SOCRATE
('.69-399 avant J.-C. ou Olympiade 95, 2j '.
Son éloge a été poétiquement donné par Cicéron : « Socrate a fait descendre la philosophie du ciel sur la terre ». Délaissant les hypothèses cosniologiques de ses devanciers, dont les vaines spéculations l'avaient profondément déçu, même celles d'Anaxagore, il déclare que Vob/'et des recherches philosophiques doit être exclusivement le rvù)T!. Tty.'j-rr/ qu'il avait lu sur le fronton du temple de Delphes. Mais on doit noter que, dans cette connaissance de soi-même, il dédaigne les • questions purement spéculatives : pour lui le but de la philosophie est le perfectionnement moral de l'homme. Voilà pourquoi il n'a point traité des sciences de \d nature, inutiles pour la direction de la vie. Sadoctrine adonc un caractère entièrement psychologique et moral, et encore la psychologie n'est-elle qu'une introduction à la morale".
I" Comme méthode, il emploie la méthode réjlexivc, c'est-à-dire l'examen attentif des attiihuts intellectuels et moraux de l'être humain. f Elle comprend deux sortes de procédés : les uns en forment le fond logique et consistent dans l'analyse des concepts ; les autres en sont comme l'enveloppe extérieure, le mode d'enseignement personnel de Socrate et constituent ses deux armes
' La première Olympiade correspond à l'an 776 avant J.-C. Au contraire le Cogito ergo sum de Descartes est un fait psychologique qui n'a pas de portée morale pour le philosophe ir;ihçais, mais devient la base de toute la métaphysique Cartésienne.
préférées qui sont Tironie et la maïeutique. Tl importe de définir ces procédés.
l" Analyse des concepts. — Socrate a su délerminer l'objet de la science. Cet objet est mobile, incertain, changeant dans le temps et dans l'espace, quand il s'agit de Vindwidu. Il faut donc prendre un élément stable, invariable, qui est le concept et, dès lors, la formation de ces concepts doit être l'opération initiale de la science. Or, Vinditction ou dialectique et la définition sont les deux chemins qui aboutissent à cette formation essentielle. Par l'analyse comparative des cas particuliers, parla connaissance acquise de tous les caractères constants et communs dont le concept est la représentation, Vinduction amené naturellement ta synthèse de cet ensemble. La définition suit logiquement l'induction^ dont elle formule avec précision le résultat, ce On ne sait vraiment, disait Soci^ate^ qae si l'on est en état de définir. » Telle est l'induction socratique, dont le rôle est de ^enéraliser, d'aboutir à une idée générale, tandis que l'induction des modernes est un moyen de déterminer une loi. Grâce à sa méthode analytique, le philosophe arrivait à substituer des concepts bien déterminés au?i: idées confuses des sophistes.
2'' Ironie et maïeut)QUe. — Selon qu'il avait en vue d'instruire un disciple ou de confondre un atlversaire, Socrate raisonnait avec originalité : — par sa manie d'î'.povsîa (interrogation), sous l'apparence d'une feinte ignorance, il amenait son contradicteur à se mettre en contradiction avec luimême et, une fois ce résultat obtenu, il attaquait par sa seconde arme, l'art de l'accoucheur (r, -zv/yr, aaujT'.y.y,), et arrivait ainsi à découvrir la vérité.
Cette maïeutique socratique a été le germe de la réminiàeencê et de la didlÊCtit/iie plalotliciètifie.
11° Gomme Doctrine, sa philosophie est essentiellement pratique. Elle a Jonc pour point de départ la psychologie ; mais le centre, l'âme, en sont la morale, qu'il ne considère pas toutefois comme une science indépendante : les lois qu'elle impose soQt d'essence divine^et, pour cette raison, elle implique nécessairement l'étude de la Ihêodicéè,
N'oyons ces divers points.
I" Psychologie. — L'âme est immatétnelle et se distingue du corps. Son activité est servie par deux facultés : les sensQi la raison ; celle-ci, qui doit être dominante, s'élève aux concepts immuables et généraux dont ceux-là ont perçu les éléments variables et individuels. Nos actes sont le résultat de nos pensées ; par conséquent pas de volonté libre et l'on ne commet point le mal volontairement, parce que toute faute provient d'une erreur : or toute erreur a pour cause l'ignorance. Plus de vingt siècles après Socrate, on voit un Cartésien français, Malebranche, consacrer ses efïorls à l'a* nalyse des erreurs et à la recherche de la vérité.
