l'empire de la volonté sur les muscles se trouve suspendu et que l'énergie manque pour se déieii.lie ?

Si nous étudions les phénomènes du sommeil, nous pouvons facilement imaginer qu'il existe entre les centres de la volonté et les muscles des liens qui peuvent être rompus dans certaines circonstances. Tout le monde connaît le cauchemar; on se souvient de l'oppression qu'on éprouve toutes les fois que dans les songes on s'est senli sulîoqué par un poids qu'on avait sur la poitrine ou par une corde qui serrait le cou et qu^on ne pouvait ni enlever, ni dénouer. Ces songes causent une véritable torture ; on se sent paralysé, chancelant, précipité dans un abîme ; ou bien on se laisse tomber, tandis qu'on est poursuivi, et on ne peut pas se relever; on se trouve étendu au milieu de la rue.

iSO LA PEUR

pendant que le bruit d'une voiture se fait entendre ou bien c'est un cheval qui va nous piétiner, et on ne peut ni crier, ni plier les membres. L'an«:oisse et le désespoir croissent jusqu'à ce que le cauchemar se dissipe et qu'on s'éveille épouvanté avec le cœur qui bat précipitamment et la respiration haletante.

Les enfants et les femmes prises de peur courbent le ^dos, cachent leurs yeux dans leurs mains et se réfuirient lans un coin sans rep^arder autour d'elles. Sous le coup jcle la terreur, les hommes intrépides même r-^noncent à fuir ; il semble que leurs nerfs pour la défense ont été coupés et qu'ils s'abandonnent à leur propre deslin. Déjà, pour de faibles émotions, nous nous apercevons quel'action de la volonté sur les muscles des mains cesseen partie. Celui qui pleure et rit bruyamment ne peut pas bien tenir la plamo. elle ne court pbr. comme auparavant sur le papier, de toile sorte que l'écriture n'est plus reconnaissable.

Whytt avait déjà observ- que l'excitahilité est moindre aussitôt après la décapitation d'un animal, que quelques minutes plus tard. Le courant électrique appliqué sur la peau du tronc ne produit aucun mouvement de réaction immédiatement après la décapitation, tandis que quelques minutes plus tard le même courant tait mouvoir violemment la jambe. Ce phénomène imprévu avait laissé supposer qu'il y a dans la moelle des mécanismes qui, excités par le choc violent de la hache, étaient capables d'arrêter les mouvements réflexes, mais un grand nombre d'autres expériences permettent de croire qu'il faut attribuer aux centres nerveux l'existence d'un rouage qui, dans certaines conditions, suspend l'empire de la volonté sur les muscles.

Si vous possédez un aquarium dans lequel se trouvent des tritons, saisissez-en un avec des pincettes, tirez-le hors de l'eau, vous verrez qu'il resie immobile et presque rigide pendant quelques minutes. Les grenouilles ne peuvent taire aucun mouvement lorsque les nerfs sensibles ont été fortement excités. D'autres expériences nombreuses démontrent que sous l'intluenco d'excitations très fortes le travail moléculaire des cellules

LA FRAYELIl ET LA TERRLUR loi

de la moelle, nécessaire à la volonté pour produire un mouvement dans les muscles, se trouve suspindu.

Quand les chevaux voient le tigre, ils tremblent et sont incapables de fuir. Lorsque les sino;es ont une grande pour, ils ne peuvent plus se tenir sur leurs jambes. Les gibbons qui sont les plus agiles de tous les singes se laissent facilement saisir lorsque l'homme les surprend marchant par terre. Le lion marin surpris et poursuivi sur la plage est si ému qu'il tombe à chaque pas, souille et tremble sans pouvoir se défendre. On verra dans la Vie des animaux de Brehm comme Thomme abu e d'Orne manière déplorable des eîfets produits par la frayeur. Les phoques sont des animaux assez intelligents et si bons que, dans certaines îles désertes, ils regardent les voyageurs qui viennent au milieu d'eux avec une telle indifférence et une telle confiance qu'ils les laissent passer et les entourent en formant le cercle, couchés par terre sur la plage. Mais dès qu'ils ont fait Texpérience de la cruauté de rhomme, ils deviennent circon^.pects et se laissent difficilement approcher et surprendre hors de l'eau.

Les oiseaux sont les plus peureux des animaux. II y a des bateleurs qui prennent un oiseau dans la main et le renversent sur le dos. L'animal reste alors immobile bien qu'il ait la possibilité de fuir. C'est une vieille expérience du célèbre jésuite Athanase Kircher, professeur au Collège Romain, qui, en lG'i6, imprima un livre avec le titre singulier : Du ii/randart de la Inmière et de l'ombre. Dans le chapitre intitulé i)c l'Imagination des poules, il décrit l'expérience suivante : Si on lie ensemble les pattes d'une poule et qu'on la mette à terre, elle cherchera d'abord à se détacher avec des mouvements du corps et des battements d'ailes, p lis, lorsqu'elle aura constaté que toute tentative est ii)utile,elle

restera tranquille. Tirezalors par terre uneligne droite à la craie, partant de l'extrémité du bec, vous pourrez lui délier les pieds, elle ne cherchera plus à fuir, même si vous l'excitez à se mouvoir.

La plupart des petits garçons prennent entre les mains une poule, poussent un long cris dans ses oreilles, puis après avoir plié la tête sous l'aile, la posent sur la table, les pattes pliées en dessous, en disant qu'elle dort. Ce jeu connu dans bien des pays peut être regardé comme une autre forme de V expérience admirable de Kircher. Aucun physiologiste ne s'était occupé de ce phénomène avant Gzermark, qui dans un mémoire présenté à l'Académie des sciences de Vienne, en 1872, dit que ce fait dépend d'un état hypnotique ou d'un sommeil momentané. Mais avec cette hypothèse on n'explique pas pourquoi la respiration est haletante et les yeux grands ouverts, pourquoi ils sont incapables de se mouvoir même si on les touche, et pourquoi ils ont la crête et les barbillons très pâles, ce qui ne s'accorde pas avec le sommeil.

Preyer fut le premier à démontrer que ces faits sont le résultat de la peur, et comme dans la langue allemande le mot manquait pour exprimer l'état de l'homme qui est incapable de se mouvoir, déparier, de penser quand il est sous le coup de la frayeur, il nomma cet état caïaptoïe(l). Dans son mémoire qui porte { our titre la Cataplexie, je choisis les quelques observations suivantes (2).

Parmi les mammifères, les cochons d'Inde sont les plus accessibles à la frayeur. Rien qu'en les prenant et les tenant un instant dans les mains sans les serrer, ils sont paralysés par la peur. Ils peuvent même rester une demiheure dans cet état. Les lapins, dans les mêmes circonstances, ne restent pas plus de dix minutes ; les grenouilles, une heure. Il n'est pas possible que les animaux dorment tout ce temps, car ils tremblent et lâchent leurs excréments. Kircher disait qu'il était nécessaire de tracer uniî ligne blanche devant le bec de l'animal parce que, dans

(1) De cata, sur et ple&?ien, frapper; perte de sentiment. i^) La Cataplexie. léna, 1878.

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