CHAPITRE CINQUIEME l
de ('essieu, dont le seul crime était d'avoir porté la parole au nom des paysans de son village, lors du sac de Cuirieu : son intervention avait pourtant empêché de pires violences '. On avait parfois agi avec tant de précipitation qu'on avait commis des erreurs sur l'identité même des gens arrêtés \ Les campagnes étaient dans la terreur : et le Comité permanent de Bourgoin, changeant d'attitude, demandait à la Commission intermédiaire, dès le 14 août. de « préférer les voies de la clémence » à celles de la rigueur :«.... Grand nombre d'habitants, précieux parce qu'ils sont honnêtes et utiles, gémissent des excès auxquels ils ont coopéré et ont restitué des effets dont plusieurs mêmes ne s'étaient emparés que pour les ravir à la rapacité des brigands : craignant d'être livrés au glaive de la justice, la terreur s'est empalée d'eux : .... ils n'osent se livrer aux travaux de l'agriculture, crainte d'être arrêtés : . . . . les citoyens honnêtes et vertueux, qui ont eu le malheur de se livrer à l'erreur, sont plus à plaindre que blâmables '. »
Dans sa mission de Saint-Geoire, Imbert des Granges avait été particulièrement sévère : il avait t'ait arrêter plusieurs personnes, qui n'avaient commis aucun délit, et
1. L'arrestation de M" Astier est attestée par une lettre du procureur général à M. de la Rochette, grand prévôt, 17 août, Bibl. de Grenoble, mss., o. 1, t. 6, f° libre 27. Le rôle honorable de M" Astier ressort très clairement du document qui provoqua son arrestation, la note de ce qui s'est passé avant et pendant le dévaslenient du château de Cuirieu. Bibl. de Grenoble, mss., O. 886.
2. Lettre du curé d'Eclose à M. Champel, 19 août, Bibl. de Grenoble, m^s., O. 929:0 Monsieur, vous avez l'ait arrêter ce matin deux hommes dans ma paroisse; je présume qu'on s'est trompé parce qu'ils portent le même nom (pie ceux sur lesquels vous pouviez .noir des rues ... Je crains qu'on n'ait fait une méprise. Au reste, je ne prétends point répondre de ces gens-là.
Je vous prie seulement de prendre de nouveaux renseignements sur eux avant de les l'aire juger 0
3. Délibération du Comité permanent de Bourgoin, du 1 \ août. Vrch. n.it., D xxixbis, i, 3' dossier. La Commission intermédiaire éprouva une grande colère de cette délibération de Bourgoin : « C'est là le vrai loyer de
l'incendie, et il eut été à désirer que les premiers exemples lussent tombés
sur cette coupable contrée. «Le marquis de Viennois à Champel, Grenoble, 1; août 1789, Bibl. de Grenoble, mss., < >. 916.
(145) Bibliothèque d'histoire moderne, — l. 10.
l4<) LA PEUR EN DAUPHINÉ
avaient seulement annoncé le dessein de venir paisiblement et sans violence demander au château l'abandon des droits \ En arrivant à la Tour-du-Pin, il effraya tout le monde par ses menaces : le chevalier de Murinais, qui avait souffert personnellement au cours des pillages, le poussait encore à la rigueur,2. Quelques hommes de la milice bourgeoise, qui devaient l'accompagner dans une course aux environs, étaient arrivés avec quelques minutes de retard : « Il les a menacés à haute voix en présence de tout un public de les faire mettre au cachot, ce qui a excité un très grand murmure et la curiosité des habitants. » Les officiers municipaux se plaignirent vivement de cette attitude, et Laforest dut écrire à Champel pour le prier de calmer son collègue 3 : « Je reprends la plume pour vous réitérer ma prière au sujet de M. Imbert des Granges, qui en vérité est trop vif, et qui suit avec trop de facilité les mouvements du chevalier de Murinais, dont le but serait de lier et de garrotter tout ce qui lui est suspect. » Champel, qui de plus en plus se persuadait de la nécessité d'être indulgent, dut intervenir et modérer l'ardeur répressive de son collègue 4.
Malgré l'indulgence tardive de Champel, le nombre des détenus à la fin d'août était considérable : il y en avait cent trois dans les seules prisons de Vienne 5, quelques-uns
i . Interrogatoire de Couturier-Bardin et de Cattin-Bazin, dans l'enquête faite à Sainl-Geoire, Bibl. de Grenoble, mss., O. 918.
2. Laforest à Champel, La Tour-du-Pin, 17 août, Bibl. de Grenoble, mss., O. 931 : « A mon arrivée en ce lieu, j'ai trouvé M. Imbert des Granges et le chevalier de Murinais, qui, de vous à moi, ne se conduit pas en prédicateur, mais avec menaces, quoique son détachement soit toujours à Saint-Geoire, ce qui inquiète les hommes paisibles de ce bourg, et agite singulièrement la populace ».
3. Laforest à Champel, La Tour-du-Pin, 17 août, Bibl. de Grenoble, mss., O. g3o.
4. La lettre de Champel est résumée dans les réponses où Imbert des Grandes légitime sa conduite par les ordres de la Commission intermédiaire; il s'y déclare au surplus prêt à imiter l'indulgence de son collègue. Imbert des Granges à Champel, La Tour-du-Pin, 17 août, Bibl. de Grenoble, mss.,
à. Lettre du procureur général à M. de la Rocbette, prévôt général du Dauphiné, 22 août, Bibl. de Grenoble, mss., Q. 4, t. 6, f° libre 26.