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CHAPITRE VIII

Les anciens physiologistes croyaient que Tâme des animaux obéissait à deux ^euls stimulants, la douleur et le plaisir, et que tous les actes de leur organisme ne tendaient qu'à fuir la première et à rechercher le second. Albert Halle r combattait cette idée, au siècle dernier. « Cette doctrine, dit-il, ne s'accorde en aucufte façon avec les faits. Dans le cas de la peur, quand il s'agit de fuir un mal imminent, si Ton suppose tous les mouvements de Tanimal dirigés en vue de sa conservation, n'est-il pas absurde que ses genoux tremblent et qu*une faiblesse subite s'empare de lui ? Tous les phénomènes de la peur communs aux animaux me persuadent qu'ils ne sont pas dirigés en vue de la cojii^ervation de celui qui a peur, mais, au contraire, qu'ils tendent à rendre sa destruction plus facile. Pour conserver l'équilibre dans la nature, il faut que les animaux les plus féconds soient détruits par ceux qui le sont le moins, il faut que ceux qui sont destinés à servir de proie ne puissent pas se défendre facilement (1). »

Je crois que Charles Darwin n'a pas connu cette explication du tremblement parce que je suis convaincu qu'il l'aurait combattue ou l'aurait au moins citée dans ses écrits. Il était trop consciencieux pour ne pas mentionner une objection à sa doctrine.

(l) II aller, Eléments de physiologie du corps humain, t. V, L XVII, § 7.

Je citerai, à mon tour, un autre phénomène qui semble en désaccord avec quelques hypothèses soutenues par Spencer et Darwin. S'il est vrai que, dans la lutte pour la vie, les animaux ont toujours perfectionné les attitudes propres à leur défense et abandonné progressivement, dans les générations qui succombaient, les dispositions de l'organisme nuisibles à la conservation de Tespèce, pourquoi ne sont-ils pas^ parvenus à se défaire du tremblement? Pourquoi, en présence d'un danger, lorsque Texistence est menacée, au moment le plus grave, quand rien ne serait plus nécessaire que la fuite, l'attaque ou la défense, nous voyons invariablement les animaux paralysés par le tremblement, incapables de lutter et succombant sans pouvoir faire usage de leur force ? L'hypothèse de Hal^er est insuffisante pour excuser une imperfection si grave de l'organisme ; il faut chercher ailleurs la raison et la cause de ce phénomène.

Charles Darwin, dans son célèbre livre sur VExpresston des émotions, dit: <• Le tremblen^ent qui*est commun à l'homme et à la majeure partie des animaux n'est d'aucun avantage ; souvent même il est très nuisible et n*a pu être acquis à l'origine par la volonté, sous le coup de quelque émotion, puis rendu habituel (1). » De là il conclut que le trëtnblement est un phénomène très obscur et n'ajoute pas autre chose.

Paul Mantegazza a pensé que cette négligence de Darwin pour un fait aussi important était fâcheuse, et dans son remarquable travail sur la physionomie et la mimique, il écrit : < Darwin avoue qu'il ne voit aucune utilité au tremblement ca,usé par la peur, mais, d'après mes études expérimentales sur la douleur, je le trouve utile au plus haut degré, parce qu'il tend à produire de la chaleur en réchauffant le sang qui, par l'effet de la peur, tendrait à se refroidir (2). »

(1) Darwin, ch. m, p. 71.

(2) Mantegazza, la Physionomie et l'expression des sentiments, ch. vu, (Félix Alcan).

Ayant à prehdre un parti dans une semblable controverse, il n'y a pas autre chose à faire que d'examiner attentivement les diverses conditions dans lesquelles se produit le tremblement et de raisonner avec un esprit détaché de tout préjugé. J'avoue que je ne suis pas sans éprouver une certaine crainte, car l'autorité de Mantegazza est si grande en physiologie que le nom même de Darwin ne suffit pas pour exercer une pression sur mon jugement. Mais voyons les faits.

Quand, dans le cœur de l'été, lorsque la température est de 37% au plus fort de la chaleur, nous voyons un cheval, un chien ou un homme trembler de peur, il est permis de croire que ce n'est pas pour se réchauffer, d'autant que le singe, l'élépl^ant et bien d'autres animaux, qui ont toujours vécu sous l'équateur, tremblent également quand ils sont effrayés, malgré la chaleur des tropiques.

