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CHAPITRE III PHILOSOPHIE POST-ARISTOTÈLIQUE

Cette période va se prolonger jusqu'à Tannée 529 de l'ère chrétienne, c'est-à-dire jusqu'à la suppression des écoles philosophiques par Justinien.

Son caractère général est d'être nettement morale : recherche du souverain bien. Elle apparaît après Platon et Aristote, dont les études métaphysiques vont être oubliées ou dédaignées. Au iii^ siècle avant J.-C, trois écoles nouvelles s'emparent du monde intellectuel et veulent subordonner tout à la morale. Cette morale a pour caractère de tendre uniquement à la sagesse pratique, à la recherche du bonheur individuel. Ici la morale est séparée de la politique : les Epicuriens, les Stoïciens et les Sceptiques ne prennent nul souci du bonheur social.

Puis, d'autres évolutions philosophiques viennent se produire à travers les temps pour arriver du vi*" au ix' siècle aux précurseurs de la scolastique.

Il est logique de diviser cette vaste période de la manière suivante : 1° Épicurisme, Stoïcisme, Scepticisme, — 2". École néo-platonicienne d'Alexandrie, — 3^' Pères de l'Église grecs et latins, — 4" Précurseurs de la scolastique, — iV' enfin destinée de la philosophie au moyen-âge.

Section I" Epicurisme, stoïcisme, scepticisme.

ÉpicuRE (341-270 avant J.-C).

La théorie de la connaissance dénommée Canonique d'Épicure n'est ni plus ni moins que purement sensualiste. Démocrite, le plaisant philosophe (470-361), en est le père. Toute connaissance dérive de la sensation et se forme i^diY Vidée-image. PourEpicure, il y a trois signes de vérité : — sensation, qui est évidente par elle-même, puis conservée par le souvenir, enfin transformée en idée générale, — anticipation^ idée générale projetée dans Tavenir, puisque, par le passé, on peut prévoir, anticiper les sensations futures du même ordre, — affection^ qui est simplement la sensation envisagée comme affective et qui, fondement de la morale, distingue le bon du mauvais. Tel est \ epicurisme canonique., mais il y a deux autres genres d'épicurismes.

Epicurisme physique. Le ^'ide et les atomes sont les éléments de formation de tous les êtres. Pas un atome ne se perd, il est éternel et il ne diffère que par la forme d'autres atomes. Ceux-ci sont matériels, en nombre infini et fatalement mobiles, tout en ayant la faculté de dévier un peu de la verticale. Grâce à ces caractères ou clinamen, les atomes ont pu se rencontrer, s'agréger, former Tunivers et tout ce qui existe. Donc, aucune intervention des dieux ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans l'avenir ; les lois du monde sont mécaniques ; pas de causes finales ; la disposition des choses, leur organisation, leur ordre

sont un pur effet du hasard; les dieux existent, mais sans s'occuper ni des hommes, ni des choses, vivant heureux dans les intermondes. En ce qui concerne l'àme humaine, elle se distingue du corps seulement j)ar la matière plus subtile dont elle est composée, jouissant d'une liberté restreinte qui est la spontanéité résultant du clinamen^ et partageant du reste la destinée du corps.

Ethique. Notre nature a pour droit de rechercher le plaisir et de fuir la douleur : Epicure place le souverain bien dans le plaisir et tout plaisir est légitime, mais le sage en use avec modération et prudence. Deux sortes de plaisirs : ceux qui proviennent du mouvement, entraînant avec eux l'éphémère, le fugitif, souvent la douleur, — et ceux qui sont stables, ayant à la fois durée, tranquillité, absence de conséquences fâcheuses et de passions. Cette philosophie considère donc comme souverain bien plutôt l'absence de douleur que la jouissance active du plaisir, toutefois en prenant soin de savoir judicieusement régler ses désirs. Aussi la vertu est-elle nécessaire, mais elle n'a par elle-même aucune valeur, puisqu'il faut l'acquérir pour le bonheur qu'elle peut procurer à l'homme. Epicure ajoute : « Si l'on vient à les séparer du plaisir, toutes les vertus ne valent pas un jeton de cuivre. » Triste conclusion. Comment la doctrine du plaisir a-t-elle pu amener ce philosophe à la théorie de la frugalité, de l'immobilité et du désintéressement ?

