‹ La philologie classiqueChapitre 10 sur 26 · K. Brugmann, Griechische Grammatik, 2e éd., p. 3 et · texte numérisé non relu

K. Brugmann, Griechische Grammatik, 2e éd., p. 3 et

tivée, la moins littéraire. Le philologue portera son attention avant tout sur la langue employée dans la littérature. Enfin, tout ce qui est individuel ou personnel, dans la langue, est nul et non avenu pour le linguiste, si ce n'est en tant qu'il y observe le fait même de l'individualisation dans le langage; que l'homme qui individualise s'appelle Homère ou Ghérile, Virgile ou Mévius, peu lui importe. Pour le philologue, c'est, au contraire, ce qui importe le plus, car c'est cette grammaire individuelle, s'il est permis de s'exprimer ainsi, qui lui sert le plus pour l'intelligence des écrits, pour la critique des textes, pour la détermination de l'époque, et souvent de l'auteur d'un ouvrage ; toutes choses essentiellement comprises dans sa tâche et dont le linguiste ne se soucie pas le moins du monde. Les parties même de la grammaire n'offrent pas un égal intérêt à l'un et à l'autre. La phonétique jouit en toute première ligne des faveurs du linguiste, parce que c'est là qu'il réussit le mieux à observer des faits d'une portée générale, ou des lois, comme on dit; puis vient la morphologie, tandis que la syntaxe a été jusqu'ici fortnégUgée. C'est juste l'inverse pour le philologue, que la phonétique touche peu, la morphologie davantage, et la syntaxe plus que le reste, parce que c'est là principalement le domaine de l'individualité.

La méthode même, la manière de traiter les questions sera différente. Soit la déclinaison latine, puisque c'est le sujet qui nous occupe celte année dans un autre cours. Le philologue commencera

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par recueillir les formes existantes, en notant rigoureusement les auteurs qui ont employé celles qui ne sont pas d'un usage commun; car cet emploi contribuera à caractériser ces auteurs. Il distinguera les formes archaïques des formes classiques, post-classiques et uéologiques ; les formes usitées eu prose et celles qui sont admises en poésie. Enlin, pour expliquer les formes, il procédera par voie analytique, en remontant dans les âges, et, s'il ne trouve pas, dans le domaine du latin, l'explication cherchée, il empruntera des lumières aux dialectes voisins, et enfin aux langues congénères. Le linguiste, au contraire, qui opère à la fois sur plusieurs langues, suivra la méthode^inverse. Il commencera par rapprocher les traits communs à plusieurs langues, et, partant de là, il cherchera à éclaircir ce qui est particulier à chacune. Il suivra les transformations d'un suffixe indo-européen d'âge en âge , et finira par le reconnaître dans une désinence casuelle latine. Il sera plus curieux encore de formes rares que le philologue , mais sans se soucier de savoir qui les a employées , dans quel genre littéraire, et en vue de quel effet de style.

Mais en voilà assez sur les différences. N'oublions pas que nous avons fait un devoir au philologue d'envisager la grammaire grecque et latine non seulement d'après sa propre méthode, mais aussi à la façon du linguiste. D'ailleurs, il sera amené forcément, s'il n'a pas fait de la linguistique lui-même, à emprunter au linguiste des renseignements sur

les arutres langues indo-européennes, afin d'éclairer par elles ce qui reste obscur tant qu'on s'en tient au grec et au latin seuls. Mais lui-même ne considère pas la langue uniquement comme moyen d'expression à l'usage des individus. La langue d'un peuple est une des manifestations les plus intéressantes de son esprit , et voulant connaître , comme nous l'avons dit, la vie tout entière des deux peuples classiques, il ne négligera pas plus leurs langues, chacune dans son ensemble, comme produit de l'esprit national , qu'il ne laissera de côté leur droit, leur religion ou leurs beaux-arts. Il reste toujours une nuance, vous le voyez. C'est une nation que le phil6logue cherche à connaître par sa langue, ce n'est pas l'être humain qu'il étudie dans le phénomène du langage. Mais c'est la langue comme telle, la langue comme produit qu'il examine, aussi bien que le linguiste ; c'est sa structure, son mécanisme, son fonctionnement. De cette similitude du but découlera la similitude de la méthode. En même temps que le but pratique des exercices écrits, en même temps que le but plus élevé de la lecture des auteurs, le philologue poursuit, dans l'étude de la grammaire, un but de science pure, et à cet effet il adopte la méthode de la science pure. Dès l'antiquité, suivant les temps, les hommes et les circonstances, chacune des trois manières d'étudier la grammaire a été tour à tour en faveur. Platon, dans le Gratyle , nous offre un premier et bien rudimentaire essai de la troisième. C'est le langage comme phénomène et ses rapports avec la

