AVANT-PROPOS VU
eus pleins de finesse, et une sûreté de vues qui révèlent un esprit critique et un jugement sur.
Dans un travail sur la peur, un chapitre sur l'éducation devait trouver naturellement sa place. Des parents peu éclairés et inconscients du mal qu'ils font n'emploient-ils pas la peur comme un auxiliaire pour obtenir de leurs enfants l'obéissance! Or, c'est là une détestable pratique qui, outre les dangers sérieux qu'elle présente, a pour résultat de rendre l'enfant pusillanime, taciturne, craintif et poltron. La peur est une maladie \ qu'il faut guérir au lieu de l'entretenir en la faisant l servir de procédé d'éducation. Loin de former l'enfant, on le déforme en employant de tels moyens. Pour corriger l'enfant de la poltronnerie, M. le professeur Mosso conseille de suivre les préceptes de Descartes, c'est-àdire de lui faire comprendre que ses craintes sont chimériques, qu'il n'a pas de péril à redouter, qu'il y a quelque chose d'humiliant à avoir peur et à prendre la fuite, tandis qu'on éprouve une satisfaction très vive à se montrer courageux.
M. Mosso dit avec raison que plus la science fait de progrès, plus la parole du médecin acquiert d'autorité en matière d'éducation.
L'intérêt que nous a inspiré cette étude de la peur et l'estime sympathique que nous éprouvons pour l'auteur ne nous eniraînent pourtant pas à partager toutes ses opinions. Lorsqu'il affirme par exemple, que « l'instinct est la voix des générations éteintes qui résonne comme un écho lointain dans les cellules du système nerveux » nous ne saurions, malgré ce qu'il y a de séduisant dans celte hypothèse, y voir autre chose qu'une hypothèse, à moins qu'on ne remplace le mol
Vill AVANT-PROPOS
instinct par celui d'habitude ou d'aptitude acquise. Une habitude peut en effet être acquise ou perdue, une aptitude peut être développée ou non ; rien n'est compromis pour cela dans la vie de l'animal. Il n'y a là rien de nécessaire ni de fatal. Pour l'instinct c'est autre chose. Celui-ci est souvent une conséquence de l'organisation de l'animal, la vie de Fanimal en dépend, comme cela se voit fréquemment chez les insectes. Dès lors, on se demande comment il pourrait être acquis par répétition. D'ailleurs, la plupart des animaux qui possèdent des instincts auraient eu le temps de mourir avant d'avoir acquis par la répétition et la continuité l'instinct qui leur permet de vivre.
Nous ferons également des réserves sur d'autres points, par exemple lorsqu'il nous dit que pendant lo sommeil, « pendant cette suspension de la vie animale un réseau de nerfs et un amas de cellules nerveuses conservent leur énergie et veillent sur nous». Cela nous rappelle sous une autre forme, l'âme faisant sentinelle de Jouffroy et nous ne comprenons pas cette vigilance exercée par un amas de cellules.
N'insistons pas. Disons en terminant que dans tout le cours du volume, on sent les pensées généreuses qui l'ont inspiré. C'est une sympathie affectueuse pour les hommes, un vif enthousiasme pour la science et un amour profond de la vérité.
Félix HÉMENT,
Je me souviens toujours de ce soir, et je m'en souviendiai longtemps! Je regardais derrière le rideau d'une porte vitrée qui donnait dans le grand amphithéâtre bondé d'auditei'.rs. J'étais nouveau venu dans la chaire, je me sentais humble et presque repentant de m'être exposé à l'épreuve d'une conférence dans ce même amphithéâtre où avaient parlé maintes fois mes plus célèbres maîtres. Je devais exposer quelques-unes de mes recherches sur la physiologie du sommeil . A mesure que l'heure approchait , ma crainte augmentait. J'avais peur de me troubler et de rester bouche béante et muet. Mon cœur battait avec force, j'éprouvais l'angoisse de celui qui regarde au fond d'un précipice.
Enhn, huit heures sonnèrent, je voulus alors jeter un coup d'oeil sur mon discours et me recueillir; mon eflroi fut grand en m'apercevant que j'avais perdu le fil de mes idées et que je ne parvenais pas à relier les fragments de mon discours. Des expériences que j'avais répétées cent fois, de longues périodes que je savais par cœur, tout s'était évanoui comme si je n'y eusse jamais songé.
