CHAPITRE QUATRIEME I
revient rapidement et aimonee qu'on ne peut point espérer de troupes, qu'os ne recevra même pas nos prisonniers, qu'on en a déjà renvoyé parée que les prisons de celte \ille en regorgent ' ». On n'a plus la ressource de passer la responsabilité à d'autres, et le péril augmente : « Tous les paysans des environs doivent venir saccager la ville pour les enlever : le peuple même de la ville proteste de n'y pas apporter obstacle, mais au contraire de s'aider à forcer les prisons ». On prend enfin le parti d'écrire au comte de Durlbrt pour lui demander instamment d'envoyer des troupes. Mais cela n'éloigne point le péril immédiat.
« A six heures et demie, on vient nous avertir que l'on commence à sonner le tocsin dans les villages voisins, que la plupart de la milice bourgeoise refuse de taire le service, et cpie la populace veut se soulever, si on ne relâche les prisonniers». La clameur publique redouble : le peuple de Bourgoin, répandu dans les rues, menace les notables, et les paysans se préparent, dit-on encore, à incendier la ville : « On aperçoit des gens de toute espèce qui, sous le prétexte de passer d'un village à l'autre, prennent des informations, examinent les forces de la ville et concertent l'attaque pour le lendemain ». Le maire est obligé de céder, tout en ménageant les apparences. « Nous avons donc été forcé de nous transporter à la porte de la prison, où, après avoir néanmoins pris des informations sur les vies et mœurs desdits prisonniers, ainsi (pie sur ceux des treize autres qui y avaient été enfermés hier pour le même l'ail, cl convaincu qu'ils avaient été entraînés et séduits à commettre le crime qu'on leur reprochait, persuadé (pie c'était le premier (pion avait à leur reprocher, cl cédant à la nécessité, nous avons, de l'avis des principaux citoyens ici présents, ainsi que des officiers de quelques communautés voisines, ouvert les prisons auxdits prisonniers, leur ayant préalablement recommandé de se comporter à l'avenir en bous et honnêtes citoyens, ce qu'ils
i. Mémoire à Messieurs les Commissaires 'les États du Dauphiné, dans Pochier, p. i \i.
IIO LA PEUIt K.\ DAUPHINE
nous ont promis avec serment... ' ». Le même jour, on informe la municipalité de la Tour-du-Pin de cet événement, et on lui donne à entendre qu'elle fera bien désormais de ne plus amener de prisonniers : « Presque tous nos concitoyens ont été de l'avis de donner la liberté à ceux que vous nous avez envoyés, en leur faisant une mercuriale. Nous vous en prévenons pour que désormais vous vous contentiez de vous tenir sur la défensive jusqu'à ce que les alfaires tournent autrement ~ ».
A Grenoble, à Vienne, à Bourgoin, la population urbaine montre sa sympathie pour la population rurale soulevée ' : ainsi se précise peu à peu le caractère de la lutte et la composition des partis en présence : d'un côté, les seigneurs, les notables, les bourgeois aisés ; de l'autre, les paysans et les artisans. En 1789, à l'Assemblée nationale, les idées et les opinions des députés ont plus d'importance que leur situation de naissance ou de fortune. Ici, au contraire, c'est vraiment une lutte entre deux classes de la
1. Le Mi-moire à Messieurs les Commissaires des Etats du Dauphiné, donne, p. 142-143, un récit un peu différent, en ce qu'il présente l'élargissement des prisonniers comme le résultat d'une délibération régulière. Le procès-verbal, écrit sur-le-champ, ne parle pas d'autre chose que d'une consultation de quelques notables, à la porte de la prison. Le Mémoire insiste également sur l'attitude repentante des prisonniers : « Ces malheureux versèrent des larmes de douleur; ils demandèrent pardon de leur aveuglement et jurèrent de ne jamais récidiver ». Nous avons déjà signalé le caractère apologétique de ce document. La même préoccupation se sent dans une lettre à la Commission intermédiaire du 4 août 1789 : « La précaution que nous avions été forcée de prendre de relâcher dix-huit personnes détenues dans nos prisons, après leur avoir fait sentir l'énormité de leur crime et fait promettre de retourner dans leur asile s'y occuper de leurs travaux, avait déjà préparé les esprits à la tranquillité...» Bibl.de Grenoble, mss., R. 6203.
•2. Lettre à Messieurs les officiers municipaux de la Tour-du-Pin, i« août 1789, Bibl. de Grenoble, mss., O. 888.
