‹ La Pharmacie centrale de FranceChapitre 9 sur 73 · MAISON DE PARIS — PERSONNEL · texte numérisé non relu

MAISON DE PARIS — PERSONNEL

Dorvault nous adressait récemment. Ce récit, vraiment touchant, ne saurait avoir de meilleure place qu’ici :

« Mon père, né à Saint-Etienne-de-Montluc d’une famille « très modeste, dit M. F. Dorvault, ne semblait nullement « destiné à l’avenir qui lui était réservé. Tout, au contraire, « semblait devoir le fixer dans son village et le maintenir dans « l’humble situation qui était celle de ses parents.

« Il ne devait pas en être ainsi : sans aucune ressource, « sans exemple, sans conseil même, seulement guidé par l’idée « fixe d’arriver, d’être un « Monsieur », comme il disait aux « siens, il quitta son pays à l’âge de onze ans et vint à « Nantes.

« Il travailla chez divers commerçants de la ville et « commença lui-même son instruction, presque nulle à son « départ de Saint-Etienne. Il donna, à cette époque de sa vie, 'c une preuve de volonté véritablement remarquable chez un « enfant : désireux de s’instruire, il ne pouvait disposer que « de ses nuits, puisque sa journée appartenait au patron chez « lequel il était engagé. Ses ressources ne lui permettant pas « de se procurer de quoi s’éclairer, il travaillait le soir à la « lumière du four d’un boulanger voisin !

« C’est à Nantes que se décida sa carrière. Entré comme « employé chez un pharmacien, M. Davoust, il sut se conci- « lier l’intérêt du fils qui, étant parti pour Paris, l’engagea au « bout de quelque temps à venir le rejoindre.

« La chose était plus aisée à dire qu’à faire. Mon père « avait alors quinze ans, et, depuis quatre ans qu’il était à « Nantes, avait réussi à économiser une cinquantaine de francs : « toute sa fortune ! Voyager en diligence, il n’y fallait pas « songer, les économies n’y auraient pas suffi; un seul moyen « restait, le plus économique : faire la route à pied. Il n’hésita « pas, et, quinze jours après, il faisait son entrée bien modeste « à Paris.

« Il se plaça chez un pharmacien, originaire d’Ancenis, et « ayant définitivement trouvé sa voie, poursuivit ses études « pharmaceutiques avec l’ardente volonté qui a toujours été « la caractéristique de son esprit.

« Sans se laisser abattre par les difficultés qui naissaient « sous ses pas, ayant tout à apprendre, sans appui, sans reste sources, perdu dans ce grand Paris où il devait trouver plus « tard la célébrité, il parvint à se faire recevoir interne après « un brillant examen.

« C’est à cette époque, en 1841, qu’il retourna pour la « première fois, depuis son départ, au pays natal. Il ne se « présenta pas sous son nom à ses parents, qui ne reconnu- « rent pas, en ce « Monsieur », leur fils qui leur apportait la « preuve vivante, en sa personne, de la puissance d’une volonté « énergique : « Monsieur » il avait voulu être, « Monsieur » « il revenait.

« Le reste de sa carrière est connu ; il ne m’appartient pas « de faire l’éloge de son caractère, de rappeler son ardent « amour de sa profession, l’intérêt qu’il portait à ses collègues « et les créations qui ont honoré sa carrière et la Phar- « macie. »

Vers 1841, il s’établit rue de la Feuillade, près de la Banque de France, dans un des centres les plus fréquentés de la capitale.

Travailleur infatigable, désireux de se faire connaître et de parvenir, tout ce qui touchait sa profession attirait son attention. Il entreprit de publier un ouvrage devant résumer tout ce qui avait rapport à la Pharmacie, et appelé dans sa pensée à rendre les plus grands services à ses confrères.

Dorvault avait vingt-neuf ans quand il fit paraître L'Officine ou Répertoire général de la Pharmacie pratique. Cet ouvrage obtint, dès son apparition, un succès rapide qui fit connaître son auteur et le mit en relief.

Trois ans plus tard, il produisit un intéressant travail : ïlodognosie, monographie chimique, médicale et pharmaceutique de l’Iode et de ses dérivés. Entre temps, il collaborait activement à la Galette médicale , à Y Union médicale , à divers autres journaux professionnels, et commençait la publication de la Revue pharmaceutique.

Ses travaux scientifiques n’empêchaient pas Dorvault de suivre avec inquiétude le dépérissement de la Pharmacie et du commerce de la Droguerie, presque entièrement concentré en des mains étrangères à la profession.

Il sut réunir ses confrères dans une grande Association tout à la fois commerciale, scientifique et professionnelle, et fonda la Pharmacie Centrale des Pharmaciens.

Pendant vingt-sept ans, il se consacra, avec un zèle et un dévouement inaltérables, à la direction de ce grand Etablissement.

Il eut à lutter contre des difficultés de toute nature, mais il puisait, dans ses convictions et son amour pour la Pharmacie, la force de surmonter tous les obstacles.

Nommé Chevalier de la Légion d’Honneur en 1 863 , il fut promu au grade d’Officier à la suite de l’Exposition universelle de 1878.

Sa retraite était décidée; quelques mois le séparaient de l’instant où il allait pouvoir jouir d’un repos mérité par toute une vie de labeur, lorsque la mort vint le frapper le 16 février i879-

Deux œuvres lui survivent et ont consacré sa réputation : la première, son Officine, arrivée aujourd’hui à sa quatorzième édition, et dont la place est marquée dans toutes les pharmacies, car elle répond à un réel besoin et constitue, à elle seule, une véritable encyclopédie pharmaceutique.