Cette absence de mémoire fut pour moi le comble de l'inquiétude. Je vois encore l'appariteur prendre le boulon de la porte et ouvrir, puis, la porte à peine ouverte, je sens un frisson dans le dos et un bourdonnement d'oreilles. Je me trouve enfin près de la table, au milieu d'un silence terrifiant. Il me semblait que j'avais fait un plongeon dans
Mosso. — La Peur, 1
une mer orageuse et que, sorlaiit la tête de l'eau, je me fusse jeté sur un récif, au milieu de ce vaste amphithéâtre.
Mes premières paroles produisirent sur moi une singulière impression. 11 me semblait que ma voix se perdait dans une immense solitude, où elle s'éteignait aussilôl émise. Après quelques paroles prononcées presque machinalement, }à m'aperçus que j'avais déjà terminé mon exorde, et je restai effrayé de ce que la mémoire avait pu me trahir à ce point sur les passages où je me croyais le plus sûr. Mais il n'était plus temps de retourner en arrière, et je poursuivis to it confus. L'amphithéâtre m'apparaissait comme un grand nuage. Peu à peu l'horizon s'éclaircit, et, dans la foule, je distinguai quelques visages bienveillants el amis, sur lesquels mes yeux se fixèrent comme le noyé à une planche qui flotte, puis, à côté, des personnes attentives qui approuvaient de la tète, et rapprochaient leur main de l'oreille pour mieux recueillir mes paroles. Enfin, je me vois dans l'hémicycle, isolé, infime, chélif, humble comme si je me confessais de mes fautes. La première et la plus vive émotion était passée; mais quelle sécheresse à la gorge et quelle flamme au \isage! Gomme ma respiration élait entrecoupée et ma voix éteinte et tremblante! L'harmonie des périodes était souvent suspendue par une rapide inspiration, et j'arrivais péniblement à trouver assez d'haleine pour prononcer les dernières paroles qui achevaient ma pensée. Malgré tout, le discours se déroulait assez rJ'gulièrement et j'étais heureux de voir que les idées se présentaient d'elles-mêmes, l'une après l'autre, comme hées par un fil sauveur que je suivais en aveugle, sans retourner en arrière, et qui devait me conduire hors du labyrinthe. Ce qui disparut en dernier, ce fut le tremblement des mains qui me faisait secouer les instruments et les dessins que je montrais de temps à autre. Enfin, j'éprouvai un accablement dans tout mon corps, mes muscles me paraissaient ratatinés et mes jambes pliaient sous moi.
Vers la fin, je sentis de nouveau le sang circuler, puis quelques minutes d'inquiétude s'écoulèrent encore . Ma voix qui tremblait beaucoup avait pris le ton persuasif de la conclusion. J'étais essoufflé et tout en nage; les forces
étaient sur îe point de m'abandonner. En regardant les gradins de l'amphiLliéàtre, il mesenibla que la gueule d'un monstre s'ouvrait peu àpeupour ni'engloulir dès i[ue j'aurais prononcé mes dernières paroles.
Celui qui écrira un livre sur la physiologie de l'orateur rendra quelque service à la société qui paie cher « cctlc idolâtrie forceuL-e de nous- mômes » qui nous entraîne à parier en public.
Mais que ce soit un traité complet où chacun puisse se reconnaître comme dans un miroir et sentir le ridicule auquel il s'expose et le châtiment (jui l'attend quand il aborde la tribune sans y être convenablement préparé; qu'il voie sa pâleur, son visage décomposé, son agitation fébrile, qu'il sente tout son corps trembler comme secoué par une tempête intérieure et qu'il s'essaie d'avance à vaincre l'angoisse, la contraction de la vessie, la soif inextinguible et le vertige, enfin qu'il éprouve tous les degrés de cette pitié, de cette commisération (|ue cause au public l'embarras de celui qui parle.
On comprend mieux l'influence des émotions sur 1'. rgarjisme quand on se représente le rude apprentissage qu'ont dû faire les plus grands orateurs, leurs éludes, leurs eilorts, les épreuves par lesquelles ils ont passé avant de parvenir à se posséder et à conserver en face du public le ton de voix, le geste, la parole persuasive qu'ils ont dans une réunion d'amis ou en famille.