3. Il faut rapprocher de ces faits un événement analogue : lors de la rentrée des volontaires lyonnais dans leur ville, le 3 août, le faubourg populaire de la Guillotière fit grand tumulte, et chercha sans succès à délivrer les prisonniers que ramenaient avec elles les trois « divisions » de la milice lyonnaise. Les Lyonnais sauveurs des Dauphinois, et massacre des brigands qui ravageaient leurs contrées, s. 1. n. d., in-8 (Lettre d'un Lyonnais à un ami de Paris, du 4 août 1789, chez Volland, Bibl. nat., Lb39/2l3l).
CIIAIMTIti: QUATRIEME
société : le conflit entre le parti de l'ordre et la « canaille o présente le caractère d'une courte guerre sociale.
La retraite des troupes de M. de Frimonl avail été en partie la cause des événements de Bourgoin. Elle étail d'autant plus regrettable pour ceux qui désiraient le retour de la tranquillité que, sur Ions les points où les « brigands » étaient contenus ou combattus par des forces organisées, l'ordre se rétablissait rapidement.
Ainsi, à Brangues, les dispositions des habitants semblent très mauvaises : quand on veut leur persuader qu'ils doivent, à l'occasion, protéger le château, ils répondent a malicieusement que la milice de Morestel n'a point détendu hier Madame de Gruel parce que sans doute plusieurs habitants lui devaient des rentes ». Cependant, quand, à la requête des notables, le sieur Audibert. brigadier des employés des fermes en Bugey, vienl occuper le village avec sa troupe. « habillée en uniforme et bien disciplinée ». les esprits se calment, et les « bons habitants» peuvent avec succès «exhorter tous les assistants de veiller à la tranquillité publique et d'être honnêtes gens ». La nouvelle de la défaite des brigands de la bande du Nord achève d'assurer le repos des honnêtes gens : dès le > août. « tous les habitants se rendent à leurs travaux et l'on n'entend pas le moindre1 murmure ' ».
Dans le Nord du Viennois, si gravement éprouvé du •28 au 3o, la présence des trois compagnies des volontaires lyonnais ramena également très vile la tranquillité. A Crémieu, « les moteurs de tous les complots funestes que
i. Jouriuil de la défense <l<- Brangues, Bibl. <1<- Grenoble, mss.,0. 865. Les notables de Brangues, avant d'avoir recours aux employés des fermes, avaient essayé de constituer un»' milice, <•! avaient dû \ renoncer, à cause du mauvais esprit des soldats improvisés; puis ils avaient adressé, s.ms succès, une demande <!<• Becours à la Commission intermédiaire.
(Ht)
l'on redoutait turent. . . . déconcertés » ; le château de Serrières fut sauvé du pillage ; les brigands qui dévastaient la maison du sieur Pecoud, à Salagnon, tués, arrêtés ou mis en fuite dans la nuit du 3i juillet au Ier août l. Quelquesuns des survivants d'Amblérieu s'étaient réfugiés à Saint- Chef et avaient décidé les habitants de ce bourg à détruire les terriers du chapitre, comme a inutiles ou nuisibles au public i) : le commissaire-feudiste chargé de la rénovation et l'exaeteur des rentes les avaient prudemment cachés dans les caves de la maison capitulaire. On les y avait découverts, mis en pièces ou brûlés 2. Aussitôt les volontaires lyonnais se rendirent à Saint-Chef, procédèrent à l'arrestation des principaux coupables et leur officier « fit publier au son du tambour une défense de s'attrouper et de faire aucune violence, à peine d'être puni sur l'instant ' ». Ce fut en vain que la communauté de Saint- Chef intercéda, le surlendemain, en faveur de ceux des habitants que les Lyonnais avaient emmenés aux prisons de Crémieu. Le Comité permanent de cette ville les garda 4. L'énergique intervention de la milice lyonnaise avait rendu définitivement la sécurité à l'Ile de Crémieu. Dans la région située au Sud de Vienne, qui avait été épargnée le 29 et le 3o juillet, des bandes de pillards s'étaient formées le 3i 5 : ce jour-là, les châteaux du
1. Procès-verbal des capitaines de la milice lyonnaise, Arch. nat., DxxixWs, 1 (ier dossier); Delaclienal, Histoire de Crémieu, p. 357-358.
2. Déposition Rover, Roux, p. 90-91 ; Royer signale parmi les coupables le nommé Cassel, pendu depuis ; procès-verbal de la destruction des titres du chapitre de Saint- Chef dressé par Claude Garnier, commissaire-feudiste, enregistré à Vienne, le 8 août 1789; Arch. de l'Isère, L. 199.