‹ La PeurChapitre 6 sur 22 · COMMENT TRAVAILLE LE CERVEAU M · texte numérisé non relu

COMMENT TRAVAILLE LE CERVEAU M

laissent échapper les plus gais on s'asseyant, survient une sorte d'accalmie. On croirait que les convives ne sont pas en veine de gaieté. L'un cherche à rompre la glace, mais on reste froid à ses provocations; on sent que la conversation est forcée, que la parole n'arrive pas facilement, qu'il manque de Tentrain. Peu à peu les langues semblent se délier. Il se produit un bruit sourd, un rontlemenl analogue à celui qui précède l'accord des instruments d'un orchestre, et qui va croissant avec une intonation toujours plus élevée, comme si les convives cherchaient à se surpasser mutuellement.

Au dessert les plus taciturnes même s'en mêlent et se mettent à boire et à bavarder. Les personnes sombres sont devenues souriantes, les visages mélancoliques sont gais; le désordre de la conversation, les discussions animées, les fi-équenls éclats de rire, les vives contractions de la face, les inlerruplions bruyantes, les gestes provocants, l'agitation des bras, tout démontre que l'activité de la vie est centuplée.

A l'animation du visage, aux yeux scintillants, nous devinons que le sang ruisselle impétueux et à flots dans le cerveau. Le filet de la langue est rompu, les idées affluent comme si une main généreuse fût venue mouvoir les organes rouilles dans la pensée et verser l'huile sur les pivots et les rouages du mécanisme de la parole.

Inutile d'insister : nous avons tous éprouvé cette transformation qui résulte dr travail cérébral. — C'est un vent diflercnt de celui qui soufflait quand nous nous sommes embarqués. — Si les convives ne se connaissent pas pour s'être déjà rencontrés dans des r.'unions antérieures, ils auront à modifier l'opinion qu'ils avaient de certains d'entre eux.

Des hommes qu'on avait toujours cru taciturnes et d'un caractère froid, on les trouve étourdis, entamant avec une parole abondante et chaude les discussions les plus ardues, argumentant avec une promptitude et un succès qui leur valent des applaudissements; d'autres, habituellement timides, rassis, impassibles, connus de tous pour leur langage mesuré, ont trouvé dans le vin une vivacité brillante,

18 LA Pi:UR

un chnrme de parole qui les rend sympathiques. \h no se lassent pas de porter des toasts et de proposer de boire àla sanié de chaque convive. Ils se lèvent et tournent autour de la table, le verre en main, trouvant pour tous un mot uimable, improvisant pour chacun un compliment bien tourné. Des hommes froids et posés, chez lesquels personne n'eût jamais soupçonné une âme de poète, se montrent capables d'exaltation et improvisent des vers ; on admire l'aisance et la facilité avec laquelle ils savent trouver le rythme, l'image, la parole harmonieuse et la rime. Chacun sent qu'd y a en lui comme un souffle inspirateur et un mouvement plus rapide et plus chaud de la vie.

Mais laissons-les trinquer gaîment ; pour notre étude psychologique, c'est déjà trop insister, et il serait superflu de les suivre au sortir de la maison pour voir comme ils sont tous changés, et devenus confiants, affectueux et hardis.

Le jour suivant chacun d'eux reprendra ses affaires et son caractère propre, et, s'il arrive que deux d'entre eux se rencontrent dans la rue, après avoir échangé une poignée de main, le sourire sur les lèvres, ils prononcent ces paroles qui sont une révélation : g Oh ((ue jeiais monté hier au soir, — mais toi aussi, tu étais en veine, — et l'autre comme il s'emportait; il n'y avait pas moyen de l'arrêter.»

rv

C'est surtout dans l'analyse do la mémoire qu'on voit le lien des diverses parties du cerveau qui entrent en fonction pour fournir tous les éléments dont se compose un discours.

Dans la mémoire, nous devons distinguer deux points: i° comment se fixe l'impression, qu'il s'agisse des idées, des changements de la parole, du son, des sensations ; 2" comment se produit le réveil de cette impression.

Les phénomènes de la mémoire demeurent tout à faitinconjpréhensibiessi l'on n'admet pas qu'ils sont étroitement

Page 1