La seconde montre quels résultats on peut attendre de

l’esprit de solidarité et d’union, mis au service d’une idée juste et servie par des moyens honnêtes : c’est la création de la Pharmacie Centrale de France.

La mort de Dorvault eût été pour l’œuvre à laquelle il avait consacré sa vie un malheur irréparable, s’il ne s’était trouvé un homme capable de lui succéder à tous égards.

Une assemblée générale extraordinaire des actionnaires fut convoquée et, dans la séance du 7 avril 1879, cent quatrevingt-treize pharmaciens, venus de tous les points de la France, acclamèrent le nom d'Emile Genevoix, en l’appelant à la Direction de la Pharmacie Centrale de France.

Genevoix (François-Emile) , naquit, le 6 janvier 1828, à La Celle-Dunoise (Creuse). Après de brillantes études commencées au collège d’Ajain, puis au collège de Felletin, dirigé par des prêtres, d’où il sortit avec le prix d’honneur de philosophie, il vint à Paris en 1847. Il entra d’abord comme élève stagiaire à la Pharmacie Dubrouillet (Chaussée du Maine), puis passa à la pharmacie Miquelard-Debreuil, 14, rue des Beaux-Arts, dont il devint acquéreur en 1 853, après qu’il eût été reçu pharmacien.

Dès le collège, Emile Genevoix avait attiré l’attention de ses maîtres par les dons naturels de son esprit : il était d’une intelligence vive, plein d’imagination et d’idées, apte à rendre ses pensées dans une langue brillante, fleurie, harmonieuse. Sa prose large et sonore, remarquable par les trouvailles heureuses dont elle est semée, lui valut des succès mérités quand il était encore écolier, comme plus tard elle lui fit une réputation, quand il eut l’occasion de se faire connaître d’un public plus nombreux et aussi plus exigeant. A la même époque, il s’essayait à célébrer en vers les petits événements, les faits relativement mémorables qui se produisaient au collège. Quelquesunes de ces pièces ont été conservées dans le volume qu’il a

publié sous le titre : Les Rimes de l’Officine. Il n’avait pas vingt ans quand il écrivit ses strophes les plus mélancoliques :

Maintenant, j’ai franchi ces heures d’espérance Où l’enfant dort avant le jour,

Et mon cœur s’est hélas ! vêtu d’indifférence Gomme un cœur vieux d’âge et d’amour !

Plus tard, s’affranchissant de l’influence des romantiques qu’il avait imités jusque-là, il aborda d’autres genres au gré de sa fantaisie. Ses thèmes favoris furent les questions professionnelles qu’il rendit curieusement intéressantes par la façon dont il en tirait la morale et les enseignements : sa fable du Pêcheur à la ligne est une des pièces les plus réussies du recueil.

En 1857, il fut appelé à faire partie du Conseil de la Société de Prévoyance des Pharmaciens de la Seine, dont il devint, en 1 863 , le Secrétaire général, puis, plus tard le Président. L’influence qu’il exerça dans le Conseil fut considérable ; le courant d’opinion qu’il y établit solidement s’est toujours maintenu depuis, grâce à des continuateurs formés à son école, car il sut faire prévaloir les idées de liberté et de tolérance, dont il s’était montré, dès ses débuts, le champion convaincu.

Or, fin polémiste, esprit primesautier, en même temps qu’écrivain remarquable, ses rapports annuels, comme Secrétaire de la Société de Prévoyance, sont restés comme des modèles du genre. Mais la partie la plus heureuse de son bagage littéraire se retrouve dans ses chroniques de la France Médicale , dont il fut durant vingt ans le collaborateur assidu. Orateur écouté, il improvisait des discours où l’abondance des arguments se mêlait à l’habileté des digressions et à la force du raisonnement.

Mais, aussi bien que poète charmant ou littérateur distingué, Genevoix ne laissa pas que d’être un praticien émérite;

il n’est pas de question non plus, touchant aux intérêts du corps pharmaceutique, qui soit restée étrangère à sa pensée ou à ses travaux. Aussi, lorsque le Congrès de 1876, tenu à Clermont- Ferrand, vota la fondation d’une Association Générale des Pharmaciens de France, 101 voix sur 123 votants, l’appelèrentelles à l’honneur de la présider.

Il était secrétaire du Conseil de Surveillance de la Pharmacie Centrale de France, à laquelle il venait de rendre un grand service, en réglant à l’avantage de la Société quelques différends, nés de l’acquisition de la Maison Ménier et inséparables d’une opération aussi importante, lorsque survint la mort soudaine de Dorvault, qui laissait la Pharmacie Centrale comme un vaisseau désemparé.

Les lourdes charges que le fondateur avait accumulées imposaient de grands devoirs à celui qui était appelé au périlleux honneur de diriger cet établissement et n’étaient pas sans troubler souvent son sommeil. Il fallut donc à Genevoix changer, du jour au lendemain, toute son existence, être le premier à son poste et le quitter le dernier, briser sa plume de journaliste et, sans renoncer à ses préférences, les voiler au moins discrètement.

Dès son entrée en fonctions, Genevoix, avec un esprit de décision remarquable, fondit dans un nouveau creuset tous les rouages de la Maison.

Son plan était bien simple : utiliser l’admirable installation de la Pharmacie Centrale, apporter dans toutes les parties du service l’ordre, la lumière, l’activité, et développer sans cesse les relations commerciales en demeurant plus que jamais fidèle aux principes qui sont la base de cette association.

Sous sa direction habile, énergique, prévoyante, la Pharmacie Centrale de France vit s’accroître ses ressources, augmenter sa clientèle et son chiffre d’affaires.

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