Période de formation (de Tan 8oo à
Pendant cette tentative philosophique nouvelle, la dialectique est absolument subordonnée à la théologie. A elle se rattachent les fondations célèbres de Gharlemagne sous l'influence d'ALcum (725-804), Le monarque avait rencontré ce moine anglais, poète, philosophe et mathématicien, dans ses pérégrinations en Italie, où Alcuin était venu chercher le palium pour son archevêque en 780.
Séduit par sa science, le futur empereur se l'attacha et lui octroya trois abbayes. Sous les auspices du prince, furent fondées plusieurs écoles, entr'autres à Paris et à Tours, ainsi que des bibliothèques et une sorte d'Académie dont Charlemagne lui-même fît partie. A la même époque le savant se procura dans son pays natal nombre d'importants manuscrits pour enrichir la bibliothèque de Saint-Martin âe Tours.
Premiers philosophes scolastiques : i" Jean /?05celin (milieu du xi'' siècle;, auteur de la secte des Nominaux.
2" Saint Anselme\ — Ce philosophe éminent fut abbé du Bec en Normandie", de 1078 à 1092, où il était d'abord disciple, avec Lanfranc, du fondateur de cette abbaye bénédictine célèbre à de nombreux titres. En 1093 il succéda à Lanfranc^ dans l'archevêché de Cantorbéry. A la fois politique habile, théologien et philosophe, il se montra irréductible défenseur des prérogatives du Pape et du clergé contre les prétentions de Guillaumele-Roux couronné en 1087, qui le fit expulser d'An-
' Né à Aoste en 1033 | en 1109.
- Bourg de l'Eure, situé à 21 kil. de Bernay (N.-N.-E.) et à 43kil. N.-O. d'Evreux. Une abbaye de bénédictins, qui fut célèbre par ses écoles et sa science, y fut fondée en 1034 par Héluin ou Herluin. Ce fondateur en fut le premier abbé, et eut pour disciples Lanfranc et Anselme ; ceux-ci, à leur tour, en devinrent les deuxième et troisième abbé. — Aujourd'hui le cloître du monastère sert de haras. — Dom Bourget a écrit l'histoire de l'Abbaye. II avait une rare érudition et composa d'admirables vers latins De contempla mundi, où il traite la femme de « dulce malum ».
' Lanfranc, né à Pavie en 1005, fut professeur à Bologne, à Pavie, puis à Avranche et entra en 1042 dans labbayc du Bec, où il fonda des écoles de lettr'îs et de théologie. Devenu conseiller intime du duc de Normandie Guillaume-le-Bàtard, il en obtint l'abbaye de Saint-Etienne do Caen. De là il fut promu à l'archevêché de Cantorbéry, où il eut pour successeur saint Anselme.
gleterre, mais il y fut rappelé bientôt par Henri I". Bénédictin d'une discipline rigoureuse, Anselme devenu archevêque fit imposer le célibat aux ecclésiastiques anglais par décision du synode tenu à \\estminster en 1102. Malgré ses spéculations aventureuses sur le dogme de la Trinité, il a été canonisé en 1494 et, en 1720, mis au rang des Docteurs de l'Eglise.
Incontestablement il â été le plus bardi des Réalistes, le plus grand philosophe du \\^ siècle. On a pu dire de lui qu'il lut le dernier des Itères de r Eglise et le premier des scolasticjues ; on l'a également surnommé le second Aiii^ustin, parce qu'il s'était particulièrement assimilé la doctrine de l'évêque d'Ilippone. — Gomme celui-ci. il s'applique à ponctuer clairement les ra|)ports de la foi et de la raison : pour l'un comme pour l'autre, la foi cherche l'intelligence [fides quœrens intellectuni), et l'intelligence, à son tour, cherche la foi [intellectiis quivrens fidem). Il résulte de ce double mouvement une union indissoluble, dont la scolastique va s'appliquer à démontrer les harmonies.