peQsée qu'il examine ; c'est l'une des fonctions de l'esprit humain qu'il veut connaître. Dans l'étroit horizon où il était enfermé, puisqu'il ne connaissait qu'une seule langue ; avec le peu de travail analytique appliqué jusqu'alors à cette seule langue, et aussi avec sa propre disposition d'esprit toute spéculative, sa tentative ne pouvait aboutir. Il a fallu le labeur de bien des siècles, et des circonstances toutes nouvelles pour qu'on pût la reprendre avec quelques chances de succès. Il nous est facile, après coup, de le comprendre. Les anciens, et aussi, jusqu'à ce siècle, les modernes, ne pouvaient guère s'en rendre compte, et ont continué à s'acharner plus ou moins inutilement sur des problèmes pour la solution desquels les éléments leur manquaient.

La grammaire proprement philologique est celle que les Grecs ont surtout cultivée, et non sans succès. Nous avons vu comment leur ancienne littérature formait en grande partie la base de l'instruction de la jeunesse. Pour faire valoir cette littérature, disons même d'abord, pour la faire comprendre, il furent amenés à en étudier la langue, à remarquer les mots ou archaïques ou de dialectes différents. D'un autre côté, s'appuyant sur l'analyse logique des philosophes, on poursuivit avec zèle la distinction des parties du discours, et l'on réussit tant bien que mal à se débrouiller dans la flexion et la dérivation. Ces divers résultats ne tardèrent pas à s'assembler en corps de doctrine , et finirent par prendre une forme systématique. Le cadre de

la grammaire telle qu'on l'expose aujourd'hui est à peu près celui qu'a tracé Denys de Thrace (environ 100 avant Jésus-Christ.)

L'étude pratique de la grammaire, qui a pour but d'apprendre à parler et à écrire une langue, s'est plus visiblement développée chez les Romains. Ceux-ci ont reçu des Grecs la grammaire savante toute faite. Ils n'ont eu qu'à appliquer à leur langue les théories des Grecs et à faire sur les poètes et les écrivains latins des observations analogues à celles que les Grecs avaient faites sur les leurs. Mais ces théories prennent plus volontiers qu'en Grèce le tour pratique de règles, de préceptes pour l'art d'écrire. Voyez la grande controverse des analogistes et des anomalistes. La question entre eux était au fond de savoir si tout dans le langage est rationnel, strictement conforme à certaines lois, comme on dirait aujourd'hui, ou s'il y a un élément irrationnel, livré au caprice de l'usage, en d'autres termes, si les exceptions grammaticales ne sont qu'apparentes, attribuables à ce que les règles sont imparfaitement formulées, ou si elles sont réelles et irréductibles. En définissant ainsi l'objet de cette fameuse controverse, je la traduis peut-être en termes trop modernes. Mais je ne crois pas exagérer en affirmant que pour les Grecs c'était primitivement et principalement une question de théorie. Elle devint beaucoup plus une question pratique chez les Romains. Ils ne se demandèrent pas tant si l'analogie règne de fait dans le langage, que si l'on doit l'observer. Les uns voulurent imposer un

nomiaatif robor, ebor, d'après les cas obliques, d'autres un pluriel robiira et ebiira, d'après le nominatif singulier. César lui-même, dans son ouvrage sur l'analogie, paraît l'avoir entendue ainsi. Les quelques fragments qu'on en possède sont des préceptes.

Chez les modernes, le point de vue pratique et le point de vue scientifique ont naturellement prédominé tour à tour suivant les préférences personnelles, et aussi suivant l'idée qu'on se faisait du but et de la nature des études classiques. Les humanistes de la Renaissance, et particulièrement de la Renaissance italienne, préoccupés de faire revivre l'éloquence romaine, convertirent la grammaire latine en un code de style cicéronien. C'est l'époque des Elegantiae lingiiae latinae, des Cormicopiae, etc. Nos grands philologues français du xvi° siècle, en apportant plus de rigueur dans la critique et l'explication des textes, en demandant aux auteurs de leur faire connaître l'antiquité plus que de leur servir de modèles pour la continuer, furent amenés, plus encore que les derniers venus des Italiens, à développer la grammaire comme auxiliaire de l'interprétation et de la critique. L'art de parler et d'écrire en latin, et même en grec (encore aujourd'hui on fait des vers grecs en Angleterre), fleurit richement chez les Anglais et les Hollandais. Cependant eux aussi, grâce à leur ardeur pour la critique et l'interprétation des textes, contribuèrent puissamment à étendre et à préciser la connaissance de la grammaire grecque et latine

qu'on devait aux Gasaubon et aux Lambin. Et cependant notre siècle a vu s'accomplir encore un double progrès de la plus haute importance : d'une part, une véritable science de la linguistique fut fondée; de l'autre, on appliqua à la grammaire proprement philologique la méthode historique.

