CHAPITRE II
lES MOUVEMENTS IRRÉSISTIBLES ET LES FOWCTIOISS DE LA MOELLE Éi'iiNIÈRE
Jusqu'en \SW, les physiologistes croyaient que les nerfs remplissaient tous les mêmes fonctions et que tous étaient sensibles.
On s'imaginera difficilement la confusion qui devait se produire dans l'esprit de ceux qui, en étudiant les nerfs de la face, voyaient se détacher isolés du cerveau et de la moelle, outre les nerfs destinés au sens de l'odorat, de la vue et de l'ouïe, deux autres gros nerfs, le trijumeau et le facial, qui recouvrent d'une double ramification de filaments toutes les parties superficielles et profondes de la face, puis trois nerfs d'origine différente, qui vont à la langue, et quatre qui se distribuent dans le gosier, et, au milieu de ce réseau nerveux, d^autres mailles tissées de filaments subtils et de ganglions dont on ignorait l'origine.
Ce fut un physiologiste anglais, Charles Bell, qui dévida le fil de cet écheveau, en démontrant que les nerfs les plus importants de la face se réduisent à deux, en dehors des nerfs spéciaux des sens. Ayant opéré la section d'un de ces nerfs, nommé trijumeau, toute trace de sensibilité de ce côté delà face disparut instantanément ; puis, opérant la section deTautre^ (\\i facial, il remarquaque la sensibilité était conservée, mais que les contractions musculaires
LES MOUVE\rEr<rS milÉSISlIBLES 23
cessaient pour toujours de se produire, et, par suite, les expressions de la face.
Je rapporterai ici les propres paroles de Gh. Bell, parce que ces deux expériences si simples sont encore aujourd'hui la base de toute la physiologie du sysièmo nerveux :
t Si nous coupons, dit-il, à un àne la branche du nerf trijumeau qui se distribue aux lèvres, ccl!e:--ci perdent leur sensibilité. Do sorte que si l'animal touche ta terre avec ses lèvres, il ne s'aperçoit pas du ijrain qu'on a répandu df^vant lui et ne montre nullement le désir de vouloir le manger parce qu'il ne le sent pas. Par contre, si nous coupons à un autre àne le nerf facial qui donne h; mouvement atix lèvres, l'animal a la sensation du contact du i:rain, mais ne peut faire aucun mouvement pour le saisir parce que la section du nerf lui a supprimé le pouvoir de contracter les muscles de la face. »
On observe le même fait à la main, à la jambe et dans toiiies les autres parties du corps ; elles conservtMit la sensibilité sans molilité ou réciprotiuement, selon qu^on a coupé l'un ou l'autre nerf.
Dans les conditions ordinaires de la vie, persimne ne s'aperçoit de ces deux propriétés fondamentales du système nerveux, tout au moins on ne pense pas que les nerfs moteurs et les nerls sensitifs soient deux appareils distincts. Les rapports qu'ils ont avec les centres nerveux et avec les nerfs do la surface du corps sont si étroits qu'il faut user d'un artifice spécial pour les séparer et les faire fonctionner isolément.
Claude Bernard, le plus grand des physiologistes français, un des érivains les plus sympathiques et un vulparisateur éminent, a démontré qu'on peut séparer nettement les deux sortes de nerfs, en introduisant dans le sang certains venins qui détruisent les neris moteurs jusque dans leurs dernières ramilications répanijj>es dans les parties les [)lus inaccessibles de l'organisme.
Quand on pi<|ue la peau d'un chien avec une de ces flèrlies empoisonnées dont font usage à la guerre quel(]ues popidalions sauvages de l'Amérique, l'animal succombe en moins d'un (luarl d'heure. Ce terrible venin des ilèches,
nommé curare^ tue les nerfs moteurs et laisse persister ialacls ceux de la sensibililé et Tintelligence. Le chien s'aperçoit à peine de la piqûre qu'on lui fait et continua à tourner dans sa niche. En peu de temps les membres postérieurs fléchissent et n'obéissent plus à la volonté; la partie postérieure du corps vacille et tombe; l'animal se relève et retombe; enfin, les membres antérieurs fléchissent à leur tour. Quand on appelle l'animal ou qu'on le caresse, il répond par un mouvement de la tête, des oreilles et des yeux; il remue la queue, mais peu après la le le aussi ne peul plus être soulevée, le chien se couche étendu et respire avec calme comme s'il reposait tranquillement. L'appelle-t-on de nouveau, il remue les yeux et agite légèrement la queue sans aucune expression de souffrance. Enfin, les muscles de la respiration cessent de fonctionner et la vie s'éteint sans convulsions, sans secousses, tandis que, derrière l'œil immobile et vitreux, la sensibilité et l'intelligence persistent encore inaltérées quelques inslants. Comme un cadavre qui comprendrait ce qui se passe aulour de lui, mais qui n'est plus capable de se mouvoir, il conserve le sentiment et la volonlé sans avoir aucun moyen de les exprimer.
Dans un travail que j'ai fait avec le professeur Guareschi (1) sur l'aclion du venin cadavérique, nous avons trouvé que toutes les substances qui tuent lentement l'organisme doivent produire des phénomènes analogues à ceux produits par le curare, attendu que, d'après nos recherches, les nerfs du mouvement ont une vitalité infé-i ricurc à celle des nerfs de la sensibilité.
Pour se convaincre de ce fail, il suffit de prendre un lapin et d'arrêter la circulation dans l'exlrémilé postérieure du corps. Au bout de quelques instants à peine, l'animal ne peut plus mouvoir les jambes de derrière; si on les lui comprime, il crie et cherche à fuir, traînant avec
{\) Les PiomaïneSf Archives italiennes de biologie, t. If, p. 367, et l. III, p. 241.