Gomme Augustin, et bien plus tard Malebranche, saint Anselme incline vers le Platonisme et l'Ontologisme, science de l'être en général, lorsqu'il traite de Dieu et de la connaissance que nous en avons : (< .S'^ quelqu'un voit la lumière de la vérité, dit-il, il voit Dieu. » Gette formule bien interprétée n'implique point toutefois l'intuition immédiate de Dieu sur cette terre. On doit noter que le fameux argument qu'on désigne sous le nom d'ontologique ou à priori, par lequel il veut prouver l'existence de Dieu en s'appuyant seulement sur l'idée même de Dieu, a été reproduit au xvii" et au wTii*' siècles soit par Descartes, soit par Leibniz, soit encore parles modernes,
.V^ Guillaume de Champeeuix qui fut le maître d'Abélard, puis son adversaire, et devint le fondateur du Réalisme.
40 Pierre Abélard on Abailard (1079-1142).
Un grand problème préoccupait alors les intellectuels, pour continuer du reste de les intéresser pendant tout' le moyen-àge : le problème des Universau.v. Les universaux (idées générales) sont-ils Aç^^ mots (Nominalisme), comme le soutient Roscelin, ou des Réalités (delà le Réalisme) d'après l'opinion de Guillaume de Ghampeaux, ou bien des concepts de l'esprit (conceptualisme) selon Abélard?
5" Saint Bernard (1U)1-125)>) qui attaqua et obtint condamnation des doctrines d'Abélard,
]]. — Période de l'apogée scolastique (an 1 200 à 1 3oo).
Toutes deux, la théologie comme la philosophie, marchent chacune dans leur voie. Ozanam' dit supérieurement : a La théologie émancipe la philosophie, qui avait assez grandi sous sa tutelle pour se soutenir d'elle-même. Elle ne retint qu'une prééminence maternelle et des relations d'assistance réciproque ; car il y avait séparation, mais non pas reniement mutuel. »
Plusieurs causes vinrent contribuer à l'épanouissement de la philosophie scolastique : fondation des Universités, — introduction en Occident des œuvres complètes d'Aristote, dont on ne connaissait guère que l'opyâvov, et qui renouvelèrent la pensée philosophique, — fondation de deux grands
' A. F. O/ANAM, Dante et la philosophie catltoli<iiie au XII h siècle, p. '^5.
ordres religieux, dont les maîtres fournirent d'illustres professeurs aux universités naissantes, ordre des Dominicains, ordre de Saint-François.
Dans Tordre des Dominicains, on distingue comme sommités philosophiques :
1" Albert-le-Grand (1193-1280) qui enseigna la philosophie à Paris de 1245 à 1249. D'une science universelle, il étudia Aristote et, le premier des professeurs, discerna judicieusement la science physique et la science éthique, la matière et la forme. Il s'occupa même d'alchimie et de chimie, ce qui l'amena à découvrir l'acide nitrique. On admire son Composituni de compositis.
En philosophie, son principal titre est d'avoir fait connaître et commenté magnifiquement Aristote qu'il aA^ait commencé, dès ses premières études, à étudier avec enthousiasme à Paris et qu'il médita plus tard sur des traductions faites sur l'arabe.
2" Son disciple saint Thomas d'Aquin, VAnoe de r Ecole, le plus considérable des docteurs du moyen-âge (1227-1274), la plus haute personnalité de la scolastique. Personne n'a mieux su réunir la raison et la foi, la philosophie et la théologie, en s'appliquant à démontrer les vérités révélées toutes les fois qu'elles sont à la portée de la raison, et en les conciliant avec les vérités naturelles quand elles sont des mystères impénétrables.
La doctrine de ce génie incomparable se trouve exposée, avec tous ses développements, dans les Commentaires sur Xes Sentences soit dans la Somme CONTRE LES Gentils, soit daus la Somme théologique, tout cela embrassant logique, physique, métaphysique générale, psychologie, théologie rationnelle, théologie morale, théologie politique.