^'^ Morale socratique. — La philosophie morale a Socrate pour fondateur. Sceptique en cosmologie, il cessé de l'être quand il s'agit de morale. Bien au contraire il estime que, s'il existe dans l'univers quelque chose qui peut être et doit être connu à fond, c'est V homme : quel est le but et le sens de la vie, quel est le souverain bien dé l'a me? Brièvement et clairement cette morale se caractérise à la fois comme intellectualiste et optimiste. Bien de mieux intellectualiste rpie la proposition du philosophe : « de Videntilc entre la connaissance vraie et la volonté droite, il découle f/ue la vertu est une science ; conniutrc le bien et le prati-quer, c'est tout un. » Cette connaissance du bien sullitàprovoquersaréalisation ; elleexercesurnous
une fascination irrésistible. De là l'adage célèbre que « TV a/ n'est méchant volontairement ». I^a morale de Socrate est optimiste : non seulement pour lui il y a identité entre le vrai et le bien, mais aussi entre le bien et le bonheur. Science, vertu, bonheur, trinité sublime. Tout cet optimisme est soutenu par la croyance en la Providence. Les lois du monde physique sont elles-mêmes subordonnées par Tintelligence divine aux nécessités morales en vue 'le notre bonheur humain. Par là, Socrate se rapproche des métaphysiciens les plus grands dont la philosophie s'honore : sans nier le mal, ils ont cependant compris que Dieu sait tirer le bien du mal. Enfin la sagesse, science de la vertu, ou plutôt la vertu elle-même, produit intuitivement les vertus individuelles, comme le courage et la tempérance, les vertus sociales comme la justice et la bienfaisance, et la yertu religieuse, telle que la piété. Il reconnaît également qu'il y a des lois écrites et défi lois non écrites. Les unes proviennent de l'autorité variable des hommes, les autres sont immuables et universelles, parce qu'elles ont leur source dans l'autorité suprême du Créateur. De même que la vertu, la politique est une science, celle du juste et de l'utilité générale, et il déclare que le gouvernement le meilleur est celui des hommes vertueux, c'est-à-dire, pour lui, celui des citoyens les plus savants. Ce qui fera dire à Montesquieu : « la République est le gouvernement de la vertu. »
']^ Théodicée de Socrate. — Pour lui, le principe supérieur de la Morale tout entière, c'est Dieu, dont la voix se fait entendre dans la conscience de l'homme, dans ce moMutérieur qui lui parle, l'inspire, le dirige. Les preuves qu'il donne de son existence sont l'argument des causes finales, — l'existence de l'intelligence dans l'homme, —
l'existence des lois non écrites. Conclusion : Providence et prière.
4° Destinée de la philosophie socratique. — L'influence de Socrate s'est-elle prolongée jusqu'à la philosophie moderne? Avant lui, la philosophie naturaliste et matérialiste s'était perdue dans de vaines recherches ; il eut la gloire de la ramener à sa voie légitime. Aussi son influence devait-elle être profonde autant que durable.
Dans l'antiquité grecque et latine, son autorité fut assez puissante pour imposer sa direction à tous les penseurs, à ses contemporains comme à ses successeurs les plus éloignés. Bien qu'elle se soit élevée avec Platon, puis avec Aristote, aux plus hauts sommets de la métaphysique, toute la philosophie antique a suivi les traces socratiques, surtout en philosophie morale. Un siècle après la mort de Socrate, les Epicuriens et les Stoïciens professent que la morale est tout, qu'elle domine tout le reste. Pyrrhon (7288 avant J. -G.) lui-même n'est sceptique qu'en vue d'atteindre le même idéal que les précédents, soit la tranquillité du sage.
\\lème influence, mais surtout Aristotélique, au moyen-àge, sur les points que la foi religieuse n'a pas résolus.
En philosophie moderne elle s'exerce encore d'une façon sensible d'abord indirectement par Platon, Aristote et les Stoïciens, tous inspirateurs de la plupart des philosophes classiques, — ensuite par l'orientation morale de nombre de philosophes modernes comme Spinoza et Kant, — enfin, par l'intermédiaire de Kant, cette influence socratique a pénétré jusque dans les conceptions contemporaines, telles que celles de Havaisson, de Fouillée, deLachelier, de William James et autres.
Socrate avait eu des amis et des disciples fer-
veiHs, mais il n '^vait jfimais tenu i^jcole. Il avait préféré avec insistance que ses auditeurs conservassent, dans leurs rapports soit entre eux, soit avec lui-rnême, la plus entière liberté, Contvairement à cette coutume socratique, on va voir Platoq, après son vetour à Athèpes à la xcvni' Olympiade (388 ^vant J.-C), instituer une véritable académie.
Section II PLATON
(Xé le 7 du mois Thargélion, Oly. i.x]ixvii, 3, qui correspond au ^1 mai de l'an 429 avant J.-C, et j }a pieniiore année de la cvm« Ql. 3i8 av^nt J.-C.i.
Parcourons les grandes lignes de sa doctrine : Théorie des idées dialectiques, — Théodicée, — Psychologie, — Moralç et Politique.
Alais, avant toyt, il n'est pas sans qtilité de cqnnaitre les sources où s'est formé ce grand esprit. Issu d'une Tainille illustre, il prit le goût l\q ses sévères études nu logis paternel, puis il s'attacha à SQcrate qu'il fréquenta assidûment pepdant di^ aps et en subit l'influence ineffaçable, tout en gardant quelque empreinte de la philosophie des écoles antérieures.
En une synthèse aussi pviissante qu'originale, il a essayé de concilier la doctrine morale et la méthode logiqvie du maître avec les doctrines Ioniennes, Ejéatiqucs et Pythagoriciennes dans ce qu elles contiennent de ineilleui'- A JiémchfcWd emprunté la nQtipn de l'écoulement des choses (le monde sensible se con:ipose d'appai*ences instables, fuyantes, subissant toutes sortes d'influ^înces) ; — à /^////^«^o/i?, l'hypothèse de l'i\me du monde, la transmigration des âmes, une part de sa théorie des Idées, qui vient de celle des nombres ; —
ayx J^lêates il a pris son idéalisme e^ sa concpptioii des réï^lités intelligibles, et il déclare qijo le monde sensible ne peut s>xplicjuer par spi et que le multiple comme le changeant supposent une réalité immuable dans son essence.
l" Théorie des Id^es. — Fond et centre.de la philosophie platonicienne, elle est essentielle pour la compréhension de l'une de ses parties quelle qu'elle soit. La connaissance sensible est la première que nous ayons, mais la sensation ne. peut constituer la science du vrai, dont l'objet doit être immuable et ceci rés,ide dans les Idées. Celles-ci ne sont point de simples concepts, mais des réalités intelligibles, idées-types qu'il faut se garder de confondre avec les réalités véritables : on peut rappeler ici le '( Decepimur specie recti » d'Horace.