Pendant la fièvre, on grelotte, et pourtant la température du corps dépasse 40®. Pour protéger la vie, l'organisme devra mettre en mouvement quelque mécanisme qui rafraîchît le sang^vant de le réchaufi'er par le tremblement. Après un effort puissant, ou un grand travail des bras, la main tremble, tandis qu'on est accablé par la chaleur. J'ai noté sur moi-même, dans les marches forcées, que j'ai dû faire quelquefois jusqu'à l'épuisement, quand je m'occupais de la fatigue, que le soir, à mon retour du sommet du mont Viso ou des plus hauts glaciers du mont Rose, mes jambes tremblaient, bien que la température de mon corps fût de un ou deux degrés au-dessus de la normale. Le thé, l'alcool, le café et un grand nombre d'excitants produisent un tremblement très visible. Dans le fou rire, l'ébriété, la joie, la volupté, la colère, lorsqu'il n'y a pas évidemment nécessité de réchaufi'er le sang, on tremble également, la voix s'altère, les jambes flageollent. Tous ces faits donnent raison à Darwin ; mais où je penche décidément de son côté, c'est en observant les effets désastreux du tremblement lorsqu'on a peur. Chez le phoque et chez beaucoup d'autres animaux dont nous parlerons plus amplement au chapitre sur la frayeur, le tremblement est assez fort pour qu'ils ne

puissent pas fuir, aussi se laissent-ils atteindre et tuer misérablement. Comment dès lors concilier toutes les perfections que nous admirions dans l'organisme avec cette contradiction d*un animal qui, pour se réchauffer, ne fuit pas devant le péril, et tremble jusqu'à ce qu'on le tue, tandis qu'en fuyant il pourrait se réchauffer beaucoup mieux et se sauver ! La question ne doit pas se poser ainsi. Les divergences qui se produisent dans Tinterprétation des faits sont les plus difficiles à résoudre parce qu'il reste toujours à l'un des adversaires un camp où il peut se retrancher.

L'étude des muscles et de leurs fonctions va nous permettre de connaître la nature intime du tremblement.

Si l'on observe au microscope une fibre musculaire de la grosseur d'un cheveu, on voit qu'elle se compose d'une centaine de fibres très déliées. Ces faisceaux de fibres forment les fils de viande visibles à l'œil nu. Chaque fibrille observée, à son tour, au moyen d'un microscope puissant, grossissant trois ou quatre cents fois, apparaît formée de fragments musculaires empilés, semblables à de petites boîtes prismatiques, hautes d'environ deux millièmes de millimètres. On doit à un physiologiste anglais, Bowman, la première description de ces éléments qui sont désignés sous le nom d'éléments musculaires de Bowman. La ressemblance de chaque fibrille à une pile de Volta est si grande que quelques observateurs ont voulu, mais en vain, y voir une analogie de fonctions.

Les nerfs qui desservent les muscles envoient des ramifications dans chaque fibre, comme la cordelette de la mèche qui sert à produire à distance l'explosion d'une mine, ou, pour me servir d'une image plus exacte, bien que très éloignée encore de la vérité, comme le fil très fin qui conduit l'étincelle électrique dans une cartouche de dynamite. Quand le nerf agit sur le muscle, il se produit un changement moléculaire presque instantané dans les particules

musculaires : elles s'aplatissent et se rapprochent par leurs fonds, de sorte que la fibre devient plus courte et plus grosse. A peine Faction du nerf cesse-t-elle, qu'elles se relâchent et reprennent leur première forme, et la fibre sa longueur primitive. Un muscle contracté devient donc plus court et plus gros ; on le remarque en pliant le bras de manière à rapprocher le bras de Tavant-bras, et en posant la main entre l'épaule et le coude, et en dedans ; on sent le muscle se gonfler et durcir. Tel est le phénomène de la contraction musculaire.

Le sang qui circule jusque dans les coins les plus reculés de l'organisme transporte de nouvelles matières explosibles, pour ainsi dire, pour charger les muscles et pour les débarrasser de la fumée et des scories. En circulant à travers les cellules et les fibres, il ressemble à un ruisseau qui court dans une ville, où chacun peut puiser devant sa porte l'eau nécessaire à ses besoins et jeter tout ce qui est devenu inutile.