Logique. — Saint Thomas, se borne à corn-
menter celle d'Aristote, maître par excellence de la dialectique; il résout le problème des Universaux dans le sens d'un réalisme modéré qui sauvegarde l'objectivité de la science et le caractère absolu des sciences philosophiques ; il développe les idées aristotéliques sur le concept de science; celle-ci étant la connaissance par les causes, il n'existe pas de science du particulier, mais seulement du général.
Bien avant Descartes il établit que l'évidence est le principe de la certitude.
Physique. — Tout corps est formé d'un principe détenninable (\\x\ se nomme matière première^ et d'un autre déterminant qui est la forme substantielle (en cette forme, on trouve aussi la forme accidentelle). En un mot, il y a dans la nature des mutations accidentelles et d'autres purement substantielles : tout cela peut se succéder dans la matière au gré d'exigences prédéterminées par cause première, de telle sorte que la disparition d'un corps est inévitablement suivie de l'apparition d'un autre corps.
On explique la production d'un corps quelconque par le fait que la forme substantielle de ce corps passe de la puissance à l'acte, soit que cette forme vienne du dehors [âme humaine), soit qu'elle se trouve en puissance dans la matière elle-même [transmutation des corps). Lorsque saint Thomas affirme que les corps célestes échappent à cette loi de transmutation, il cède évidemment aux préjugés des physiciens de son temps : il semble, comme eux, penser exclusivement àl'indissoluble union et, de là, à l'incorruptibilité de leur forme et matière ; il semble aussi admettre la possibilité de générations spontanées des êtres inférieurs par l'action solaire sur le limon; mais il ne donne point ces hypothèses comme définitives.
Métaphysique GÉNÉRALE. — C'est la science qui considère l'être en tant c\u\'tre^ ainsi que les caractères qui appartiennent à l'être comme tel. Dieu est l'être transcendant, absolument simple, acte pur, sans mélange de potentialité. En lui, il y a rigoureuse identité entre ïessence et V existence. Au contraire, toute créature est composée d'^'.ssence et à' existence, de puissance (ce qui est déterminable) et i\' acte (ce qui est déterminé), enfin de substance et à accident. Si les substances sont corporelles, elles sont composées de matière et de forme: en sVictuanf, gvàce à la forme, dans telle figure ou étendue, c'est la matière qui constitue \euv individualité dans l'espèce: principe d'individuation. Comme étant des substances simples, les esprits purs sont individualisés en même temps que spécifiés par leur forme.
Psychologie. — Le principe vital qui anime les cor])S, c'est Vdme humaine qui simultanément est le principe de la pensée : animisme. De sa nature cette pensée est inorganique ; d'où il résulte pour l'âme la possibilité de survivre au corps : saint Tbomas démontre d'ailleurs sa spiritualité et son immortalité. L'union de l'àme avec le corps n'est pas accidentelle, mais absolument substantielle. — Doué de raison, l'homme jouit aussi du libre arbitre, mais ici le docteur angélique réagit contre les tendances Augustiniennes en allirniant hautement la primauté de l'intelligence sur la volonté dans la vie psychologique.
(]ette question a été agitée : les historiens modernes ont donné à cette doctrine du Niliil volitum. nisi prspco^nitum la qualification de Intellectualisme, mais ils en ont exagéré la portée. En effet. Thomistes et Augustiniens reconnaissent tous au fond la dépendance absolue de la volonté
à l'égard de l'intelligence, dont le rôle est de réclairer; leur divergence provient de ce que les uns reconnaissent plus de dignité à l'intelligence, les autres plus de prépondérance à la volonté. Par conséquent cette controverse n'a aucun ra[)port avec lea modernes conceptions Kantistes ni avec les détenseurs de la .( pkilosop/ne de Vactioii » qui, sur le problème de l'acquisition de la certitude, ont conféré « Le primat » à la volonté.