J'ai vu des hommes intelligents et d'un esprit vif et alerte, rester pétrifiés, ahuris, avec les mains pendantes comme un conscrit, les yeux fixés sur le sol, balbutiant leur discours comme un chant plaintif. D'autres, gais conteurs, qui n'osaient lever les yeux, quan'l, dans une circonstance solennelle, ils se trouvaient courts au milieu d'une période, répétant quatre ou cinq fois les mêmes paroles, puis restant bouche béante, à court d'haleine, saisissant convulsivement la table ou la chaîne de leur montre, comme s'ils cherchaient une ancre de salut, 11 en est qui vont à un
repas dont ils troublent la gaieté dès le début, parce qu'ils ne goûtent à rien, sont inquiets et préoccupés, tourmentés par la crainte que la mémoire ne leur fasse défaut; ils ont leur toast sur l'cslomac. Le moment venu, ils se lèvent pâles, tremblanls à faire pitié, brisés par Témotion, les yeux grands ouverts, et balbutient quelques paroles sans suite.
Un de mes vieux maîtres, qui fut professeur d'éloquence sacrée à FAlbénée de Turin, ne pouvait parler s'il n'était assis, tant ses jambes tremblaient, et, en dernier lieu, il dut renoncer aux triomphes qu'il devait à son éloquence parce que, le discours terminé, il ne pouvait plus se lever de la chaire ni en descendre, ni marcher.
Pourquoi donc un trouble si grand pour un fait aussi simple que celui de se présenter au public? Pourquoi ur. désordre aussi profond dans l'organisme? On dit que ce sont les nerfs, le cerveau, l'appréhension, la nature physique de l'homme que nous ne pouvons dominer. Mais les idées aussi s'embrouillent. Qu'est devenue celte force si vantée de la volonté, cette herlé de l'âme qui nous rend superbes quand nous sommes seuls et qui nous laisse si timides en face de quelques personnes !
Je confesse, que le problème n'est pas facile à résoudre et je crois que le moyen le plus sûr d'en savoir quelque chose, c'est d'analyser sans préjugé ce que nous savons du travail cérébral, et ce qu'ont découvert les physiologistes dans leurs éludes sur les phénomènes physiques de la pensée et des émotions.
Avant de m'engager dans celle voie, je crois utile d'avertir le lecteur que, pour être équitable, il me faut citer les noms d'un grand nombre de physiologistes. Toutefois, je ne le ferai que de temps à aulre pour ne pas interrompre trop souvent le fil du discours par des noms ou des remarques, et amener ainsi quelque confusion chez les lecteurs peu habitués à Hre' les ouvrages scientifiques. Du
INTRODUCTION b
reste, je crois que beaucoup d'entre eux ne tiennent pas à connaîlre la paternité des fails. Pour éviter que personne ne m'allribue le mérite de ce qui ne m'appartient pas, je parlerai à la première personne chaque fois que j'exposerai mes idées ou mes expériences personnelles. De cette manière, si quelque erreur est commise, j'en aurai la responsabilité et la science n'aura pas à en souffrir.
C'est à Descartes qu'on doit le premier livre vraiment important sur la physiologie des passions. Ce grand rénovateur de la science embrassait avec la puissance prodigieuse de son génie toutes les branches de savoir, et fut malhématicien, physicien et physiologiste. C'est à lui que revient le mérite d'avoir démontré que la vieille philoso])hie d'Arisîote, qui dominait alors dans les écoles, n'avait jamais trouvé la solution d'aucun des problèmes de la vie (1). —
Personne avant Descaries n'a eu une idée aussi simple du mécanisme avec lequel peuvent être produits les mouvemenls involontaires qui accompagnent les émotions. Il a ainsi jeté les premières bases d'une élude physiologique de l'ûme. Depuis, deux siècles et demi se sont écoulés, et son œuvre reste encore un monument digne d'admiration. La science a fait de tels progrès que personne parmi ceux qui veulent apprendre les éléments de la physiologie n'étudierail son Traité de Vliomme, mais ceux qui connaissent rhistoire de la science sont émus à la lecture de telle page merveilleuse où on sent le souftle du génie qui a fécondé la science. Malebranche raconte que quand il eut pour la première fois entre les mains le Traité de l'homme^ les idées neuves qu'il lui suscitait lui causèrent un plaisir si vif et une telle aiimiralion que son cœur battait ^ivement, et qu'il était contraint de temps en temps d'interrompre sa lecture.