Stoïcisme. On a vu naître à la même époque le stoïcisme et l epicurisme. Tous deux ont essayé de porter remède aux mêmes maux : d'affranchir l'homme de lui-même, de lui garantir au sein du malheur l'inviolable asile du moi intérieur. Mais,

tandis que V épicurien, se dérobe, s'efïorce de s'effacer, le stoïcien se redresse dans sa fierté, lutte hardiment jusqu'au point de nier le mal afin de cesser d'en souffrir. Ces deux attitudes procèdent des divergences fondamentales des deux écoles. Dans la première, le dogme est Tme/'/z^ ,• dans la seconde, V effort est partout au fond des choses et l'on doit mépriser la douleur.

L'origine du stoïcisme remonte soit aux Ioniens et à Heraclite (500 avant J.-G.) dans la doctrine du feu, source de tous les phénomènes physiques, — soit à Antisthcne (élève de Socrate et fondateur de la secte des Cyniques) qui a prêché que le souverain bien est la vertu, c'est-à-dire Teffort, — soit à Aristote qui enseigna la finalité universelle, mais finalité immanente et non pas transcendante, — soit enfin à Zenon (336-264 avant J.-C.) qui fut le véritable fondateur du stoïcisme.

Théorie de la connaissance. Chez les Stoïciens comme chez les Epicuriens, toute connaissance vient des sens. L'âme est primitivement comparable à une feuille de papyrus sur laquelle rien n'est écrit et où les sens tracent des empreintes : alors son activité donne une existence intellectuelle à cette passivité en formant des idées générales et arrive à la science. Quatre degrés dans la connaissance : — sensation, point de départ initial autant que nécessaire à l'opération, — assentiment, produit de la réflexion, — compréhension, qui réunit et présente les idées générales, — enfin synthèse ou la science des connaissances ainsi acquises. Une main ouverte, demifermée, fermée et les deux mains se serrant l'une l'autre formaient le symbole de ces divers degrés.

Physique. Pour les Stoïciens, la philosophie de la nature constitue un Panthéisme dynamis-

tique. Dieu et le monde ne sont qu'un seul être ; l'univers se compose en réalité de matière et de force ; celle-ci, élément actif qui pénètre celle-là, l'organise et la met en mouvement : c'est l'âme des choses, c'est la divinité, « fea artiste dont la féconde action donne naissance à toute l'infinie variété des phénomènes naturels », force divine, à la fois destin et Providence, puisque l'ordre des choses est rigoureusement déterminé, en même temps qu'il est rempli d'intelligence et de suprême harmonie.

Ame humaine. C'est une étincelle du feu divin, une petite parcelle de l'àme universelle où elle rentre après sa séparation d'avec le corps. Il ne lui est possible d'agir que selon les lois du déterminisme universel ; elle n'a aucun libre arbitre, pas plus que Dieu dont elle est une émanation : « Volentem fata ducunt, nolenteni trahunt. » La résignation de l'esprit est son unique semblant de liberté.

Morale. Dans la vie humaine, le but suprême et le souverain bien de l'homme, c'est la vertu. Etre vertueux, c'est vivre conformément à la nature ; or la nature de l'homme^ étant d'être non pas purement sensible (car la sensibilité est une maladie de l'àme), consiste dans l'essence de la Raison et son exercice ; donc c'est vivre conformément à. la raison qui est dans l'univers. Tout acte de volonté humaine doit être d'accord avec celle de Dieu. Pour cet objectif, il faut, d'un côté, développer en soi l'effort, principe essentiel de notre nature raisonnable et constitutif aussi de l'univers ; d'un autre côté, on doit maîtriser en soi toute émotion, toute passion, parce que ces efïets de sensibilité constituent un relâchement et, par conséquent, sont contraires à la raison qui,

seule, est notre vraie nature. En résumé, ie devoir et la vertu ne résident point dans la contemplation, mais bien dans l'énergique activité du vouloir rationnel, quelles qu'en soient les souffrances. Il mène à la félicité parfaite.