Ces idées-types sont à la fois les principes des choses et les principes de nos connaissances ; elles forment une hiérarchie.
1° Idkçs principes pes choses. — Préexistantes aux individus, ces réalités suprêmes constituent les causes exemplaires de tout ce qui existe. Tout être n'a de réalité que par sa participation aux idées que l'on se fait de son type modèle, et Ton mesure sa valeur suivant qu'il représente ce type plus ou moins fidèlement. Comment se forme cette participation ? Platon ne l'explique nulle part.
1" Idées principes de la con>'aiss.^xce. — On ne connaît une chose que si Ton peut la contempler dans son principe idéal. La science provient des idées ; elle n'est possible que par elles et ce n'est qu'une réminiscence : Platon suppose quélçs idées ont été connues par nous dans une viç intérieure qui nous en a laissé leur image plus ou moins nette.
3o Hiérarchie des idées. — Elle correspond à la hiérarchie des apparences sensibles de ce monde. Au sommet brille l'Idée suprême et finale, principe moteur de Tàme, splendeur du rêve intellectuel parfait : Vidée du Bien., le Dieu de Platon.
Pour arriver à la connaissance des Idées, le génial philosophe suit sa méthode dialectique qui consiste dans une marche ascendante de Tesprit allant de la connaissance des simples apparences sensibles à celle des réalités supérieures. Cette ascension dialectique comporte des degrés : la conjecture, dont l'objet est l'image sensible seule et la croyance qui attribue l'image à Tobjet. Ces deux degrés appartiennent à la connaissance du monde sensible, tandis que celle du monde intelligible comprend le raisonnement, vérités déduites de ccrlaices hypothèses ou de certains principes, — et Tintuition rationnelle, vérités éternelles à la cime desquelles apparaît l'Idée du Bien.
Le raisonnement et l'intuition sont les deux degrés de la science. Par la vôy.o-!,^ (intuition rationnelle) l'esprit perçoit directement les idées : pour en rendre compte Platon suppose ici une vie antérieure où l'àme a contemplé les idées, qu'elle a ensuite oubliées au moment de son incarcération dans le corps humain, mais idées restées en ellemêmes avec plus ou moins de précision. A l'occasion de nos perceptions sensibles, un souvenir rétrospectif revient à l'àme confusément, mais cette confusion disparaît sous l'influence des degrés parcourus, précédemment indiqués : la dialectique aboutit à une réminiscence.
II'' Théodicée. — D'après Platon on ne démontre pas l'existence de Dieu : comme le soleil, on le contemple et c'est par la dialectique qu'est possible une telle contemplation, dialectique des
pensées unie à celle des sentiments de l'âme. Mais si l'idée de Dieu ne se démontré pas, Vargumenl du premier moteur et celui des causes p tuiles suffisent du moins à prouver qu'une Intelligence supérieure (-v£0;j.a sçipsToç), qui a tout disposé poulie bien, est l'àme du monde, organisé et gouverné par elle.
IIP PsYCHOLo:! 3. — Pour les facultés deVànie, Platon ncst pas a^sez précis. Il distingue trois fonctions distinctes dans l'àme : l'c-'.Ojv-b., partie conçu piscible de l'àme, appétit physique, qui est le principe des actions basses et de l'amour terrestre des biens apparents et dont la puissance de connaître ne dépasse point la simple conjecture ; — le 9j'j.6;, âme moyenne qui réside dans le cœur, c'est le courage, principe essentiellement noble incitant l'homme aux sentiments élevés et dont la connaissance arrive jusqu'à l'opinion; — le voù: ou raison, âme supérieure, qui réside dans le cerveau et qui a le suprême attribut de pouvoir s'élever à la contemplation des Idées, par conséquent jusqu'à l'amour des seuls biens réels, de la souveraine beauté.
Quant à Vdnie et au corps, la doctrine platonicienne admet nettement la spiritualité de l'àme distincte d'avec le corps. Avant de lui être unie, rivée à ce queUfue chose de matériel, l'àme vivait d'une evistence |)nrement spirituelle dans la contemplation dos Idées éternelles et, toute em]:)risonnéc qu'elle soit dans le corps, elle peut resaisir son essence spiritualiste et se souvenir. Si elle est engagée dans les liens de la matière, c'est en expiation de certaines fautes. Ce corps-matière est pour elle un amoindrissement inévitable, un empêchement douloureux à la claire vision des Idées et, d'autre part, comme elle ne subit cette accoin-
tance cor[)oicllc que d'une façon accidentelle et temporaire, elle fait ses efforts pour s'en affrancfîir et réaliser ses aspirations vers les réalités éternelles.