La linguistique date de 1816, année où parut le célèbre ouvrage de Bopp sur la conjugaison indoeuropéenne. Elle a fait depuis lors des progrès considérables et continus, en étendue et en profondeur, mais toujours dans la ligne tracée dès l'origine, ce qui semble prouver qu'elle avait trouvé sa vraie voie. La philologie classique se tint longtemps sur la réserve, parfois même elle manifesta une sourde hostilité. Enfin cependant il fallut bien reconnaître qu'on avait beaucoup à apprendre de la science nouvelle. C'est G. Gurtius, pour le grec, et W. Corssen, pour le latin, qui servirent surtout de médiateurs. Aujourd'hui, il est admis que la philologie doit emprunter à la linguistique, ou, ce qui vaudrait mieux, que le philologue doit se faire linguiste; de même que pour les institutions il doit se faire juriste, connaisseur d'art pour l'archéologie. Il est trop évident, dès qu'il s'agit de dépasser la simple constatation des faits grammaticaux, dès qu'on veut les expliquer, ne fût-ce que par une exposition rationnelle, qu'on se priverait du secours le plus précieux en refusant d'éclairer le grec et le latin par la comparaison des langues congénères. Toute la question est de savoir si la grammaire grecque et latine que nous avons à étudier n'est

que liiiguisti(iue, ou si elle est aussi linguistique. Je vous ai dit tout à l'heure quelle est mon opinion sur ce point.

Quelque temps après la naissance et la première croissance de la linguistique, mais indépendamment d'elle, grâce surtout à l'influence de Lachmann et plus encore de Ritschl, la grammaire grecque et latine, obéissant à une tendance générale des sciences morales dans notre siècle, se fît grammaire historique. On peut voir jusqu'à des rudiments prendre ce titre aujourd'hui bien porté. Que signifie l'épithète nouvelle? C'est qu'au lieu de considérer le grec et le latin comme une seule et même chose respectivement pendant un millier d'années, ou même seulement pendant deux ou trois cents ans, et d'attribuer au grec, au latin, indistinctement toutes les formes et les constructions dont on trouve des exemples pendant tant de siècles, on a appris à discerner les temps. On s'est aperçu que la xo'.vr, se distingue très sensiblement de l'attique, et que le latin du premier siècle après Jésus-Christ ne diffère pas moins de celui de Cicéron et de Lucrèce, que le français du xviii^ siècle diffère de celui de Pascal et de Corneille. Aussi ne se contente-t-on plus de dire : le parfait grec se forme par aspiration de la consonne finale du radical, si cette finale est une gutturale ou une labiale; on dit : depuis Hérodote et les tragiques, des parfaits de cette sorte commencent à se répandre. On n'appelle plus le participe en dus participe futur ; on enseigne que depuis la fin du iii° siècle après Jésus-Christ ce participe

prend la valeur d'un participe futur. Et ce n'est pas sur tel ou tel point seulement qu'on procède ainsi. La grammaire entière s'exprime avec les mêmes précautions. Vous connaissez la Syntaxe historique de Drœger, où chaque construction est suivie de siècle en siècle dans ses applications et ses modifications diverses. Les autres grammaires, sans adopter la même ordonnance, ne peuvent pourtant se soustraire à l'obligation de distinguer les âges beaucoup plus exactement qu'on ne le faisait autrefois. A plus forte raison toute recherche spéciale sur un point quelconque, soit de syntaxe, soit de morphologie, doit procéder de même. On pousse l'exactitude plus loin. Dans une même période, on remarque des différences entre les pays de même langue; d'autres, entre les écrivains; d'autres enfin entre plusieurs époques de la vie d'un même auteur. Ce n'est plus que dans les grammaires élémentaires qu'on donne les règles pour le grec, pour le latin, tout court; et là même on sous-entend qu'il s'agit du grec attique du iv° siècle, du latin de la ville de Rome du i^*" siècle avant Jésus-Christ. Grâce à ces habitudes grammaticales nouvelles, une notion importante s'imprime à l'esprit. Une langue ne nous apparaît plus comme une création achevée à un moment donné, qui subsiste quelques siècles, puis décline et disparaît ; mais bien plutôt comme une végétation qui se renouvelle sans cesse, sans même attendre, comme les feuilles des bois, auxquelles Horace compare les expressions, le retour des années. Il ne reste qu'un pas à franchir pour

faire de cette grammaire historique du grec et du latin une histoire des langues grecque et latine. Si l'on n'a osé encore entreprendre un tel ouvrage dans son ensemble, plusieurs jalons en sont posés.

