‹ La peur; étude psycho-physiologiqueChapitre 4 sur 21 · VI AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VI AVANT-PROPOS

çoit-on de la solidité du fond, comme on devine une âme virile même sous des dehors aimables et enjoués.

Des occasions précieuses fournies par des blessures exceptionnellement propices à Tobservation, ont permis à M. Mosso d'étudier sur le vivant le cerveau et ses fonctions. Grâce aux appareils qu'il a imaginés, délicats et précis comme il convient pour ces sortes de recherches, il a pu se rendre un compte exact de la manière dont travaille le cerveau et du mode d'irrigation sanguine de cet organe. Il l'a vu palpiter sous ses yeux pendant la veille et le sommeil, dans les périodes de calme ou' d'agitation, de quiétude ou d'effroi, de santé ou de maladie des sujets soumis à l'observation. Les mouvements du sang dans les vaisseaux cérébraux étaient traduits par une plume docile en lignes ondulées plus ou moins régulières, conséquences des oscillations de la plume. Les diverses émotions ont été ainsi fidèlement représentées par des dessins ou graphiques, sortes d'autographes du pouls inconscient.

L'état du cerveau pendant le sommeil et les songes, pendant le travail intellectuel, au moment d'une émotion et en particulier sous l'empire de la peur se trouve ainsi mieux connu.

Chemin faisant, M. Mosso s'attaque à Darwin et se sépare de Tillustre naturaliste dans l'explication de certains faits. Il émet à ce sujet des idées personnelles qui ne sont pas sans valeur. A propos de la peur notamment, il n'admet pas, et avec raison, que la sélection contribue à propager cet état en quelque sorte maladif de l'organisme qu'on nomme la peur, car la peur conduit bien plus sûrement à la destruction qu'à la conservation de l'espèce. Il n'approuve pas davantage certaines explications données par Darwin au sujet de l'expression des émotions, et, dans le chapitre où il traite des expressions de la face, M. Mosso

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a des aperçus pleins de finesse, et une sûreté de vues qui révèlent un esprit critique et un jugement sûr.

Dans un travail sur la peur, un chapitre sur Téducation devait trouver naturellement sa place. Des parents peu éclairés et inconscients du mal qu'ils font n'emploient-ils pas la peur comme un auxiliaire pour obtenir de leurs enfants l'obéissance! Or, c'est là une détestable pratique qui, outre les dangers sérieux qu'elle présente, a pour résultat de rendre l'enfant pusillanime, taciturne, craintif et poltron. La peur est une maladie qu'il faut guérir au lieu de l'entretenir en la faisant servir de procédé d'éducation. Loin de former l'enfant, on le déforme en employant de tels moyens. Pour corriger l'enfant de la poltronnerie, M. le professeur Mosso conseille de suivre les préceptes de Descartes, c'est-à-dire de lui faire comprendre que ses craintes sont chimériques, qu'il n'a pas de péril à redouter, qu'il y a quelque chose d'humiliant à avoir peur et à prendre la fuite, tandis qu'on éprouve une satisfaction très vive à se montrer courageux.

M. Mosso dit avec raison que plus la science fait de progrès, plus la parole du médecin acquiert d'autorité en matière d'éducation.

L'intérêt que nous a inspiré cette étude de la peur et l'estime sympathique que nous éprouvons pour l'auteur ne nous entraînent pourtant pas à partager toutes les opinions de l'auteur. Lorsqu'il affirme par exemple, que a l'instinct est la voix des générations éteintes qui résonne comme un écho lointain dans les cellules du système nerveux » nous ne saurions, malgré ce qu'il y a de séduisant dans cette hypothèse, y voir autre chose qu'une hypothèse, à moins qu'on ne rem-

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place le mot instinct par celui d*habitude ou d'aptitude acquise. Une habitude peut en effet être acquise ou perdue, une aptitude peut être développée ou non ; rien n'est compromis pour cela dans la vie de Tanimal. Il n'y a là rien de nécessaire ni de fatal. Pour l'instinct c'est autre chose. Celui-ci est souvent une conséquence de l'organisation de l'animal, la vie de l'animal en dépend, comme cela se voit fréquemment chez les insectes. Dès lors, on se demande comment il pourrait être acquis par répétition. D'ailleurs, la plupart des animaux qui possèdent des instincts auraient eu le temps de mourir avant d'avoir acquis par la répétition et la continuité l'instinct qui leur permet de vivre.