Deux autres hommes non moins celèlres doivent être cités pour la direction sérieuse et le caractère scienlipKjuc qu'ils ont imprimés aux études sur les émotions : Herbert spencer et Daiwin. Après eux vient, en première ligne,
(1) Voir son Traile sur les passions, XXXVI.
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Mantegazza. Darwin fut un homme de génie et un des plus grands maîtres dan;? l'art d'écrire des œuvres populaires. Sa force, co qui le rend un maître incomparable, est la juste réserve qu'il apporte dans ses affirmations et ses conclusions qui jamais ne sont absolues. Le dogmatisme qui stérilise les intelligences moyennes et abrutit la multitude, cette peste de la science, n'avait aucune prise sur lui. Il a montré avec candeur au public les lacunes de la science, il a été le critique inflexible de ses propres oeuvres, et ne s'est pas fait faute de mettre en lumière les défectuosités de sa doctrine. En lisant son ouvrage, on dirait qu'il était constamment dominé par la crainte de n'êlie pas bien compris des lecteurs insuffisamment préparés aux questions les plus graves de la science. Il était si circonspect, si modéré dans ses assertions, si prudent dans ses inductions que, même dans l'Expression des émotions qui, selon moi, est le moins parfait de ses ouvrages, il ne laisse aucun point où Fon puisse consciencieusement le contredire et le taxer d'erreur.
S'il est devenu possible d'ajouter quelque chose à ses travaux et de réviser quelques-uns de ses jugements, cela tient aux progrès rapides de la science, qui sont tels que nous, qui avons été ses contemporains, nous sommes déjà sa postérité. Il lui a manqué de n'avoir pas été suffisamment physiologiste. La doctrine de l'évolution sera toujours la base de la science moderne, mais quelques principes formulés par Spencer et Darwin seront modifiés à mesure que les connaissances sur l'adaptation des organes aux fondions auront fait plus de progrès.
Je crois que Darwin a accordé trop d'importance à la volonté considérée comme cause des expressions; nous, jeunes physiologistes, nous sommes plusmécaniciens, pour ainà parler, nous étudions plus en détail les rouages de l'organisme et recherchons dans la structure des organes l^explication de leurs fonctions.
Voici un exemple de ma manière d'expliquer quelques plk'iîomènes, qui difTère de celle de D nw n : On sait que les lapins sont très timides, qu'aucun animal ne rougit ou ne pâlit si facilement. Les modifications de la circulation occasionnées par les impressions psychiques et les émotions se voient mieux chez ces animaux aux oreilles qu'à la face, comme du reste chez beaucoup d'hommes. Dans la haute Italie, j'ai souvent entendu dire dans le peuple, de celui qui veut réprimander quelqu'un, qu'il lui lavera la têie à lui faire rougir les oreilles. Dans le milieu du pavillon de l'oreille du lapin se trouve une artère qui se dirige de la base au somn,et, se ramifie et se replie de manière à former deux branches sur !e bord du pavillon même. En 1854^ Maurice ScliKT remarqua que cette artère présente des mouvenenls aliernatifs de contraction et de relcLchement qui ne correspondent pasaux mouvements du cœur. En regardant en face, à la lumière, l'oreille du lapin, on voit que de temps en temps l'artère diuiinue de diamètre au point de disparaître tout à fait. Puis elle grossit et se gonfle de nouveau en dilatant toutes ses ramilications, de manière que toute l'oreille prend une couleur rou.;e intense et deviv^nt plus chaude. Celte hypérémie de l'oreille dure plusieurs secondes, ensuite l'artère et ses ramifications se resserrent, et la rougeur s'évanouit gradue'K'Uient. M. Schilf a donné à cette artère le nom de cœnracceswire, parce qu'il s'était figuré que les dilatations ( t les contractions jouaient à l'égard de l'oreille le rôle du cœur pour le reste du corps, c'est-à-direqu'ils favorisaient la circulation du sang dans l'oreille.
Jai répété les observations de Schiff en prenant des précautions qui, dans tout autre cas, auraient paru superllues. D'abord j'ai évilé de tenir l'animal dans les mains alin do lui éviter toute émotion ; puis je me suis mis en mesure de pouvoir regarder ses oreilles sans (ju'il s'en aperçut. Pour atteindre ce but, j'ai fait construire une cage qui ferme complètement l'ouverture d'une fenêtre de manière que les lavins ne pouvaient voir dans la pièce où je me trouvais <t de laquelle, au moyen de (|uel(iues trous praticii-iés dans la paroi, je pouvais regarder à mon aise dans la cage sans être vu des lapins. A l'aide de ce simple artifice, je pou-
vais à mon gré les surprendre, les observer dans leur vie intime, les étudier, sans les troubler et sans qu'ils se doutassent que je les épiais.