Si nous nous bouchons les oreilles avec les doigts, nous entendons un bruit sourd comme une canonnade lointaine, ou le grondement prolongé du tonnerre. Ce phénomène est produit par les contractions des muscles et tient à ce que les nerfs n'exercent pas une action continue sur les fibres musculaires; leur influence se manifeste par des secousses très rapides et irrégulières qu'on peut comparer à la décharge de la mousqueterie dans une bataille. Il est rare que les décharges nerveuses aient lieu d'un seul coup, comme un feu de salve, pour produire une contraction instantanée ou, comme disent les médecins, une contraction clonique. En général, la décharge commence dans quelques fibres musculaires et se propage de proche en proche, tandis que celles-ci s'affaiblissent; survient une autre décharge qui renforce la contraction et, celle-ci cessant, d'autres se produisent. Ainsi, certaines fibres fléchissent au moment où d'autres reprennent leur activité, et ainsi de suite. Par ce moyen s'accomplit le travail musculaire. L'idée que nous devons nous faire de la contraction d'un muscle est donc celle d'une vibration ou d'un tremblement d'une rapidité extrême

dans les parties les plus intimes de ces organes. Quand nous devenons plus faible, à la suite d'une maladie ou pour toute autre cause, le tremblement se produit parce que la contraction traîne en longueur et si longtemps qu'on voit comment elle s'accomplit. Il suffît d'empoisonner une grenouille avec une substance qui diminue la vitalité des nerfs pour que tout effort de l'animal en vue de se mouvair se traduise par un tremblement des jambes. Dans les contractions très vives et meurtrières du tétanos, on peut même à distance entendre le son musculaire. Ces pauvres chiens que nous' empoisonnons cruellement dans les rues avec la strychnine, mis sur une table harmonique pendant les convulsions, font entendre un son caractéristique produit par le§ vibrations très rapides de leurs muscles. C'est le son du tétanos.

Le tremblement peut être produit par deux causes contraires, par l'excès» ou le défaut de tension nerveuse. Il y a déjà deux siècles que Descartes a dit : « Les tremblements sont dus à deux causes : l'une est qu'il vient quelquefois trop peu d'esprit du cerveau dans les nerfs, et l'autre qu'il y en vient quelquefois trop. »

Plie-t-on fortement l'avant-bras sur le bras, comme si l'on voulait toucher l'épaule avec le poing fermé, on s'aperçoit aussitôt que la main tremble, parce que la décharge nécessaire à la contraction est insuffisante et ne répond plus complètement au but. Tire-t-on un coup de fusil en appuyant trop l'arme contre l'épaule ou en se servant d'un fusil pesant, on atteint moins facilement le but parce que le bras tremble. Nous pouvons toutefois corriger cette imperfection par l'exercice. De même, en s'exerçant à dessiner pendant quelques mois, on parvient à tracer des lignes droites et à faire des traits d'une main assurée.

Pour comprendre tout le mécanisme du tremblement, observons que, si nous voulons saisir un objet, nous faisons fonctionner simultanément les muscles qui plient les doigts pour saisir et ceux qui servent à ouvrir la main. Le travail

des muscles qui s'opposent à un mouvement, et que pour cette raison on nomme antagonistes, est non seulement efficace, mais indispensable pour graduer et régler avec précision les efforts musculaires. Quand nous voulons mouvoir les yeux, par exemple, tous les muscles de Toeil entrent en tension, mais un seul remporte, et dirige Tœil vers le point que nous fixons ; quand nous saisissons la plume pour écrire, nous ne plions pas seulement les fléchisseurs des doigts, mais aussi les extenseurs qui se contractent indépendamment de notre volonté. Autrement, il ne serait pas possible d'arrêter subitement soit Tœil dans le premier cas, ou la plume dans le second, ou quelque autre partie du corps, animée d'un mouvement rapide.