On doit aussi distinguer V intellect a^ent de \ intellect patient : le premier est la faculté d'abstraire l'universel des choses sensibles, c'est la lumière intellectuelle, — le second est la faculté de percevoir, de conserver l'universel, déjuger, de raisonner, en un mot de combiner les idées ou de les analyser. Saint Thomas atlmet cet axiome : Ni/iil est in intellectu quin prias juerit in sensu ^ c'est-àdire que l'àme humaine ne comprend rien qu'elle n'ait senti ou, autrement dit, l'intelligence découvre l'objet de sa recherche au moyen de l'abstraction.
Théolo(;ie rationnelle ou naturelle. — Lathéodicée Thomiste n'admet que les |ireuves de l'existence de Dieu basées sur le principe de causalité. Elle indique les modes suivants de remonter des effets à la cause première : — on |)eut partir du mouvement^ — de Venchaineincnt des causes avec les effets, — de la contingence, — des degrés de perfection, — de Vordre de l'univers.
Une fois tlémontrée l'existence de Dieu, de l'Acte pur, du Moteur immobile, le puissant théologien tire de là, par des déductions rigoureuses, toutes les perfections; il explique la nature des rapports entreDieu et le monde. Dieu est la cause finale de toutes créatures aussi bien que leur cause efficiente : par conséquent dépendance absolue du
monde -^diY rapporta Dieu, nécessite de la Providence et du concours divin.
MoHALE ET Politique. — Saint Thomas édifie sa morale sur les bases solides soit de sa théodicée, soit de sa psychologie : elle porte toute entière sur la fin dernière, le bonheur véritable, dont Dieu même est l'objet suprême. Loin d'opposer les motifs de conduite provenant du sentiment du devoir et de la juste récompense, du culte absolu du bien, de la béatitude, de Famour désintéressé et de la légitime espérance, le Docteur angélique les harmonise pour tirer ainsi de chaque système de morale les éléments de vérité qu'il peut contenir en lui.
Cette morale, pure et humaine en même temps, fonde dirait et politique. Si Tétat de société est naturel à l'homme, il n'est pas moins vrai en effet que tout pouvoir public vient origii\airement de Dieu, ainsi que toute loi. Ce pouvoir doit s'exercer dans un but de bien général : tout abus à cet égard constitue la tyrannie, de quelque part qu'elle provienne, du peuple ou d'un individu légalement institué ou d'un usurpateur. Il n'est permis de secouer le joug d'un pouvoir tyrannique que moyennant le concours de certaines conditions qui précisément distinguent une juste revendication de tout mouvement révolutionnaire.
Avec Aristote, la doctrine Thomiste justifie en principe toutes formes de gouvernement : il estime « que la plus conforme à la raison est une monarchie tempérée de démocratie ». 11 faut remarquer cette largeur de vues au moment où la léodalilé venait, à la suite des croisades, de recevoir ses premières atleintes, à Iheure de la formation et de l'affranchissement des communes, de l'organisation des corporations et, d'autre part.
d'une puissante aristocratie civile et religieuse ouverte tant aux esprits d'élite qu'aux grands caractères. Depuis lors, les Etats chrétiens ont connu tous les excès, ceux du pouvoir couime ceux de Tanarchie. Plus que jamais aujourd'hui les principes de l'Ange de l'école, l'ami de saint Louis, ne sont pas à dédaigner.
Aux noms imposants de la Scolastique qu'on vient de citer, on doit ajouter ceux de saint Bonaventure (l2*2l-l27Vi dont le nom réel est Jean de Fidanza, surnommé le Docteur Séraphique', — ^ Roger Bacon-, le Docteur Admirable (1214-1294), ^ — Jean Duns-Scott\ philosophe écossais surnommé le Docteur Subtil (xni" siècle). — Ces trois docteurs étaient Franciscains.
Dans cette période de gloire de la scolastique, la philosophie est sortie du cadre un peu étroit où les siècles précédents l'avaient enfermée.