Une première fois, je vis tout à coup, avec surprise, que leurs oreilles n'étaient plus rouges, comme il arrivait quand ils étaient sous le coup de l'émotion de se sentir saisis et tenus entre mes mains sur la table. Les mouvements rapides de contraction et de dilatation des vaisseaux sanguins de l'oreille, la pâleur et la rougeur si subite et si caractéristique de la timidité de cet animal, avaient cessé. L'artère de l'oreille pouvait rester gonflée pendant longtemps, souvent pendant des heures, et l'oreille très rouge. C'était surtout quand l'animal s'abandonnait à une tranquillité profonde. L'état de repos absolu n'est donc pas toujours accompagné d'une dilatation des vaisseaux. Chez les lapins, comme d'ailleurs chez l'homme, les oreilles ne sont pas également pâles ou rouges en même temps et dans les mêmes conditions; ainsi les jeunes rougissent plus facilement que les vieux; souvent, en regardant le père et la mère avec les petits, je remarquais que ces derniers avaient les oreilles très rouges qui pâlissaient à tout moment pendant qu'ils restaient impassibles. Les personnes âgées ont aussi les oreilles pâles. Enfin on trouve des différences chez les jeunes d'une même fihation. Je choisissais au marché ceux qui rougissaient le plus fortement et le plus facilement. En étudiant avec attention la manière dont pâlit Toreille du lapin absolument tranquille, on reconnaîtra presque toujours que le changement est dû à une cause externe. Pendant que l'animal a les oreilles rouges et respire tranquillement, on observe souvent un changement subit dans le rythme de la respiration, l'animal relève la tête, regarde autour de lui et flaire, les vaisseaux se contractent et l'oreille pâlit. Quelques minutes après, rien n'y paraît, l'oreille est de nouveau d'un rouge incarnat. A chaque nouveau bruit elle pâlit. Un coup de sifllet, un cri, un bruit quelconque, l'aboiement d'un chien, un rayon de soleil qui pénètre à l'improviste dans la cage, l'ombi-c d'un nuage qui passe rapidement, le vol d'un oiseau suffisent pour produire une pâleur rapide suivie d'une rougeur intense. Dans de telles conditions, on peut
affirmer que la circulation du sang dans l'oreille révèle Télal psychique de Fanimal; rien ne se passe en lui ou au dehors sans que les vaisseaux sanguins en témoignent.
Le 'fait observé par Schilï reste confirmé, mais Tinlerprélalion que j'en donne diffère de la sienne. La dilatation et h contraction des vaisseaux de l'oreille ne sauraient être comparées aux mouvements d'un cœur accessoire. Ce fait ne diffère pas de la rougeur et de la pâleur du visage chez l'homme. Je l'ai dépouillé de ce caractère exceptionnel qu'on voulait lui donner dans la science, et l'ai fait rentrer dans Tordre des phénomènes qu'on observe chez l'homme et chez presque tous les animaux.
Nous verrons que le môme phénomène se manifeste dans la crête et les barbillons du coq, dans la caroncule et la peau du cou des dindons; nous pouvons également constater que l'homme et le chien ne rougissent pas seulement du visage mais aussi des pieds.
Ces faits ne sont pas encore bien connus parce qu'on ne s'y est pas assez arrêté. Comme les vaisseaux de la peau sont cachés sous les poils, les plumes ou les écailles, comme l'épiderme est moins transparent et les cellules pigmentaires plus abondantes dans les couches profondes des téguments, on croyait que l'homme seul avait le privilège de rougir. Il n'en est rien. L'exemple des lapins que nous venons de citer prouve le contraire. Ces phénomènes m'étaient devenus si familiers qu'il me suffisait de regarder par un très petit trou le museau de l'animal et plus particulièrement le nez, pour pouvoir affirmer immédiatement si, au même moment, les oreilles étaient rouges ou pâles. Cette certitude venait en partie de ce que les plus légères émotions modifient le rythme de la respiration et los mouvements des narines, comme il arrive du reste pour l'homme.