L'excitation excessive des centres nerveux, l'affaiblissement, la fatigue, troublent l'harmonie dans l'ensemble des mouvements nécessaires à la contraction musculaire. La main tremble parce que la tension des fléchisseurs et des extenseurs ne se fait plus graduellement et avec suite, mais d'une manière saccadée. Dans l'efÊort que nous faisons pour tenir le bras tendu, nous ne sommes plus en mesure de régler convenablement l'influx nerveux en vue de conserver l'équilibre dans le travail des muscles ; ceuxci se relâchent et se contractent alternativement d'un côté et de l'autre ; à peine les fléchisseurs cèdent-ils que les antagonistes parviennent à plier la main de leur côté, puis ces derniers se raccourcissent de nouveau et reviennent avec plus de force à leur premier état ; enfin, de nouveau, un rapide effort des antagonistes l'emporte sur eux. Ges oscillations continuelles et variables déterminent le tremblement, que la volonté est impuissante à maîtriser.

Dans la joie ou la douleur vive, lorsque l'àme éprouve un trouble quelconque, l'intonation de la voix se modifie, comme on sait, et cela parce que l'insuffisance de l'action nerveuse ne permet pas aux muscles du larynx de tendre convenablement les cordes vocales ; de là vient aussi le trémolo qui sert à exagérer les expressions pathétiques du chant. Certaines personnes, sous l'influence d'une émotion, ne peuvent prononcer une seule parole et émettent à

LE TREMBLEMENT lÛS

peine quelques sons. Il est également difficile d*entonner d'une voix forte et de soutenir une -note à pleins poumons sans que la voix tremble, comme on ne peut crier longtemps sans que la voix devienne stridente et rauque. Ea effet, les muscles se fatiguent, et les mouvements du larynx deviennent irréguliers. Si, après une course ou un exercice violent, nous essayons d'écrire, nous faisons des crochets qui résultent des mouvements saccadés de la main et rendent notre écriture méconnaissable.

Un tremblement assez curieux est celui que Ton observe chez rhomme et chez les animaux souffrants pendant l'inspiration. Je les ai constatés à un degré moindre même chez des animaux bien portants et particulièrement chez le chien. A chaque mouvement inspirateur, un tremt>lemcnt très distinct se produit dans les extrémités et dans presque tous les muscles. L'excitation qui naît des centres nerveux pour faire contracter les muscles du thorax et le diaphragme semble être devenue si forte qu'elle dépasse la capacité des centres respirateurs et qu'il s'en répand dans une grande partie des nerfs. Dans la colère, la peur et tous les troubles de l'àme, quand Ja passion nous emporte, des ondes nerveuses courent et s'entre-croisent dans toutes les parties du système nerveux, déterminant une vive agitation musculaire.

Le tremblement a souvent une origine périphérique et an tremble de froid ou de chaud. Plongez un bras dans Teûu chaude à 48 ou 50* et vous éprouverez un tremblement appréciable. Ce fait que j'ai observé plusieurs fois sur mon frère répond au tremblement des mâchoires par l'action de l'air froid qui frappe le visage.

Les chiens très irritables tremblent souvent quand un autre chien passe près d'eux. J'en connais un qui tremble comme une feuille toutes les fois que, de la hauteur d'un premier étage, il voit passer dans la rue un chien plus gros que lui. C'est un spectacle qui fait pitié que cette émotion si vive qui n'a aucune raison d'être, puisque le plus grand

nombre de ses rivaux supposés ne regardent pas du tout en haut, et ne l'aperçoivent pas. Dès qu'il en voit un au loin, il prend de Tombrage, et tout à coup ses poils se dressent sur son dos ; frémissant dans tout son corps, il reste accroupi sur la fenêtre, épiant d'un œil farouche, les oreilles dressées, le museau hayrgneux, les dents découvertes, donnant l'exemple ridicule de l'insolence craintive et d'un orgueil méprisé.