L'ame et l'Immortalité de lame. — « Ayant préexisté au corps, l'àme doit lui survivre, dit Platon ; elle n'a pas commencé, elle ne doit pas finir; elle n'est pas seulement immortelle, elle est éternelle ». Le voG^ est éternel comme les Idées elles-mêmes, mais il y a cependant dans Ta me quelque chose de périssable qui est le désir pliysique. L'incontestable principe du philosophe est donc qu'il existe en chacun de nous une àmc universelle, préexistante au corps, impérissable ; mais il est moias affirmatiî quand il s'agit d'établir la survivanceet l'immortalité des âmes individuelles^ émanations de l'àme universelle. Toutefois, spécialement dans le Phédon, il cherche à démontrer l'immortalité persounellc; il y développe u.n bon nombre d'arguments' : — Nature de la vertu, — la science, — la génération des contraires, — la nature éternelle de la vérité, — la réminiscence, — l'activité indestructible de l'àme, — l'essence de l'àme, qui est la vie, — la sanction morale, mais ici son raisonnementest entaché de métempsycose. Au fur et à mesure des raisons qu'il a exposées, il a bien senti qu'elles uont pas toutes la même valeur en faveur de V immortalité personnelle , et cette sensation apparaît avec tant d'évidence que luimême, dans sa probité de métaphysicien, considère l'immortalité comme un beau risque à courir, ajoutant qu'il serait à désirer qu'on pût s'en laisser séduire et comme enchanter (o yàp xlvojvoç xalo;, xal Y, yp (03'7:îp £-ào£'.v ztj-m -ra TO'.aG-raj. En deux passages il répète cette même pensée d'incertitude.
1 Voir page 29 à j4 de ce volume.
Sut- cette grave question de l'âmç, c'est le Phédon cfui condense toute Targumentation de l*l;it()n et Ton peut allirmer, textes en mains, que tout le platonisme est dans ce dialogue cçlèbre. Dans un aperçu succinct comme celui-ci sur la philosophie ancienne en général, c esta peine si l'on peut faire ressortirsubstantiellement les traits du Phédon qu'on ne saurait se dispenser de reproduire ici ])our l'intelligence du drame Socratique. Voici ces traits indispensables :
Tel qu'il nous apparaît d'abord, le mopde est soumis à une grande loi, celle des contraires. D'après elle, rien ne peut être ni créé ni détruit. Ce qui est maintenant n'est qu'une transformation de ce qui était auparavant. Ainsi, rien n'est qui ne vienne de son contraire. — IMais, le monde ainsi conçu n'est encore qu'un monde tout phénoménal et apparent. Si l'on veut arriver à la réalité même, il faut voir, derrière les apparences, des principes non sensibles, des idées éternelles et absolues par essence, pouvant seules donner par leur participation l'être aux choses qui tombent sous nos sens. — La première loi du monde intelligible, du monde des Idées, c'est le principe de contradiction. Ce principe est la règle nécessaire non seulement de toute opération logique, mais de toute communication, de toute participation des choses avec les Idées. Dans le raisonnement les propositions contradictoires s'excluent ; dans les objets du monde sensible, les Idées contradictoires ne peuvent coexister. — Mais le principe de contradiction n'est pas Ja seule loi du monde intellisible ; il n'en est même que la loi inférieure. — Au-dessus, se rencontre une loi plus importante, celle que Platon nomme le Principe du mieux. Rien n'existe qui ne soit contradictoire, mais de plus, rien n'existe qui ne soit pour le mieux. La loi de la perfection
est aussi la raison de l'existence ; l'être n'existé qu'en tant qu'il réalise quelque perléction. C'est ainsi que la morale vient con^pléter la métaphysique en l'assurant sur un fondement inébranlable. On a dit souvent que V Idéalisme est la doctrine de Platon. Soit! mais il faut savoir que ce n'est pas un idéalisme abstrait, logique, mais un idéalisme avant tout moral. — Reste à connaître quelle est la place qui appartient à l'àme dans une telle métaphysique.
La première fonction de l'àme est de connaître les Idées. Le comment de la connaissance est un grand mystère ; mais, ce qui est sûr, c'est que la connaissance ne peut pas se concevoir sans une certaine affinité entre le sujet qui connaît et l'objet connu. Il faut donc, puisque l'àme connaît les Idées, qu'elle ait dans sa nature quelque chose de commun avec la nature des Idées, Les Idées sont simples par essence, l'essence de l'àme doit donc être aussi la simplicité.
Il ne faut rien exagérer pourtant. L'àme connaît les Idées, elle leur ressemble. On ne peut pas dire pourtant qu'elle soit une Idée. Sa nature est d'être une force, une force qui ne comporte ni division ni degrés, une force, qui, par son unité même, peut devenir un principe d'harmonie. Si maintenant nous considérons cette force non plus en elle-même, mais par rapport au corps, nous trouvons que son office est de commander, tandis que l'office du corps est d'obéir.
L'àme est dans le temps. Ici nous avons à considérer le passé et l'avenir. Tout, dans les principes que nous avons posés, s'oppose à ce que Ton puisse donner à l'àme une origine dans le temps. Au reste, nous pouvons avoir une certaine notion de la vie antérieure de l'àme. Quand on analyse le phénomène de la connaissance, on reconnaît bien
vite qu'il est inintelligible sans une réminiscence d'une application directe de l'a me aux Idées. Et cisttc seule observation suffirait pour nous apporter l'assurance qu'il y a une vie possible de Tâme en dehors de la vie présente, et nous sommes de la sorte conduits à entrevoir déjà la doctrine antique de la métempsycose.