La grammaire se divise ordinairement, et assez naturellement, pour les langues à flexion, en phonétique, morphologie et syntaxe. Il serait plus rationnel de n'en faire que deux parts, phonétique et sémantique, la science des sons par lesquels nous exprimons des idées et celle du sens que nous attachons à ces sons. La morphologie se partagerait entre ces deux sciences; la syntaxe et ce qu'on appelle aujourd'hui la sémantique, formeraient des subdivisions de la seconde. En efl'et, que le sens donné au son porte sur le corps du mot, que nous appelons le radical ou la racine ; qu'il porte sur les suffixes ou préfixes, dans les langues qui en ont, ou enfin sur des termes auxiliaires et sur l'ordre des mots, il n'y a pas là de différence absolue. Mais la triple division dont j'ai parlé est adoptée dans la science aussi bien que dans le rudiment et subsistera sans doute longtemps. Pourtant, sans parler d'autres inconvénients qu'on peut lui reprocher ^ le cadre qu'elle forme n'enferme pas certaines parties de la grammaire, auxquelles il a fallu faire une place à part. Je ne veux pas parler de l'orthoépie et de l'orthographe, qui ne sont que des observations de phonétique détachées de celle-ci et réunies pour

1. Comp. Max Bonnet, Le Latm de Grégoire de Tours, Paris, 1890, p. 329. .

l'usage pratique de l'enseignement. Je veux dire surtout la sémantique, ou, comme on l'a appelée aussi, la sémasiologie.

La sémantique, ou science de la signification des mots, est encore dans son enfance. Jusqu'à nos jours, on en apratiqué plutôt qu'étudié les principes, en composant les dictionnaires. La plupart des lexicographes n'ont guère suivi qu'une sorte d'instinct, ou des opinions tout empiriques, en étudiant la dérivation des significations diverses des mots. Dans ces derniers temps, on a clierché de différents côtés à introduire une méthode plus sévère dans ce travail, et à découvrir les lois d'après lesquelles le sens des mots se modifie et insensiblement se transforme. Il est certain qu'il y a là tout un domaine à conquérir. Mais ce sera un domaine de la grammaire, et non pas seulement d'une discipline nouvelle, la lexicographie, à laquelle on commence à accorder une place spéciale parmi les sciences philologiques, et dont je ne méconnais pas l'utilité. Il est désirable que ceux qui auront à se servir de dictionnaires toute leur vie et à apprendre à d'autres à s'en servir, soient mis eux-mêmes au courant des difficultés que rencontre le lexicographe et des principes d'après lesquels il doit s'efforcer d'en triompher.

Vous voyez, Messieurs, que la méthode grammaticale, malgré la haute antiquité de la grammaire, est encore mal assurée sur plusieurs points. On a cherché à porter remède à ce défaut en traitant à part les questions de méthodologie, et certains

savants, surtout ceux de la nouvelle école, insistent avec raison sur la nécessité de les étudier. « Il est impossible, dit M. Brugmann, de saisir les évolutions d'une langue d'après ses monuments placés les uns à la suite des autres dans l'ordre chronologique, si Ton n'a auparavant étudié à fond la nature du langage en général et les conditions de son développements » C'est fort bien pensé, sauf ce mot d' « auparavant » , qui n'est pas heureux. Il faut étudier à fond la végétation en général avant de pouvoir comprendre la croissance d'une seule plante ! Et sur quoi donc étudiera-t-on cette végétation en général ? Où prendre une idée exacte de la nature du langage et de la façon dont il évolue, si ce n'est sur des langues particulières? Si les idées générales sur ces sujets ne sont obtenues par voie inductive, si elles ne sont abstraites des faits observés, il est clair qu'elles ne sauraient être que des opinions préconçues, qui ont mille chances contre une de fausser l'observation au lieu de la diriger. Mais la vraie pensée de M. Brugmann, que nous acceptons, est sans doute un peu différente. Il veut dire d'une part que les observations du grammairien doivent s'étendre à plusieurs langues à la fois, et d'autre part, qu'il faut, à mesure que l'étude des faits particuliers le permet, en tirer des conclusions générales, qui éclaireront les recherches ultérieures, mais qui, à leur tour, devront être vérifiées par ces recherches.

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