Où le tremblement se manifeste de la man ière la plus marquée, c'est dans lapeur. Quand j'étais médecin militaire dans la Calabre, j'ai dû assister à l'exécution de quelques brigands. C'était une justice sommaire. Un major procédait à un court interrogatoire, puis se tournant vers le capitaine, il ne disait que ces mots : « Fusillez-le. » Quelquesuns restaient abasourdis du coup, avec la bouche largement ouverte, pétrifiés ; d'autres semblaient indifférents. Je me souviens d'un garçon qui avait à peine vingt ans, qui à quelques interrogations qu'on lui fit, il répondit d'abord en balbutiant confusément, puis resta muet, fît le geste de celui qui s'apprête à éviter le coup fatal en soulevant le bras, la paume de la main ouverte, le cou entré dans les épaules, la tête oblique, le tronc plié en arrière sur l'un des flancs. Quand il entendit la parole terrible, il poussa un cri aigu, déchirant, effroyable, regarda autour de lui comme pour chercher avidement quelque chose, puis fit un tour en arrière pour fuir et alla se frapper contre un mur de la cour avec les bras étendus, se tordant, grattant la pierre comme s'il eût voulu y pénétrer. Après quelques efforts, des cris et des contorsions, il tomba comme une masse, sans mouvement, semblable à, un chiffon mouillé ; il était pâle et tremblait comme je n'ai jamais vu trembler personne, on eût dit que ses muscles étaient une gélatine molle et flottante.

L'appréhension, la peur la plus légère font trembler. Sous le coup de la frayeur, il est impossible de se livrera un travail minutieux, car les doigts sont agités convulsivement. Je connais des demoiselles d'une timidité extrême qui, dans une soirée, en offrant le lait à mêler au thé, ont

les mains si tremblantes qu'elles en sont toutes honteuses.

Un homme du monde m'a raconté des choses bizarres sur son excitabilité, entre autres qu'il avait dû renoncer à danser parce que ses jambes se dérobaient sous lui à la plus légère émotion. Tout le mettait sens dessus dessous; par exemple, s'il devait offrir le bras à une dame pour la conduire à table ou qu'il dût traverser une salle au milieu d'une nombreuse société, l'idée d'être observé le faisait trembler et chanceler comme s'il eût été ivre.

L'attitude qui consiste à se mettre à genoux comme signe d'adoration ou d'amour de ceux qui implorent le pardon ou la pitié, ne serait-elle pas due à ce fait physiologique que les émotions font trembler soudainement les jambes et nous font tomber par terre ?

A force de penser à ce sujet du tremblement, je me suis tellement surexcité la mémoire que, dans un lieu quelconque, quand je cherche un coin pour me reposer, mon souvenir se peuple des gens qui tremblent. Le plus confus de ces souvenirs est celui d'un vieil oncle à moi, un vétéran qui, lorsque j'étais petit, me prenait sur ses genoux pour me raconter les batailles de Napoléon ; je regardais la tabatière dans ses mains tremblantes et je ne pouvais m'expliquer pourquoi je devais l'aider à tenir ses doigts fermes, quand il me montrait le portrait de l'empereur sur sa médaille. Derrière lui, je vois encore une bonne vieille, simple et affectueuse, la marraine de ma mère, qui me caressait avec une voix tremblante, et qui était pour moi d'une indulgence extrême quand je m'amusais autour de sa table de travail ; elle me regardait d'un air satisfait, au-dessous de ses lunettes, me disant d'enfiler son aiguille parce qu'elle tremblait.

Puis, je me souviens d'avoir tremblé moi-même une fois sur les Alpes, après la traversée d'un glacier, sur lequel à chaque pas on jouait sa vie. C'est un miracle que, moi enfant, j'aie pu échapper à ces abîmes terribles qui semblaient prêts à m'engloutir.

Dans les premiers souvenirs de ma vie d'hôpital, je vois encore le visage décharné des malades qui tremblaient, empoisonnés par la quinine et le mercure, ou des convalescents assis sur leur lit, ne pouvant tenir leur verre dans leurs mains tremblantes, des anémiques qui observaient chacun de leurs mouvements rendus incertains par le sang perdu, des hystériques furieux qui, seuls, reposaient.