Jusqu'ici, nous n'avons pai'lé c^ue de la connaissance, de la science, nous n'avons rien dit de la morale. C'est que, pour Platon, il n'y a pas entre ces deux choses d'opposition ni même presque de distinction. Pour Platon comme pour Socrate, la science et la vertu ne sont au lond qu'un seul et môme acte de l'àme, considéré à des points de vue différents.
Il est à peine besoin d'indiquer ce que peut être dans une telle doctrine la destinée de l'àme après la mort. La doctrine de l'immortalité est si bien liée à tout ce qui précède qu'elle semble presque une conséquence de tous les principes du Platonisme sans exception. Quand on voit l'Immortalité donnée comme la condition nécessaire d'une expiation suprême, on est déjà convaincu.
Telle est dans son ensemble la doctrine du Phédon.
La matière. — Voici le résumé substantiel de la doctrine du maître : puisque Vidée est la seule réalité, il n'y a que néant {-zh ay, ov) en dehors d'elle ; mais, comme réalité par excellence, c'est aussi la suprême activité, Vêtre {"^ô ov) qui se communique au néant et, par conséquent, vis-à-vis du néant, Vidée devient principe plastique, cause créatrice, si bien que le tô ;j.r, ov se transforme en to ov et participe à l'existence absolue de Lldée. Le néant devient ainsi la matière première que met en œuvre l'Idée pour en façonner le monde sensible : la
matière n'est pas le corps, mais bien ce qui peut le devenir par l'action plastique de l'Idée ; indépendamment des formes que lui donne l'Idée, la matière est le To àT:cf;i.pov, c'est-à-dire riiitorme, l'indéterm'né, le récipient universel ; elle va jusqu à se confondre avec le pur espace qui, selon Platon, c( est aussi incréé qu'éternel. » — Toutefois, de même que la matière éternelle est V essentiel auxiliaire de ridée créatrice, de même elle en est, par contre, l'éternelle entrave informe, illimitée; elle est virtuellement opposée à toute forme : néant, négation du tô ov, c'est-à-dire du bien, elle résiste au bien, et s'efforce perpètuellernent à l'entraver, à le détruire. Il en résulte, d'une part, qu'elle est la cause première de l'imperfection des choses, du mal physique et moral, et, d'autre part, de leur instabilité, de leur état précaire, de leur caractère mortel.
IV Morale. — Dans Platon, le somerain bien pour l'homme consiste à mettre son âme en harmbiiië confoi-me à l'Idée du Bien, à imiter L]iieu. C'est le rrioyen d'être heureux : liés l'un à l'autre par « ùhe bhaînë de fer et de diamant », le bonheur et la vertu sont inséparables. A part la souffrance physique, le sage est plus heureux, même au milieu des tortures, que le tyran prospère.
Gomme Socrate, Platon aftirme que la vertu est la science du Jhen ; le vice, erreur ou ignorance. Personne n'est volontairement méchant. Toute vie morale consiste à s'isoler de la matérialité des sens et à développer sa raison : quand toutes autres facultés sont dominées par le voù^, l'homme se rapproche du divin et fait régner V ordre et la /as7ice aussi bien dans sa vie individuelle que dans l'exitence. sociale. La justice est la vertu loiidamentaie, la mère des vertus particulières à cha-
cune des trois âmes, dont elle réalise rhannonie et l'unité morale : ainsi la Sagesse est la justice de l'esprit —le Couraoe. celle du cœur, — la Tempéranee. celle des sens, - la Piété, celle de nos rapports avec la divinité.
V« Politique. — V: éducation est indispensable à Ihomme pour parvenir à la justice et, par elle, à ressembler au divin. Isolé, l'homme ne saurait prétendre à cette ressemblance. But final des choses, la justice ne peut se réaliser que dans^la collectivité ou Etat. Pour Platon comme pour bocrate, la morale ne s^envisage point séparée de la politique.
Etat idéal dans Platon. — Gomme l'individu, TELat comprend trois éléments ou classes : les Philosophes formant l'intelligence et la tète de l'Etat, les Guerriers, îe cœur de l'Etat, classe militante, —l'ensemble des artisans, agriculteurs, esclaves, classe servante correspondant à l'âme sensuelle Chacune de ces classes doit avoir sa vertu propre : la première, \^ Sagesse, - la deuMeme, le Courage, — la troisième, Y obéissance aux deux classes supérieures pensant et combattant pour elle Or, la politique a pour rôle d'amener l harmonie entre ces classes sociales. A cet effet, les intérêts particuliers doivent se plier aux exigences d'unité et d'intérêt général à tel point que l Etat absorbe l'individualité, la famille, la propriété. Telle se comporte la cité idéale dans l'île Atlantide rêvée par Platpn ; mais il ne se dissimule pas qu'elle ne peut rester indéfiniment en sa perlection. On assiste à sa décadence et la philosophie en suit toutes les phases : timocratie, gouvernement militaire, puis démocratie, pouvoir de la multitude où, sans règles ni lois, l'àine des ci-
toyens glisse sur la pente de tous les desordres de V anarchie. Inévitablement alors la tyrannie succède, suprême abaissement.
Toute cette partie de Platon est traitée dans la Politique y où il en détermine l'objet et définit la politique « science du gouvernement par la persuasion » ; — dans les livres vi et vu de la République^ où il trace le tableau de V Etat parfait^ c'est-à-dire tel qu'il devrait exister si les citoyens pouvaient être débarrassés de tout préjugé et de toute coutume ; — enfin dans les Lois, où il étudie les meilleures conditions au moyen desquelles il serait pratiquement possible en Crète de fonder une colonie grecque, commentaire et reproduction embellie des législations de Minos pour les Cretois et de Lycurgue pour Lacédémone.