Nous ferons également, des réserves sur d'autres points, par exemple lorsqu'il nous dit que pendant le sommeil, t pendant cette suspension de la vie animale, un réseau de nerfs et un amas de cellules nerveuses conservent leur énergie et veillent sur nous ». Cela nous rappelle sous une autre forme l'âme faisant sentinelle de Jouffroy et nous ne comprenons pas cette vigilance exercée par un amas de cellules.

N'insistons pas. Disons en terminant que dans tout le cours du volume on senties pensées généreuses qui l'ont inspiré. C'est une sympathie affectueuse pour les hommes, un vif enthousiasme pour la science et un amour profond de- la vérité.

Félix Hément.

Je me souviens toujours de ce soir, et je m*en souviendrai longtemps ! Je regardais derrière le rideau d*une porte vitrée qui donnait dans le grand amphithéâtre bondé d'auditeurs. J'étais nouveau venu dans la chaire, je me sentais humble et presque repentant de m'étre exposé à Tépreuve d'une conférence dans ce même amphithéâtre où avaient parlé maintes fois mes plus célèbres maîtres. Je devais exposer quelques-unes de mes recherches sur la physiologie du sommeil. A mesure que l'heure approchait, ma crainte augmentait. J'avai? peur de me troubler et de rester bouche béante et muet. Mon cœur battait avec force, j'éprouvais l'angoisse de celui qui regarde au fond d'un précipice.

Enfin, huit heures sonnèrent, je voulus alors jeter un coup d'œil sur mon discours et me recueillir ; mon efifroi fut grand en m'apercevant que j'avais perdu le fil de mes idées et que je ne parvenais pas à relier les fragments de mon discours. Des expériences que j'avais répétées cent fois, de longues périodes que je savais par cœur, tout s'était évanoui comme si je n'y eusse jamais songé.

Cette absence de mémoire fut pour moi le comble de l'inquiétude. Je vois encore l'appariteur prendre le bouton de la porte et ouvrir, puis, la porte à peine ouverte, je sens un frisson dans le dos et un bourdonnement d'oreilles. Je me trouve enfin près de la table, au milieu d'un silence terrifiant. Il me semblait que j'avais fait un plongeon dans Mosso. — La Peur. 1

une mer orageuse et que, sortant la tête de Feau, je me fusse jeté sur un récif, au milieu de ce vaste amphithéâtre.

Mes premières paroles produisirent sur moi une singulière impression. Il me semblait que ma voix se perdait dans une immense solitude, où elle s'éteignait aussitôt émise. Après quelques paroles prononcées presque machinalement, je m'aperçus que j'avais déjà terminé mon exorde, et je restai effrayé de ce que la mémoire avait pu me trahir à ce point sur les passages où je me croyais le plus sûr. Mais il n'était plus temps de retourner en arrière, et je poursuivis tout confus. L'amphithéâtre m'apparaissait comme un grand nuage. Peu à peu l'horizon s'éclaircit, et, dans la foule, je distinguai quelques visages bienveillants et amis, sur lesquels mes yeux se axèrent comme le noyé à une planche qui flotte, puis, à côté, des personnes attentives qui approuvaient de la tète, et rapprochaient leur main de l'oreille pour mieux recueillir mes paroles. Enfin, je me vois dans l'hémicycle, isolé, infime, chétif, humble comme si je me confessais de mes fautes. La première et la plus vive émotion était passée; mais quelle sécheresse à la gorge et quelle flamme au visage! Comme ma respiration était entrecoupée et ma voix éteinte et tremblante I L'harmonie des périodes était souvent suspendue par une rapide inspiration, et j'arrivais péniblement à trouver assez d'haleine pour prononcer les dernières paroles qui achevaient ma pensée* Malgré tout, le discours se déroulait assez régulièrement et j'étais heureux de voir que les idées se présentaient d'elles-mêmes, l'une après Tautre, comme liées par un fil sauveur que je suivais en aveugle, sans retourner en arrière, et qui devait me conduire hors du labyrinthe. Ce qui disparut en dernier, ce fut le tremblement des mains qui me faisait secouer les instruments et les dessins que je montrais de temps à autre. Enfin, j'éprouvai un accablement dans tout mon corps, mes muscles me paraissaient ratatinés et mes jambes pliaient sous moi.