Je me souviens des lieux et de l'heure où j'accourus palpiunt à un incendie, à l'explosion d'une chaudière, dans les rpines des ateliers. Je trouvai des gens dont les dents claquaient par suite des brûlures, des ouvriers robustes blessés, déposés tremblants sur les civières, et je me souviens des veillées et du changement qui se faisait de nuit, entre camarades d'école, quand on devait, avec des inhalations de . chloroforme , prolonger la vie des malheureux frappés irrémissiblement du tétanos. Dans cette iongue salle silencieuse de la clinique, je vois encore le regard lamentable des malheureux affectés de la dégénéresicence de la moelle épinière ou de la paralysie agitante, qui n'étaient pas assez fermes pour se tenir sur leurs jambes, comme si une malédiction avait frappé leurs muscles et les avait soustraits à l'empire de la volonté; leurs membres pliaient et leurs os ramollis se déformaient. Laissons ces souvenirs pénibles, car il m'en vient en foule à la mémoire d'autres plus gais : par exemple, le tremblement des vieux parents au mariage de leurs enfants; ils ne peuvent plus tenir le verre en main et balbutient des paroles incompréhensibles, avec les yeux noyés de larmes; ou bien de jeunes poètes qui se lèvent au milieu de joyeux convives, pour réciter des vers, et qui n'ont pas assez de leurs deux mains pour tenir le feuillet sur lequel ils doivent lire ; ou des époux affairés qui tressaillent de joie, les lèvres tremblantes, obligés de s'asseoir pour ne pas se laisser tomber; enfin, des parents qui les serrent dans leurs mains tremblantes au milieu du brouhaha de la fête.

J'ai connu des hommes si nerveux, qu'à la moindre émotion ils étaient obligés de se retirer, pour ne pas donner le spectacle d'une agitation qui aurait paru ridicule, et j'en ai

TU d'autres obligés de poser les mains sur une table ou sur un siège pour ne pas trembler, lorsqu'ils entendaient un discours touchant ou qu'ils assistaient à un drame émouvant.

Parlerai-je des amis victimes d'une passion amoureuse, qui étaient effrayés de voir leur main trembler au point que leur écriture en était altérée, des collègues qui m'ont consulté pour un tremblement survenu après un excès de travail intellectuel, des personnes qui, à la suite d'une frayeur, sont restées toute leur vie agitées par un tremblement.

Mais c'est surtout dans le delirium tremens qu'il faut voir la peur et le tremblement le plus horrible des châtiments et le plus affreux déchirement de la nature humaine. J'en ai vu trois cas seulement dans ma carrière de médecin, et lé visage de ces malheureux m'est encore présent à la mémoire où il semble qu'un voile les recouvre de la plus profonde mélancolie.

Je réunis dans un seul tableau les faits dont j'ai été témoin pour ne pas arrêter trop longtemps l'attention du lecteur sur de telles misères. En général, on nous appelle pour un malade qui vomit ou qui se croit sous le coup d'un accès de folie. Nous trouvons un homme maigre et décharné, qui nous regarde avec indifférence et nous répond maussadement quelques paroles d'une voix aigre et creuse. Les parents, la femme, les enfants épouvantés qui entourent le lit nous racontent qu'il s'adonne à la boisson et que le jour précédent il a été apporté ivre à la maison ; qu'il murmure toute la nuit, et que le matin il ne peut se tenir debout de lassitude ; qu'il a des nausées toute la journée, point d'appétit, et qu'il vomit. Sa langue est couverte de l'enduit blanchâtre du catarrhe stomacal.

Dans la première période, les mains ne tremblent pas

encore, si elles sont posées sur la couverture ; cependant

s'il cherche à prendre une tasse ou une cuillère, elles

s'agitent tellement qu'il renverse tout. Dans la nuit, les

Mosso. — La Peur. 7

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songes qui, déjà pendant la veille, Tépouvantent, prennent le caractère de véritables hallucinations. Souvent il se précipite hors du lit, criant qu'il a vu un serpent remuer devant ses yeux et s'entortiller à son cou. Il saisit haletant ses vêtements, et s'en va nu à tâtons, se tordant comme pour arracher une corde de son cou et en dérouler les spires qui l'étranglent*

Puis il filapaise, mais pas pour longtemps. Le délire se renouvelle, il n'y a plus de paix pour lui. II donne corps à toutes les ombres, voit continuellement des reptiles et des insectes ramper autour de lui. C'est horrible. Parfois il s'écrie que des araignées monstrueuses, ou des scorpions venimeux, descendent des murs sur la couverture, que des chats noirs avec des yeux de feu se couchent sur sa poitrine, des loups avec la gueule ouverte, ou des chiens enragés avec l'écume aux lèvres le mordent, et un essaim noir de blattes lui ronge les entrailles. Alors, anéanti par la peur, brisé par son martyre, il se tord, grince des dents, gémit ^ hurle, pleure, se mord les mains, se déchire le cou, se lacère le visage avec les ongles. Puis il se lève pour fuir et retombe sur le lit, anéanti, pâle, consterné, tournant les yeux avec le plus terrible désespoir et avec le râle dans la gorge.