Vl" Conclusion générale sur l'œuvre de Platon. — A travers tous les temps, elle a été justement admirée, étudiée, reproduite. N'a-t-elle pas en effet d'incontestables mérites? Le grand philosophe a supérieurement distingué la stzV/zc*? de^o/.>m^OA^, le monde des choses en soi immuables, éternelles, d'avec celui des apparences contingentes et variables. Comme objet suprême de l'amour et de l'intelligence de l'homme, il lui a désigné le Bien souverain, le Bien ]:)ar excellence qui est Dieu. Comme politique, il a proclamé des principes supérieurs de gouvernement honnête, et, à une politique d'expédients, il a substitué un idéal de justice sociale.
Sa doctrine a été enseignée et conservée' par l'Ecole ou Académie qu'il avait fondée entre les années 388 à 3G7 avant J.-C, et dans les règlements de laquelle il avait fait ])asser quelque chose de la sévérité pythagoricienne, sans que pourtant on puisse prétendic que cette école platonicienne
ait été une imitation des instituts pythagoriques. L'enseignement, comme celui de Socrate, était gratuit ; les leçons étaient publiques ; elles avaient lieu dans le gymnase de l'Académie'; l'auditoire était nombreux et Platon parlait ordinairement en se promenant, habitude que maintiendra Arislote. Bientôt s'introduisit l'usage de réserver les questions les plus ardues pour les développer devant des disciples choisis parmi les plus instruits et les plus zélés qui recueillaient pieusement presque mot pour mot les savantes leçons du maître'.
Celui-ci ne voulait pas seulement exposer des vérités acquises, mais il tenait essentiellement à pratiquer une méthode, et une méthode d'invention. Or, les deux formes, qui en font le mieux ressortir les procédés utiles au mouvement de la pensée, sont la méditation et le dialogue. Mais, si la forme méditative convient à lin génie solitaircomme sera celui d'un Descartes, la forme du dia-
lo<>-uc convient admirablement à un génie poétique
o comme celui de Platon.
Mais celte admiration qu'on lui doit ne peut cependant faire oublier les erreurs fondamentales de ce disciple de Socrate, les défauts qui déparent sa philosophie, tels que la préexistence des âmes, l'excès de ses tendances idéalistes, le rôle qu'il attribue à la matière et aux atomes, l'âme universelle, l'utilité sociale préconisée au-dessus^ de tout, même du bien moral et de l'honnêteté, l'absorption de la famille et de la propriété dans l'État, la vertu ramenée à une science et, par suite
1 xMoniiment public situé hors d'Athènes, à la distance de six slados de Dipyle, nom de la porte du Céramique.
i 11 est certain que Platon avait formé autour de lui un cercle de jeunes philosophes tout intime qu'il réunissait régulièrement dans .les banquets, selon une habitude familière à toute l anUquité et que Socrate et les Pythagoriciens avaient tous adoptée.
logique, la méconnaissance de la volonté de rhomme et du libre arbitre. Cependant l'œuvre de Platon n'en est pas moins louable par ses données élevées, parfois sublimes, par ses analyses (l'une finesse incomparable, et l'on y trouve une philosophie de la politique aussi vraie de nos jours qu'elle l'était à l'époque de l'immortel philosophe.
Sk;;tiu.\ III ARISTOTE
(né à Stagyre en Macédoine 38'» ans avant J.-C, mort à Chalcis en 322),
Ce génie encyclopédique était fds de Nicomaque, médecin du roi Amyntas II de Macédoine. Pendant plus de vingt années il suivit les leçons de Platon ; devint précepteur d'Alexandre ; fonda dans le gymnase du LijcéeVéco\e Péripatéticienne, puis, à la mort d'Alexandre, se retira à Eubée, île de la mer Egée (aujourd'hui Négrepont).
Par la supériorité de sa doctrine Aristote est le ])hilosophe le plus éminent de l'antiquité. On peut grouper en trois séries les éléments de son œuvre immense en importance comme en étendue : I" Théorie de la connaissance, — 11^ Métaphysique et Théodicée, — IIP' Ps/jchologie, — IV Morale et Politique.
I" Théorie de la connaissance. — A la fois disciple et adversaire de Platon, il diffère essentiellement ici de son maître, qu'il surpasse d'ailleurs par un esprit plus précis, plus observateur, plus positif. Non seulement il rejette la théorie platonicienne des Idées, mais il l'attaque avec vigueur. Pour lui, Pliypothèse dés prétendus types éternels
des choses ne constitue que des abstractions réalisées ; le réel n'est pas universel ; seuls, les individus existent réellenieht; il n'est pas d'idées innées ; donc pourquoi vainement chercher des idées en dehors des choses qui tombent sous l'expérience ?
Comme Platon cependant, il admet qu'il y a des essences (ojc-b.) et qu'elles sont l'objet de la science, mais il affirme que les essences ne sont et ne peuvent être réalisées que dans les Individiis. — Relativement à la matière et à la forme de la connaissance, Aristote pratique la proposition antique « Nihil estin, intellectu quin prias f lie rit in sensay), toutefois sans l'entendre au sens empirique, puisqu il réclame pour cela deux éléments : expérience et intetli^ence. Le premier fournit Voh- ']et sensible ; le second dégage par son action propre l'élément intelligible constant et universel qui se trouve enveloppé dans cette image sensible.