Les Romains se sont imprégnés de ces influences philosophiques austères. Leur caractère relève du goût romain pour les choses pratiques, par conséquent de l'épicurisme et principalement du stoïcisme. Aucune originalité.

1° L'ÉPICURISME, Stoïcisme et Scepticisme a Rome.

Il a son représentant le plus éblouissant et le plus enthousiaste dans Lucrèce' (95-51 av. J.-G.) dont la biographie est peu connue et dont l'œuvre du De natura reruni n'a pas été achevée. Son poème didactique vise à rendre Thumanité plus heureuse en l'arrachant par la science aux combinaisons légendaires sur la vie future et l'intervention des dieux dans le gouvernement du monde. Mais il contient des beautés de premier ordre, parsemées dans les six livres qui le composent.

Le premier est consacré aux atomes, principes de tout : rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme. — Le deuxième, à leurs qualités et mouvement : en s'agglomérant , les atomes ont constitué les divers corps. — Dans le troisième, étude de Lame humaine dont la nature est d'être formée d'atomes infiniment subtils et périssables avec le corps. — L'origine des idées est exposée au quatrième livre: toutes proviennent des sens et, de là, il donne une théorie des sensations, du

i Voir la notice donnée par MM. Bcnoîst et Lantoine d«ns leur texte de Lucrèce, éd. Hachette.

sommeil et des passions. — La cosmogonie générale de l'univers occupe le cinquième Livre. Celuici, qui débute par une grandiose apothéose d'Epicure, est incontestablement le plus génial et le plus poétiquement conçu : Lucrèce s'y montre le premier précurseur des savants modernes, car il a entrevu la plupart des doctrines scientifiques dont on vit aujourd'hui. En physique, il proclame le mécanisme et la fixité des lois de la nature; il parle de Lame et du corps comme un psychophysiologiste de nos temps; dans le domaine de l'anthropologie, son exposé des âges préhistoriques cadre avec le système de l'évolution ; il y a là, en germe, toutes les idées des Darwin, des Lubbock, des Herbert Spencer. — Toutefois, par son essence matérialiste, sa philosophie est empreinte de faiblesse et d'insufïisance : elle est loin de fournir solution aux problèmes qu'elle se plaît à soulever, car, pas plus que les évolutionnistes, elle ne donne une raison plausible des atomes, ni la direction de leur mouvement, ni la genèse de la vie, ni la naissance de la pensée, ni l'apparition de la vie morale. A propos de la morale de Lucrèce, on doit noter que, semblable en cela aux morales positives et indépendantes de notre époque, elle en bannit radicalement tout élément métaphysique comme tout sentiment religieux quelconque. Négation du bien et du mal, du devoir et de la vertu.

11° Sénèque.

En prose, les petits traités de morale de l'incomparable Sénèque (2-68 après J.-G.) et ses 124 lettres au chevalier romain Lucilius nous révèlent la philosophie païenne d'un excellent directeur de

conscience, doué de parfaites qualités psychologiques et d'une merveilleuse souplesse pour imposer ses idées stoïciennes à ceux qui le consultent d'une âme confiante. Sénèque exècre la dialectique et cependant, quand il est amené à s'en rapprocher, il le fait avec une paternelle douceur. De plus, évitant le ton dogmatique, il emprunte ses arguments aussi bien à Zenon qu'à Epicure avec de séduisants détails, tels que ce charmant apologue des trois Grâces à propos de la bienfaisance. — Quant à ses idées, la morale qui s'en dégage est très élevée, mais il met trop exclusivement dans l'âme individuelle le principe de la vertu. Tout est marqué au coin de cet individualisme : les rapports sociaux, l'humanité, la charité, la notion delà solidarité tiennent moins de place chez lui que dans Gicéron ou chez les Stoïciens antérieurs et, pour lui, la vertu suprême est la dignité. Cette préoccupation exagérée, tout ensemble haute et étroite, ne Ta-t-elle pas amené à recommander le suicide ? Singulière et contradictoire défaillance de sa philosophie.

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