Vers la fin, je sentis de nouveau le sang circuler, puis quelques minutes d'inquiétude s'écoulèrent encore. Ma voix qui tremblait beaucoup avait pris le ton persuasif de la

ocnclusion. J'étais essoufflé et tout en nage; les forces étaient sur le point de m'aban donner. En regardant les gradins de l'amphithéâtre, il me sembla que la gueule d'un monstre s'ouvrait peu à peu pour m'engloutir dès que j'aurais prononcé mes dernières paroles.

Celui qui écrira un livre sur la physiologie de l'orateur rendra quelque service à la société qui paie cher « cette idolâtrie forcenée de nous-mêmes » qui nous entraîne à parler en public.

Mais que ce soit un traité complet où chacun puisse se reconnaître comme dans un miroir et sentir le ridicule auquel il s'expose et le châtiment qui l'attend quand il aborde la tribune sans y être convenablement préparé ; qu'il voie sa pâleur, son visage décomposé, son agitation fébrile, qu'il sente tout son corps trembler comme secoué par une tempête intérieure et qu'il s'essaie d'avance à vaincre l'angoisse, la contraction de la vessie, la soif inextinguible et le vertige, enfin qu'il éprouve tous les degrés de cette pitié, de cette commisération que cause au public l'embarras de celui qui parle.

^ On comprend mieux l'influence des émotions sur l'organisme quand on se représente le rude apprentissage qu'ont . dû faire les plus grands orateurs, leurs études, leurs efforts, les épreuves par lesquelles ils ont passé avant de parvenir à se posséder et à consei-ver en face du public le ton de voix, le geste, la parole persuasive qu'ils ont dans une réunion d'amis ou en famille.

J'ai vu des hommes intelligents et d'un esprit vif et alerte, rester pétrifiés, ahuris, avec les mains pendantes comme un conscrit, les yeux fixés sur le sol, balbutiant leur discours comme un. chant plaintif. D'autres, gais conteurs, qui n'osaient lever les yeux, quand, dans une circonstance solennelle,ils se trouvaient courts au milieu d'une période, répétant quatre ou cinq fois les mômes paroles, puis restant bouche béante, à court d'haleine, saisissant convul-

sivement la table ou la chaîne de leur montre, comme s'ils cherchaient une ancre de salut. Il en est qui vont à un repas dont ils troublent la gaieté dès le début, parce qu'ils ne goûtent à rien, sont inquiets et préoccupés, tourmentés par la crainte que la mémoire ne leur fasse défaut; ils ont leur toast sur l'estomac. Le moment venu, ils se lèvent pâles, tremblants à faire pitié, brisés par l'émotion, les yeux grands ouverts, et balbutient quelques paroles sans suite.

Un de mes vieux maîtres, qui fut professeur d'éloquence sacrée à l'Athénée de Turin, ne pouvait parler s'il n'était assis, tant ses jambes tremblaient, et, en dernier lieu, il dut renoncer aux triomphes qu'il devait à son éloquence parce que, le discours terminé, il ne pouvait plus se lever de la chaire ni en descendre^ ni marcher.