De là X Idée et Aristote distinsfue deux moments pour la formation de cette idée : en premier lieu, par X abstraction^ l'esprit transforme les indices concrets en données intelligibles^ et son rôle ici est actif ; — ensuite, informé au moyen de ces données ou espèces précisées, l'esprit les connaît et son rôle devient passif. En un mot, distinction entre X intellect actif et X intellect passif auti-ement dit entre X abstraction ou généralisation et la mémoire qui conserve le produit de la connaissance. — La science devient possible quand l'abstraction a permis de dégager les principes, les éléments essentiels des choses : leurs c<7wa<?.9 apparaissent, c'est alors la connaissance scientifique. Jusque-là, tant que les causes sont inconnues, les éléments que l'on a devant soi ne peuvent constituer que des opinions.
Gomme procédé scientifique on a recours à la
démonstrntion, dont les éléments sont déterminés par la log que^ et ici apparaissent la théorie du syllogisme avec la théorie de Vitiduction, cas particulier de la déduction. La science suppose donc la recherche et la démonstration des causes.
11" Métaphysique, ou théorie des causes (avec la THÉODicÉE et la psychologie). Cette triple théorie est la base de toute la métaphysique d'Aristote.
!<' — Tout être réel résulte de quatre causes il existences : 1° cause matérielle ou matière première, c'est une possibilité d'être, une réalité indéterminée, mais susceptible de recevoir une détermination précise; '2° cause for/fi elle, principe déterminant qui transforme en 'notre esprit une réalité indéterminée en un cire tel ou tel ; 3" cause efficiente qui unit matière et forme ; 4'' cause finale, soit la fin qui sollicite Tacté de la cause efficiente.
Quoique ces quatre causes soient nécessaires à la production de tout ce qu'on appelle être (tô ov), la matière (principe déterminable) et la forme (principe déterminant) sont les éléments constitutifs du TÔ ov : (( la matière sans la forme n est (\\\.' en puissance, la forme seule en constitue une réalité en la faisant passer à Y acte, et ce passage de la puissance à l'acte s'opère au moyen du mouvement » (y, X'IVY.TU)'.
2" — Sur r existence et la nature de Dieu. — La doctrine aristotélicienne peut être ainsi con-
^ Aristole distingue quatre espèces de mouvements : 1° mouvement quant à la substance qui est le passage d'une façon d'être à une autre substantiellement distincte :1a génération; — 2° mouvement quant à la qualité : l'altération ; — 3" mouvement quant à la f/uanliti', c'est l'augmentation ou la diminution; — mouvement quant au lieu, c'est la translation,
densée : tous les êtres ont une tendance incessante au mouvement de s'élever du degré inférieur au degré supérieur, en passant de la puissance à Tacte ; or tout mouvement présuppose un moteur (x-.voùv) déjà en acte, mais la série des mouvements n'est pas indéfinie : il faut s anèler dans la régression qui en parcourt l'enchaînement (àvavy-/-, o-T/.va'.) et l'on doit admettre ww. premier moteur qui ne tienne pas d'un autre le mouvement qu'il crée (x'.vo'jv àx'lv/.TOv) .
3° — Vâme, d'après Aristote, est au corps ce que la matière est à la forme : elle donne au corps vie, organisation, unité. Une union substantielle règne entre les deux parties du composé humain. Trois sortes d'âme sont reconnues par le philosphe dans ce composé intime : — Tâme végétative, principe vital des plantes, — âme sensitive, principe des actions sensibles des animaux, — âme raisonnable, personnelle â l'homme et principe des opérations de l'intelligence, et cette àme supérieure cumule en elle-même les fonctions des deux autres. — ^ H y a donc dans l'âme humaine â la fois puissance végétative, sensibilité et puissance de la pensée. A la sensibilité se rattachent la faculté motrice, le sens commun, V imagination, la mémoire, V appétit rationnel (dénomination qui désio-nc dans Aristote la volonté), a. L'homme est le père de ses actes », dit-il.
Tout à la fois, la volonté tient de l'intelligence et du désir : par celui-ci elle a en vue une fin à réaliser et, par celle-là, elle choisit les moyens pour arriver au Bien ou bonheur qui semble préférable à son libre-arbitre.
111" Morale. — En morale, Aristote admet donc qu'i rhomme jouit de son libre arbitre dans la ma-
nifestation de ses actes cL eu sii])p(jrte la responsabilité. Sa morale est empreinte d'une profonde différence avec celle de Platon, son maître ; car la vertu, pour Aristote, n'est pas seulement une science et il est possible d'être méchant volontairement. Mais il est d'un intérêt majeur de définir d abord ce qu'il entend par le souverain Bien, fondement de la morale. Il le prend comme synonyme de bonheur, non pas un boidieur quelconque, mais celui qui provient de l'activité la plus parfaite de l'être luunain. Or le résultat j^ar excellence de cette activité, ou acte de volonté le plus éminent, étant celui de la raison^ le souverain Bien de l'homme consiste nécessairenrent en une contemplation de la pensée pure (vo/.c-sok vôt.t'.ç), conforme au beau, au bien, au vrai. Par la on devient semblable à Dieu \
Ce qui mène au «bonheur c'est la vertu, qui est le facteur essentiel et habituel de bien faire, c'està-dire de vivre conformément à la raison. A cet effet le bon moyen est de pratiquer le juste milieu en toutes choses, « le rien de trop {;jLY,oèv àyav) » des poètes gnomiques : voilà ce qu'enseigne Aristote du gouvernement de l'àme et il trouve autant de vertus spéciales qu'il se rencontre dans la vie de désirs à soumettre à la loi du juste milieu (m w^r//o.s/<7^(777«.s). Ces vertus, pratiquement variées, « préparent Phommê à la vertu suprême qui est la mise en exercice de la pensée pure se contemplant elle-même, et cette pensée-là répugne à l'excès ». Telle est la morale de la vertu indivuclie.
