DE QUELQUES PHÉNOMÈNES CARACTÉRISTIQUES DE LA PEUR
Le corps humain, pour qui n'en étudie que les opérations chimiques, peut être comparé à un vaste laboratoire où on lit sur chaque porte et dans chaque coin : Il est défendu d'entrer. La curiosité du public est d'autant plus grande, qu'on sait qu'il s'y fabrique des choses surprenantes, des merveilles que la main de l'homme ni aucune industrie ne saurait exécuter.
Les ouvriers qui travaillent sont d'une extrême petitesse, si petits qu'ils sont invisibles à l'œil nu et si comprimés et serrés les uns contre les autres que l'ensemble ressemble parfois aux alvéoles des abeilles. Ce sont les cellules. D'elles dépend la vie tout entière. Elles forment une société si parfaite qu'on ne peut toucher à l'une d'elles sans qu'immédiatement toutes soient averties.
Dans chaque partie, l'édifice est peu résistant; on peut facilement en forcer l'accès, mais à quoi bon I Si l'on pénètre violemment, tout le travail s'arrête et il en résulte un désordre et une confusion tels qu'on ne voit plus rien, les tuyaux sont brisés et le liquide se répand partout, le jeu des pompes est suspendu^ les robinets s'ouvrent, puis, tout se refroidit, et il résulte un arrêt du travail qu'on nomme la mort.
L'histoire des tentatives déjà faites pour découvrir la nature intime du travail de ces ouvriers qui possèdent le secret de la vie est un des plus beaux sujets d'études ; en la lisant, on éprouve un sentiment d'admiration et de gratitude pour les hommes qui ont consacré leur vie à ces recherches, sacrifiant la fortune et les honneurs pour obtenir un petit résultat, souffrant les fatigues, les sacrifices les plus pénibles pour faire un pas en avant, quelquefois seulement pour tendre la main à d'autres et les aider à passer sur leur corps pour soulever un coin du voile qui cache le mystère.
Des milliers de volumes ont déjà été écrits sur cette lutte, et c^ux mêmes qui n'en lisent que le résumé dans les traités de chimie physiologique restent également surpris et de la puissance du génie humain, et des difficultés incroyables, presque surhumaines, contre lesquelles il a fallu lutter.
La défense d*entrer dans le laboratoire du corps humain n'est pas si rigoureuse qu*on ne puisse aller un peu avant dans l'intérieur. On voit d'abord ce qui y entre, c'est-à-dire les aliments. 11 n'est pas non plus difficile d'obtenir la permission de suivre les aliments au-delà de la bouche, dans le long corridor nommé œsophage, jusqu'à la grande pièce humide et chaude nommée estomac où toutes les substances qui arrivent sont réduites en une masse demiliquide. Le liquide blanchâtre qui en provient, pénètre dans des canalicules qui vont déboucher dans le ruisseau sanguin où chacune des cellules puise ce dont elle a besoin pour son travail. Quant à ce que nous faisons des matières que nous prenons, comment nous les digérons et les manipulons, nul ne l'a bien vu.
On sait que la force motrice du laboratoire provient des combinaisons chimiques dans lesquelles se transforme l'énergie des aliments ; les cellules se l'approprient ensuite pour la transmettre au dehors, sous la forme de travail musculaire, d'activité cérébrale, etc.
PHÉNOMÈNES CARACTéRISTIQUBS DE LA PEUR 1^
Les opérations chimiques les plus importantes qui ont lieu dans le laboratoire sont au nombre de trois. La première consiste à transformer la nourriture en protoplasme ou substance cellulaire, la seconde à décharger Ténergie accumulée dans les cellules, la troisième à rejeter les substances inutiles.
En comparant soigneusement, au moyen de l'analyse chimique, la composition des substances qui sont entrées avec celle des substances rejetées, on trouve que ces dernières contiennent une puissance chimique utilisable moindre, d*où il faut conclure que les aliments sont la cause de tous les mouvements.
Les parois extérieures du laboratoire sont constamment humectées par le liquide nommé sueur, distillé goutte à goutte. Les physiologistes ont construit des appareils très coûteux pour recueillir la fumée de la cheminée et les gaz qui s'échappent de toutes les bouches des innombrables trous nommés pores. Après avoir étudié chaque petit phénomène et tout analysé scrupuleusement, on reste stupéfait que le tmvail considérable et complexe de la vie soit pourtant si simple dans ses derniers résultats, car, au fond, notre corps ne produit que de l'acide carbonique, et de Furée.
Il faut aller plus avant dans notre examen si nous voulons comprendre la signification des phénomènes qui accompagnent la peur.
Les matières devenues inutiles à la suite des opérations de notre fabrique sont facilement éliminées à travers la peau qui coopère ainsi à une des fonctions les plus importantes dévolue aux reins.
Tout le monde a observé que presque toujours on sue quand la peau est rouge ; il est pourtant des cas exceptionnels, comme dans la peur, où on sue tandis qu'on est pâle et tremblant. Il y a des sueurs froides et des sueurs chaudes. Je rappellerai à ce sujet une expérience de Claude Ber-
nard. Ayant sectionné dans le cou d'un cheval un filet du nerf sympathique, il vit se produire aussitôt, sans que ranimai fit un mouvement, une sécrétion abondante dans une moitié de la tête, mais seulement du côté où la section avait été faite. Le mécanisme par lequel se produit ce phénomène est facile à comprendre ; à peine la section du nerf a-t-elle été faite que les vaisseaux sanguins qu'ils gouvernaient se dilatent, le sang baigne alors plus abondamment les glandes sudoripares qui fonctionnent plus activement.
Fait-il chaud, avons-nous un accès de fièvre et le sang afflue-t-il plus abondamment à la surface du cor^à pour se refroidir, la sécrétion de la sueur augmente. Mais les personnes anémiques suent également et aussi les phtisiques, même les moribonds chez lesquels manque cet afflux plus copieux du sang. Il y a donc une autre cause de cette sécrétion abondante, ce sont les nerfs. Une des plus belles découvertes de ces derniers temps, c'est celle des filaments nerveux qui réunissent le système cérébro-spinal aux glandes. Lorsqu'on regardait les glandes comme de simples filtres, on attribuait tout à Tafflux plus ou moins abondant du sang, mais on sait aujourd'hui que la sécrétion glandulaire est loin d'être aussi simple et que ce sont les nerfs qui augmentent ou diminuent l'activité des cellules chargées de la sécrétion. Dès lors, c'est à l'activité nerveuse qu'il faut attribuer la production de la sueur caractéristique dans l'attention, la douleur, les attaques d'épilepsie, le tétanos, etc.
Pour démontrer que la sécrétion de la sueur peut s'accomplir indépendamment de la circulation du sang, on coupe une jambe à un chat qui vient de mourir et, en excitant le nerf sciatique, on voit des gouttes de sueur perler à la plante des pieds. Dans ce cas, comme dans l'agonie ou l'extrême pâleur due à une frayeur, quand tous les vaisseaux de la peau sont contractés, on voit apparaître une sueur spéciale, nommée sueur froide.