Peut-être déplaira-t-il à quelques personnes qu'il n'y ait pas de diilérence caractérislique entre l'homme et les
animaux et que l'on cîierclie froidement à rendre commun avec les brutes ce qu'il y a de plus noble, de plus be:iu et de plus humain cans notre visage. iMais nous nous en consolons par la pensée que la poésie, l'enthousiasme, l'inspiratio'.î et les atï'ections renaissent sous une forme nouvelle et plus virile dans la contemplation de la réalité; que dans la recherche de la vérité, il y a un charme qui embellit et ennoblit l'intelligence humaine, et qu'aucun progrès scientifique n'éteint le sentiment.
Maintenant que la méthode expérimentale est de plus en plus suivie, le physiologiste doit se faire modeste et demander l'hospitalité à l'atelier de l'artiste et au cabinet du littérateur, s'entretenir avec les esprits cultivés, afin de répandre les principes les plus élémentaires de sa science. Le moment est venu de jeter sa toge par-dessus l'épaule, de mettre le tablier et de relever ses manches pour faire la vivisectùm du cœur humain par la méthode scientifique.
L'artiste ne doit plus se borner à l'imitation servile el aveugle de la nature, en copiant, reproduisant, traduisant sur la toile, sur le marbre ou dans les écrits, les manifestations, les phénomènes de la vie. Il doit connaître le pourquoi ou un pourquoi quelconque des choses, les liens entre les causes et les effets, il doit être convaincu que rien n'est dû au hasard et que chaque phénomène a sa raison d'être. La rougeur, celte manifestation si idéale de rinnocenco et de la pureté de l'àme, n'est pas un fait accidentel, elle n'a pas été donnée à l'homme comme un signe de noblesse, comme un miroir destiné à réfléchir les troubles de son cœur, c'est une conséquence fatale des fonctions de l'organisme qu'on ne peut ni faire naître ni détruire par un effort de la volonté. La rougeur est due simplement à la structure du corps humain, à la vie, aux fonctions des vaisseaux sanguins dans tous les organes et chez tous les animaux.
Darv^'in croyait au contraire que c'était une manifestation acquise à l'aide de la volonté (1).
^1) Voir VExpression des émotions^ Paris, 1817, page 71.
L'explication qu'il donne n'est plus admissible et j'ose croire que Darwin lui-même aurait accepté la mienne qui me semble plus vraie ei pi ;s conforme à la docirine de l'évolution, plus darwinienne, si j'ose m'exprimer ainsi.
Pourquoi rougit-on? demandera celui qui insiste pour connaître les causes premières; pour quelle raison le san^: al"flue-t-il plus abondamment dans les oreilles du lapin et au visage de l'homme, dans certaines circonstances? La réponse à une telle demande sera mieux comprise quand nous aurons démontré que le cerveau même devient plus rouge après une émotion. C'est pour conserver et eniretenirla vie que la dilatation des vaisseaux sanguins est indispensable dans tous les organes où se produit quelque trouble. Quand on nous serre fortement la main, ou quand nous recevons un coup, tout le monde sait que la peau devient plus rouge dans le point comprimé ou frap; é. Celte modification dans la circulationesl indispensable pour que Taftlux plus abondant du sang dans la partie où se produit un trouble dans la nutrition serve à activer les phénomènes vitaux et à réparer immédiatement le dommage. Les mêmes phénomènes se produisent dans le cerveau pour les faits psychiques. Les émotions déterminent une activité plus grande dans les phénomènes chimiques du cerveau ; la nutrition des cellules se modifie et il s'ensuit une consommation plus rapide de force nerveuse. Aussi, les vaisseaux en se dilatant assurent-ils les fonctions des centres nerveux au moyen d'un aftlux de sang plus abondant.
C'est dans les tissus, dans les propriétés de la substance vivante qui constitue notre corps que nous devons chercher la cause des nombreux phénomènes que Darwin fait dépendre des causes extérieures, du choix ou du milieu. Nous chercherons à réduire l'importance de l'occasion, do la volonté, et des causes accidentelles qui ont une part si large dans la doctrine de Darwin. Hien ne s'est fait par soi sous l'intluence d'une force plasmatrice qui travaille dans iiii l)ut pi'éconçu, mais les organismes se tbrment, se modifient pour des raisons exclusivement mécaniques. Le travail
perfectionne les organes; les parties qui fonclionnenl éprouvent, par le fait de leur propre activité, des modifications profondes qui rendent leur structure plus parfaite.