Pourquoi donc un trouble si grand pour un fait aussi simple que celui de se présenter au public ? Pourquoi un désordre aussi profond dans l'organisme ? On dit que ce sont les nerfs, le cerveau, l'appréhension, la nature physique de l'homme que nous ne pouvons dominer. Mais les idées aussi s'embrouillent. Qu'est devenue cette force si vantée de la volonté, cette fierté de l'âme qui nous- rend superbes quand nous sommes seuls et qui nous laisse si timides en face de quelques personnes 1

Je confesse que le problème n'est pas facile à résoudre et je crois que le moyen le plus sûr d'en savoir quelque chose, c'est d'analyser sans préjugé ce que nous savons du travail cérébral, et ce qu'ont découvert les physiologistes dans leurs études sur les phénomènes physiques de la pensée et des émotions.

Avant de m'engager dans cette voie, je crois utile d'avertir le lecteur que pour être équitable, il me faut citer les noms d'un grand nombre de physiologistes. Toutefois, je ne le ferai que de temps à autre pour ne pas interrompre trop souvent le fil du discours par des noms

OU des remarques, et amener ainsi quelque confusion chez les lecteurs peu habitués à lire les ouvrages scientifiques. Du reste, je crois que beaucoup d'entre eux ne tiennent pas à connaître la paternité des faits. Pour éviter que personne ne m'attribue le mérite de ce qui ne m'appartient pas, je parlerai à la première personne, chaque fois que j'exposerai mes idées ou mes expériences personnelles. De cette manière, si quelque erreur est commise, j'en aurai la responsabilité et la science n'aura pas à en souffrir.

C'est à Descartes qu'on doit le premier livre vraiment important sur la physiologie des passions. Ce grand rénovateur de la science embrassait avec la puissance prodigieuse de son génie toutes les branches de savoir, et fut mathématicien, physicien et physiologiste. C'est à lui que revient le mérite d'avoir démontré que la vieille philosophie d'Aristote, qui dominait alors dans les écoles, n'avait jamais trouvé la solution d'aucun des problèmes de la vie (1).

Personne avant Descartes n'a eu une idée aussi simple du mécanisme avec lequel peuvent être produits les mouvements involontaires qui accompagnent les émotions. Il a ainsi jeté les premières bases d'une étude physiologique de l'âme. Depuis, deux siècles et demi se sont écoulés, et son œuvre reste encore un monument digne d'admiration. La science a fait de tels progrès que personne parmi ceux qui veulent apprendre lès éléments de la physiologie n'étudierait son Traité de Phomme.y mais ceux qui connaissent l'histoire de la science sont émus à la lecture de telle page merveilleuse où on sent le souffle du génie qui a fécondé la science. Malebranche raconte que, quand il eut pour la première fois entre les mains le Traité de l'homme, les idées neuves qu'il lui suscitait lui causèrent un plaisir si vif et une telle admiration que son cœur battait vivement, et qu'il était contraint de temps en temps d'interrompre sa lecture.

Deux autres hommes non moins célèbres doivent être cités pour la direction sérieuse et le caractère scientifique

<1) Voir son Traité sur les passions^ XXXVI.

qu'ils ont imprimés aux études sur les émotions : Herbert Spencer et Darwin. Après eux vient, en première ligne, Mantegazza. Darwin fut un homme de génie et un des plus grands maîtres dans l'art d'écrire des œuvres populaires. Sa force, ce qui le rend un maître incomparable, est la juste réserve qu'il apporte dans ses affirmations et ses conclusions qui jamais ne sont absolues. Le dogmatisme qui stérilise les intelligences moyennes et abrutit la multitude, cette peste de la science, n'avait aucune prise sur lui. Il a montré avec candeur au public les lacunes de la science, il a été le critique inflexible de ses propres œuvres, et ne s'est pas fait faute de mettre en lumière les défectuosités de sa doctrine. En lisant son ouvrage, on dirait qu'il était constamment dominé par la crainte de n'être pas bien compris des lecteurs insuffisamment préparés aux questions les plus graves de la science. Il était si circonspect, si modéré dans ses assertions, si prudent dans ses inductions que, même dans l'Expression des émo' tions qui, selon moi, est le moins parfait de ses ouvrages, il ne laisse aucun point où Ton puisse consciencieusement le contredire et le taxer d'erreur.