Parfois cet orage infernal s'évanouit rapidement, et la paix revient un peu. Les malades sont indolents, ils répondent de mauvaise grâce aux interrogations, mais néanmoins avec bon sens. Dans les intervalles lucides, quelques-uns gémissent sur leurs fautes passées et disent qu'ils se sont enivrés pour oublier leurs maux ou la misère* C'est un rayon de lumière tombant sur une ruine au milieu des ténèbres. Presque tous restent impassibles devant la désolation de leur famille ; ils secouent la tète, désolés^ et parlent du désir de se suicider. A chaque petit accès produit par une cause quelconque, ils retombent dans leur folie ; on est obligé de les lier et de leur mettre la camisole de force.

Le tremblement croit ; le malade ne peut plus dormir, (parle à tort et à travers, va et vient, tourne et retourne

dans la chambre comme un chien fou. L'hallucination s'étend peu à peu et s'empare de tous ses sens. Tandis qu'il murmure des paroles incohérentes, il se plaint par intervalles d'être empoisonné, de sentir le goût de quelque saleté et refuse toute chose, craignant d'être trahi. A l'entendre, on aurait répandu dans la chambre des gaz qui l6 suffoquent, et alors il se tourne furieux, donnant des coups de poing dans l'air, se serre contre le mur, court à la fenêtre, jette par terre les meubles et la vaisselle de laquelle il croit voir sortir les vapeurs pestilentielles.

Quelle nuit j'ai passée, étant étudiant, auprès d'un de ces malheureux ! C'était à l'époque où on croyait qu'il était possible de conjurer le péril et de faire cesser le délire par une tapide saignée. J'avais été envoyé par un vieux médecin pour faire la saignée à un de ces malades « Je le trouvai s'agitant sur son lit dans un grenier ; c'était un portefaix robuste, dont le visage était enflammé, et les veines du cou gonflées. Quand je cherchai à lui prendre le bras, il me fixa avec deux yeux injectés de sang qui semblaient me dévorer. Puis il commença à trembler, se répandant en blasphèmes comme des éclats de tonnerre, hurlant comme un damné. « Non, non, s'écriait- il, au secours I enfermez cet assassin qui veut me tuer. Il a un rasoir pour me couper la gorge, » et son visage avait une expression terrible de peur, les rides du front, la dilatation des narines, la contraction des lèvres, le grincement des dents laissaient voir une lutte désespérée. Puis, il étendit les bras pour fuir pendant que nous nous efforcions de le retenir. « Au secours I criaitil, ils veulent me jeter par la fenêtre, sur les baïonnettes qui sont en bas. Au secours ! montrez-vous, chassez ce bravache, ne voyez-vous pas que la rue est remplie de soldats et d'argousins qui viennent avec une échelle pour m'éventrer ? » Enfin exténué, baigné de sueur, livide, accablé, essoufflé, blasphémant et grommelant toujours, il tomba peu à peu dans la torpeur des agonisants.

Quand la maladie empire, le déHre devient continu, le tremblement augmente, les muscles se tendent à se rompre. On dirait qu'un démon furieux possède le malade, l'agite,

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le contortîonne, le tourmente, le secoue dans le lit et le soulcvo tout entier. Les apparitions les plus épouvantables sont les spectres. Les malades poussent tout à coup un cri terrible, jettent les bras en avant et la tête en arrière, en i*e connaissant la face pâle cD amaigrie d'un mort qu'ils appellent par son nom ; ou bien des ennemis masqués leur apparaissent avec un visage décharné, enveloppés dans un linceul et viennent pour les emmener ; ou encore des squelettes traversent la salle en faisant craquer leurs os, grin- 4;ant des dents et jetant des regards diaboliques.

Alors la mort leur apparaît avec tout un cortège de fantômes de la réalité la plus immonde pour les entraîner dans les' profondeurs du tombeau. Quelquefois ils meurent subitement, mais, le plus souvent, ils s'endorment après un délire qui dure trois ou quatre jours, puis s'éveillent hèbÉtés, épuisés, ou tout à fait fous.

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