Morale sociale. L'homme vit au mil.eu de ses
' Il faut cependant observer qit'Aristote, à l'encontre des Stoïciens, ue inéprise pas les biens extérieurs, naais il les consiière comme des éléments inférieurs, accessoires, du bonheur. Plus tard Sénèc^e suivra et développera cette doctrine.
semblables et, par conséquent, il a des devoirs de bienveillance et de justice à remplir.
Son premier et plus important devoir, c'est de respecter les droits de chacun, principe du /ufi. cuique trihuerc, fondement du droit avec Vho/iestr vivere et X aiteriun non lœdere des philosophes et des jurisconsultes. Dans Aristote, la justice est coniinutatwe^ celle qui préside aux échanges et a son essence dans l'égalité, — ou distributive, celle qui repose sur la proportion et préside à la distribution des charges.
On doit, en outre, avoir bienséance et amitié envers ses semblables. Ces sentiments complètent la justice. Aristote les estime tellement qu'il déclare la justice inutile si les hommes d'une société étaient unis par une véritable amitié, tandis que, si tous n'étaient que justes, ils ne pourraient même alors se passer de lamitié.
W^ Politique. — Les lliéories communistes de Platon sont répudiées pnr Aristote. Pour le bien des in lividus comme de 1 Etat, la famille etlaprol)riété sont indispensables, dit-il ; mais il partage cette erreur de l'antiquité de croire que l'esclavage est pratiquement une condition légitime économique de la vie sociale, tout \en admettant qu'il constitue théoriquement un mal.
Il pose le principe que VEtat a le but et l'obligation de rendre heureux les citoyens en les aidant à bien vivre et à jouir de la situation dont ils sont dignes : son essentielle vertu est la justice. Aussi tous peuvent également aspirer au gouvernement en proportion de leur mérite personnel.
Quant à la meilleure forme de gouvernement, Aristote, plus avisé des faits sociaux que Platon, ne conçoit point comme lui un Etat idéal; il re-
jette l'utopie et procède par enquête. Aussi analyse-t-il en détail origine et développenient d'un grand nombre de constitutions avant de formuler son avis. Cependant ses conclusions sont loin d'être absolues, puisqu'il reconnaît de la valeur à toutes les formes gouvernementales à condition de garantir efficacement l'ordre et la liberté, avec cette nuance tendacieuse : « Tous les citoyens doivent être admis à prendre part aux fonctions publiques, mais ne sont citoyens que ceux qui, par situation et par culture, sont aptes à remplir leurs devoirs civiques. » En somme, sa préférence est pour une république tempérée^ excluant les trop grandes fortunes et les misères "excessives.
V Conclusion crit:que sur Aristote. •^- Parmi tous les philosophes anciens, il se distingue par un vaste savoir encyclopédique et une rare érudition pour l'époque où il a vécu ; par les progrès et Tinfluence de ses théories philosophiques, morales, politiques, dans la pensée humaine; parla création de la logique qu'il a portée à son j)lus haut degré de perfection.
Mieux que Platon, il a su définir les rapports de l'àme avec ceux du corps; proclamé le libre arbitre et la responsabilité ; marqué une ligne de démarcation entre le monde moral et le monde intelligible identifiés à tort par son illustre maître. Sa théorie de la connaissance sera, seize siècles après lui, reprise par saint Thomas et peut-être même reconnue comme solution définitive du j)roblème. Celle de la vertu et des vertus dans la Morale à Niconiaque est appréciée comme à peu près inattaquable. Dans sa théodicée, très défectueuse à certains égards, on remarque des passages d Une incontestable supériorité, tels que ce concept de
l'acte pur sans mélange de puissance. En politique il repousse l'utopie.
Par contre, on doit amèrement critiquer sa philosophie réaliste, dont la tendance au sensualisme a inspiré ses successeurs pour les conduire au matérialisme d'Epicure, de Zenon, de Lucrèce : on ne saurait admettre un Dieu, parfait en soi, mais exclusivement absorbé dans la contemplation de son essence autant qu'étranger à l'organisation et au gouvernement du monde. L'humanité, n'ayant rien à en attendre, ne pourrait lui consacrer ni son culte, ni son amour. — Enfin, quoique très élevée et l'une des moins imparfaites de l'antiquité, sa morale contient de sérieux défauts : au point de vue théorique elle ne peut se soutenir parce qu'elle manque de fondement absolu et de sanction suffisante; au point de vue pratique, étant uniquement concentrée dans la recherche du bonheur, elle est dépourvue de désintéressement et de grandeur. Trop enclin à glorifier sans mesure la raison humaine, Aristote n a pas compris qu'elle ne peut être le véritable principe de l'obligation morale et que la vraie destinée de l'homme doit être apréciée au-delà de sa vie mortelle.