S'il est devenu possible d'ajouter quelque chose à ses travaux et de reviser quelques-uns de ses jugements, cela tient aux progrès rapides de la science, qui sont tels que nous, qui avons été ses contemporains, nous sommes déjà sa postérité. Il lui a manqué de n'avoir pas été suffisamment physiologiste. La doctrine de l'évolution sera toujours la base de la science moderne, mais quelques principes formulés par Spencer et Darwin seront modifiés à mesure que les connaissances sur l'adaptation des organes aux fonctions auront fait plus de progrès.

Je crois que Darwin a accordé trop d'importance à la volonté considérée comme cause des expressions ; nous, jeunes physiologistes, nous sommes plus mécaniciens, pour ainsi parler, nous étudions plus en détail les rouages de

l'organisme et recherchons dans la structure des organes Texplication de leurs fonctions.

Voici un exemple de ma manière d'expliquer quelques phénomènes, qui diffère de celle de Darwin : On sait que les lapins sont très timides, qu'aucun animal ne rougit ou ne pâlit si facilement. Les modifications de la circula* tion occasionnées par les impressions psychiques et les émotions se voient mieux chez ces animaux aux oreilles qu'à la face, comme du reste chez beaucoup d'hommes. Dans la haute Italie, j'ai souvent entendu dire dans le peuple, de celui qui veut, réprimander quelqu'un, qu'il lui lavera la tête à lui faire rougir les oreilles. Dans le milieu du pavillon de l'oreille du lapin se trouve une artère qui se dirige de la base au sommet, se ramifie et se replie de manière à former deux branches sur le bord du pavillon même. En 1854, Maurice Schiff remarqua que cette artère présente des mouvements alternatifs de contraction et de relâchement qui ne correspondent pas aux mouvements du cœur. En regardant en face, à la lumière, l'oreille du lapin, on voit que de temps en temps l'artère diminue de diamètre au point de disparaître tout à fait. Puis elle gros-» sit et se gonfie de nouveau en dilatant toutes ses ramifica-^ tiens, de manière que toute l'oreille prend une couleur rouge intense et devient plus chaude. Cette hypérémie de l'oreille dure plusieurs secondes, ensuite l'artère et ses ramifications se resserrent, et la rougeur s'évanouit graduellement. M. Schiff a donné à cette artère le nom de cœur accessoire^ parce qu'il s'était figuré que les dilatations et les contractions jouaient à l'égard de l'oreille le rôle du cœur pour le reste du corps, c'est-à dire qu'ils favorisaient la circulation du sang dans l'oreille.

J'ai répété les observations de Schiff en prenant des précautions qui, dans tout autre cas, auraient paru superflues. D'abord j'ai évité de tenir l'animal dans les mains afin de lui éviter toute émotion ; puis je me suis mis en mesure de pouvoir regarder ses oreilles sans qu'il s'en aperçût. Pour atteindre ce but, j'ai fait construire une cage qui ferme complètement l'ouverture d'une fenêtre, de manière que les

lapins ne pouvaient voir dans la pièce où je me trouvais et de laquelle, au moyen de quelques trous pratiqués dans la paroi, je pouvais regarder à mon aise dans la cage sans être vu des lapins. A l'aide de ce simple artifice, 'je pouvais à mon gré les surprendre, les observer dans leur vie intime, les étudier, sans les troubler et sans qu'ils se doutassent que je les épiais.

