CHAPITRE PREMIER
LliS PAYSANS 1)1 VIENNOIS ET LE REGIME FEODAL
I. Situ«*ition matérielle des paysans du Viennois au xvm* siècle. Les châteaux. L'emphytéose. Les droits universels. Les rentes et les cens. Prédominance des rentes en grains. Les regîtres des gros-fruits. Les terriers. — IL Importance du domaine royal dans le Viennois et conséquences des aliénations. Protestations des communautés contre les restrictions des droits d'usage. Dureté de certains engagistes. — III. La justice est défavorable aux paysans. Troubles et actes de violence au cours du xvnie siècle. Indifférence des paysans pour la cause parlementaire en 1788. Les symptômes de révolte. Protestations contre la nobilité des fonds; refus de payer les rentes féodales.
A la lin de juillet 1789, au moment où les villes (étaient la nouvelle de la prise de la Bastille el de l'union du Roi avec la nation, de graves troubles éclatèrent dans les campagnes du Dauphiné. Les hommes les plus éclairés de la province parurenl alors atterrés par cet intempestif mouvement populaire. Ils ne se rendaient pas compte que l'émotion, dans les milieux ruraux, ne se rattachait pas étroitemenl aux événements politiques, el qu'elle avait des causes locales profondes. Ils tic voyaient pas <pie, si la brusque explosion des Fureurs paysannes n'élail Légitimée, ni par les actes récents du
Roi, ni par l'attitude « patriote » qu'observaient, depuis un an, les privilégiés dauphinois, elle avait son explication matérielle dans la situation où se trouvaient, depuis longtemps, les habitants des campagnes insurgées '.
Le théâtre principal des troubles fut le pays de Viennois. On désignait sous ce nom, dans le langage courant, la région comprise entre le Rhône, le Guiers, les mon-
i. Comme les séries de documents, dont on fait ordinairement usage pour étudier le régime féodal dans les diverses provinces de France à la veille de la Révolution, sont très pauvres pour le Dauphiné, il n'est peutêtre pas inutile d'indiquer sur quelles bases repose, dans son ensemble, le rapide aperçu, que j'essaie de donner ici, du régime féodal dans le Viennois.
Pour les théories juridiques, l'ouvrage fondamental est le traité De l'usage des fiefs et autres droits seigneuriaux en Dauphiné, de Salvaing de Boissieu (Grenoble, 1664. in-folio). On peut le compléter par l'intelligente Dissertation sur les rentes, de Combebryne (s. 1. n. d., in-4, écrite vers i683). Pour les définitions, j'ai utilisé un Dictionnaire manuscrit des droits seigneuriaux, malheureusement incomplet, écrit par le jurisconsulte dauphinois Guy Allard à la fin du xvne siècle (Bibliothèque de Grenoble, mss., U. 446)- J'ai également tiré grand parti du Dictionnaire de droit et de pratique de Ferrière (Toulouse, édition de 1779, 2 vol. in-4) et du Répertoire de Jurisprudence de Guyot (Paris, édition de 1780, 17 vol. in-4), ouvrages qui étaient d'usage courant à la fin du xvm* siècle.
Pour l'exposé des faits, j'ai pris pour point de départ les procès-verbaux de la dernière revision des feux faite en Dauphiné, de 1699 à 1705 (Les quatre registres de l'Election de Vienne, Arch. de l'Isère, C, 238-241, ayant une pagination continue, j'y renvoie par la seule indication du folio. Voir Pièces justificatives, n° I). Les terriers de la période moderne semblent avoir été entièrement détruits, soit lors des troubles de 1789, soit en 1793.
On ne trouve pas aux Archives nationales, dans la série Hi, la même quantité de renseignements pour le Dauphiné que pour le Languedoc ou pour la Bretagne : cependant les Observations d'un habitant du Dauphiné à l'Assemblée des Etats généraux (Hi, 670) paraissent l'œuvre d'un jurisconsulte éclairé et bien informé : elles sont, en tous cas, essentielles à connaître pour qui veut comprendre l'état d'esprit des paysans dauphinois. Il n'y a rien dans la série R, ni dans Fio, ni dans F1C1II. J'ai cherché à suppléer à ces lacunes par le dépouillement de la série Qt, capitale pour le Dauphiné, étant donnée la nature domaniale de beaucoup de terres seigneuriales. J'ai trouvé aussi des renseignements utiles dans les papiers du Comité des Droits féodaux (Drôme, Dxiv, 3 ; Isère, Dxiv, 4).
Enfin j'ai fait usage des réponses des communautés à la Commission intermédiaire et des quelques cahiers de doléances que j'ai pu retrouver (voir p. 7, n. 4)- H m'était impossible, pour un si mince travail, de songer à dépouiller les milliers de registres ou de sacs de procédure du Parlement et de la Chambre des Comptes du Dauphiné (Arch. de l'Isère, série B). Ce serait évidemment là qu'il faudrait chercher les éléments d'une étude complète sur le régime féodal en Dauphiné à la veille de la Révolution.
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tannes de la Chartreuse et le cours inférieur de l'Isère'. C'est, dans son ensemble, un pays de collines boisées et de vallées marécageuses : les étangs y abondent, surtout dans le Nord. La rigueur relative du climat, L'humidité dans les Terres-Froides, la sécheresse, au contraire, dans les plaines de Bièvre, les nombreux dépôts de boue, de cailloux, de sables d'origine glaciaire y rendent, même aujourd'hui, la culture souvent ingrate \ Aussi les céréales qu'on y semait, blé, orge, seigle ou avoine, ne donnaientelles qu'un assez misérable rendement \ Les paysans vivaient dans des masures de terre battue : « Les chaumières, dit un mémoire rédigé par la communauté de Burcin4, n'ont point de cheminées; la fumée s'échappe par le couvert ou par la porte. Souvent elles n'ont d'autre plancher qu'un couchis de fagots placé sur de grosses lattes 5 ». Arthur Young, traversant le pays en 1790, était
1. La carte de Cassini donne la limite du Viennois : celle-ci part du Guiers, entre Saint-Albin et les Echelles, passe au Sud de Saint-Geoire et de Chirens, au Nord de Rives, au Sud de Saint-Paul-d'Izeaux et de Saint-Didierde-Brion, entre Varacieu etNerpol, Saint-Marcellin et Vinay, et va rejoindre l'Isère en aval de Beaulieu. L'élection de Vienne, d'étendue plus restreinte, ne comprenait pas la partie située au Sud de la plaine de la Côte-Saint- André.