Une première fois, je vis tout à coup, avec surprise, que leurs oreilles n'étaient plus rouges, comme il arrivait quand ils étaient sous le coup de l'émotion de se sentir saisis et tenus entre mes mains sur la table. Les mouvements rapides de contraction et de dilatation des vaisseaux sanguins de l'oreille, la pâleur et la rougeur si subite et si caractéristique de la timidité de cet animal, avaient cessé. L'artère de l'oreille pouvait rester gonflée pendant longtemps, souvent pendant des heures, et l'oreille très rouge. C'était surtout quand l'animal s'abandonnait à une tranquillité profonde. L'état de repos absolu n'est donc pas toujours accompagné d'une dilatation des vaisseaux. Chez les lapins, comme d'ailleurs chez l'homme, les oreilles ne sont pas également pâles ou rouges en même temps et dans les mêmes conditions ; ainsi les jeunes rougissent plus facilement que les vieux ; souvent, en regardant le père et la mère avec les petits, je remarquais que ces derniers avaient les oreilles très rouges qui pâlissaient à tout moment pendant qu'ils restaient impassibles. Les personnes âgées ont aussi les oreilles pâles. Enfin on trouve des différences chez les jeunes d'une même filiation. Je choisissais au marché ceux qui rougissaient le plus fortement et le plus facilement. En étudiant avec attention la manière dont pâlit l'oreille du lapin absolument tranquille, on reconnaîtra presque toujours que le changement est dû à une cause externe. Pendant que l'animal a les oreilles rouges et respire tranquillement, on observe souvent un changement subit dans le rythme de la respiration, l'animal relève la tète, regarde autour de lui ou flaire, les vaisseaux se contractent et l'oreille pâlit. Quelques minutes après, rien n'y paraît, l'oreille est de nouveau d'un rouge

incarnat. A chaque nouveau bruit elle pâlit. Un coup de sifflet, un cri, un bruit quelconque, Taboiement d'un chien, un rayon de soleil qui pénètre à [rimproviste dans la cage, Tombre d*un nuage qui passe rapidement, le vol d'un oiseau suffisent pour produire une pâleur rapide suivie d'une rougeur intense. Dans de telles. conditions, on peut affirmer que la circulation du sang dans l'oreille révèle î'état psychique de l'animal ; rien ne se passe en lui ou au dehors sans que les vaisseaux sanguins en témoignent.

Le fait observé par Schiff reste confirmé, mais l'interprétation que j'en donne diffère de la sienne. La dilatation et la contraction des vaisseaux de l'oreille ne sauraient être comparées aux mouvements d'un cœur accessoire. Ce fait ne diffère pas de la rougeur et de la pâleur du visage chez l'homme. Je l'ai dépouillé de ce caractère exceptionnel qu'on voulait lui donner dans la science, et l'ai fait rentrer dans l'ordre des phénomènes qu'on observe chez l'homme et chez presque tous les animaux.

Nous verrons que le même phénomène se manifeste dans la crête et les barbillons du coq, dans la caroncule et la peau du cou des dindons ; nous pouvons également constater que l'homme et le chien ne rougissent pas seulement du visage mais aussi des pieds.

Ces faits ne sont pas encore bien connus parce qu'on ne s'y est pas assez arrêté. Comme les vaisseaux de la peau sont cachés sous les poils, les plumes ou les écailles, comme l'épiderme est moins transparent et les cellules pigmentaires plus abondantes dans les couches profondes des téguments, on croyait que l'homme seul avait le privilège de rougir. Il n'en est rien. L'exemple des lapins que nous venons de citer prouve le contraire. Ces phénomènes m'étaient devenus si familiers qu'il me suffisait de regarder par un très petit trou le museau de l'animal et plus particulièrement le nez, pour pouvoir affirmer immédiatement si, au même moment, les oreilles étaient rouges ou pâles . Cette certitude venait en partie de ce que les plus légères émotions modifient le rythme de la respi-

ration et les mouvements des narines, comme il arrive du reste pour l'homme.

Peut-être déplaira-t-il à quelques personnes qu'il n'y ait pas de différence caractéristique entre l'homme et les animaux et que l'on cherche froidement à rendre commun avec les brutes ce qu'il y a de plus noble, de plus beau et de plus humain dans notre visage. Mais nous nous en consolons par la pensée que la poésie, l'enthousiasme, l'inspiration et les affections renaissent sous une forme nouvelle et plus virile dans la contemplation de la réalité ; que dans la recherche de la vérité, il y a un charme qui embellit et ennoblit l'intelligence humaine, et qu'aucun progrès scientifique n'éteint le sentiment.

Maintenant que la méthode expérimentale est de plus en plus suivie, le physiologiste doit se faire modeste et demander l'hospitalité à l'atelier de l'artiste et au cabinet du littérateur, s'entretenir avec les esprits cultivés, afin de répandre les principes les plus élémentaires de sa science. Le moment est venu de jeter la toge par-dessus l'épaule, de mettre le tablier et de relever ses manches pour faire la mmsection du cœur humain par la méthode scientifique.

L'artiste ne doit plus se borner à l'imitation servile et aveugle de la nature, en copiant, reproduisant, traduisant sur la toile, sur le marbre ou dans les écrits, les manifestations, les phénomènes de la vie. Il doit connaître le pourquoi ou un pourquoi quelconque des choses, les liens entre les causes et les effets, il doit être convaincu que rien n'est dû au hasard et que chaque phénomène a sa raison d'être. La rougeur, cette manifestation si idéale de l'innocence et de la pureté de l'âme, n'est pas un fait accidentel, elle n'a pas été donnée à l'homme comme un signe de noblesse, comme un miroir destiné à réfléchir les troubles de son cœur, c'est une conséquence fatale des fonctions de l'organisme qu'on ne peut ni faire naître ni détruire par un effort de la volonté. La rougeur est due simplement à la structure

du corps humain, à la vie, aux fonctions des vaisseaux sanguins dans tous les organes et chez tous les animaux.

Darwin croyait au contraire que c'était une manifestation acquise à l'aide de la volonté (1).

L'explication qu'il donne n'est plus admissible et j'ose croire que Darwin lui-même aurait accepté la mienne qui me semble plus vraie et plus conforme à la doctrine de l'évolution, plus darwinienne, si j'ose m'exprimer ainsi.

Pourquoi rougit-on ? demandera celui qui insiste pour connaître les causes premières ; pour quelle raison le sang afflue-t-il plus abondamment dans les oreilles du lapin et au visage de l'homme, dans certaines circonstances ? La réponse à une telle demande sera mieux comprise quand nous aurons démontré que le cerveau même devient plus rouge après une émotion. C'est pour conserver et entretenir la vie que la dilatation des vaisseaux sanguins est indispensable dans tous les organes où se produit quelque trouble. Quand on nous serre fortement la main, ou quand nous recevons un coup, tout le monde sait que la peau devient plus rouge dans le point comprimé ou frappé. Cette modification dans la circulation est indispensable pour que l'afflux plus abondant du sang dans la partie où se produit un trouble dans la nutrition serve à activer les phénomènes vitaux et à réparer immédiatement le dommage. Les mêmes phénomènes se produisent dans le cerveau pour les faits psychiques. Les émotions déterminent une activité plus grande dans les phénomènes chimiques du cerveau; la nutrition des cellules se modifie et il s'ensuit une consommation plus rapide de force nerveuse. Aussi, les vaisseaux en se dilatant assurent-ils les fonctions des centres nerveux au moyen d'un afflux de sang plus abondant.

C'est dans les tissus, dans les propriétés de la substance vivante qui constitue notre corps que nous devons chercher la cause des nombreux phénomènes que Darwin fait dépendre des causes extérieures, du choix ou du milieu. Nous chercherons à réduire l'importance de l'occasion,

(1) Voir l'Expression des émotionSf Paris, J877, page 71.

de la volonté, et des causes accidentelles qui ont une part si large dans la doctrine de Darwin. Rien ne s*est fait par soi ^ous l'influence d'une force plasmatrice qui travaille dans un but préconçu, mais les organismes se forment, €e modifient pour des raisons exclusivement mécaniques. Le travail perfectionne les organes ; les parties qui fonctionnent éprouvent, par le fait de leur propre activité, des modifidatioos profondes qui rendent leur structure plus parfaite.

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