F. -A. Wolf, Darstellung der Alterthumsivissenschaft
Berlin, 1807, p. 30.
exacte connaissance du monde ancien. Il nous la faut, nous l'avons vu, non seulement afin de nous approprier à nous-mêmes la substance et l'esprit des œuvres anciennes, mais particulièrement afin de pouvoir en tirer le fruit qu'on en attend pour l'éducation de la jeunesse. Et c'est bien ainsi que depuis Wolf on l'entend dans la pratique, si on ne le reconnaît pas assez en théorie. C'est sur ce fait que repose depuis cette époque toute l'organisation des études philologiques en Allemagne et dans la plupart des autres pays, chez nous-mêmes aussi, depuis que des études régulières en vue de la carrière de l'enseignement ont été organisées dans nos facultés.
Nous voilà parvenus, Messieurs, au point où il m'importait de vous mener ce soir. Un rapide coup d'oeil sur l'histoire des études classiques a justifié les idées que je vous avais proposées dans ma première leçon sur la nature de ces études, sur leur unité, sur leur destination. Vous n'attendez pas de moi que je poursuive leur histoire jusqu'à nos jours ; que je vous entretienne des tendances opposées qui s'y sont encore manifestées dans les deux grandes écoles rivales de Gottfried Hermann et de Bœckh, l'une accordant la prépondérance à l'étude critique, grammaticale et littéraire des textes, l'autre appuyant davantage sur la connaissance de la vie des peuples anciens, leurs institutions, leurs arts et leurs productions de toute sorte. Je ne vous montrerai pas Frédéric Ritschl, le professeur incomparable, peuplant de ses élèves les chaires des
universités et des collèges ; exemple frappant entre tous, à cause de sa puissance exceptionnelle, de l'action que peut exercer, et que doit exercer d'après notre définition, l'enseignement supérieur sur l'enseignement secondaire. Je ne vous parlerai pas davantage de savants hors ligne, tels que Niebuhr et Otfried Mûller, Welcker et Gerhard , Lachmann et Madvig, dont les œuvres n'auraient pas produit la moitié de leurs fruits sans cette alliance intime établie entre les différentes sciences qui y sont traitées, sans cet intérêt que rencontrent nécessairement les recherches et les découvertes faites sur un point quelconque d'une science auprès de ceux qui cultivent n'importe quelle autre partie de la même science. Je ne dirai rien enfin de ces œuvres collectives immenses, comme les recueils des inscriptions grecques et latines ; celui des Pères de l'Église latins, de Vienne ; les Monumenti de l'Institut de Rome ; ni de ce renouvellement de tous les textes grecs et latins par des éditions critiques ; ni de ces travaux innombrables déposés dans les grandes Revues philologiques et dans les monographies de toute sorte, qui ont de même renouvelé la face des questions historiques, littéraires et archéologiques ; tout autant de choses qu'il eût été impossible d'accomplir et même d'entreprendre sans cette puissante organisation du travail, qui repose sur la conception moderne de la philologie, et sans cette armée de travailleurs initiés aux méthodes et entraînés à la piatique des recherches scientifiques. Ce qui a manqué à notre Institut pour exécuter
avaùt l'Académie de Berlin son projet d'un Corpus inscriptioniim latin, ce n'est pas l'état-major, c'est l'armée.
Je n'ajouterai qu'une pensée, qui m'est inspirée par la contemplation de cette activité immense, déployée en notre siècle dans le champ des études classiques, et la valeur véritablement scientifique de la plupart de ces travaux. Vous vous demanderez peut-être comment cet ardent amour de la science et de l'antiquité peut se concilier avec le but pratique que j'ai assigné à nos études ; vous croirez ou que je me suis trompé, ou qu'il a été heureux pour la philologie que Wolf et la plupart de ses successeurs en aient méconnu le but pratique ; vous penserez que j'aurais mieux fait de voiler ce point de vue que de le mettre en lumière si expressément. Je ne suis pas de cet avis, Messieurs. Si le but de vos études est de pouvoir contribuer un jour à répandre la connaissance de cette merveilleuse antiquité, et à rendre la jeune génération capable de prendre en mains, à son moment, le flambeau de la science, y a-t-il là rien qui puisse atténuer, qui ne doive pas exciter au contraire et raviver votre propre amour et de l'antiquité et de la science ? Mais d'ailleurs ce n'est pas une opinion, juste ou fausse, qui décide de ces choses-là. Soyez des esprits terre à terre, attachés aux intérêts vulgaires, et professez les plus hautes doctrines sur la science désintéressée, vous n'en serez pas moins incapables ou indignes de la servir. Au contraire ayez en vous la flamme, ayez l'amour de la vérité,
ayez la passion de connaître, et ne visez qu'à devenir de bons professeurs de sixième : c'est vous qui serez les fidèles de la science ; petite ou grande, vous apporterez votre pierre à la construction de son temple.
Grammaire, Rhétorique et Poétique.
Après avoir défini la science de l'antiquité ou philologie classique ; après avoir vérifié notre définition par l'histoire, nous allons essayer de montrer comment les différentes parties de cette science se sont constituées ; dans quels rapports chacune se trouve avec les autres et avec l'ensemble ; enfin quelle méthode s'impose à elles parleur subordination à ridée maîtresse qui les unit. Commençons par déterminer plus exactement que nous ne l'avons fait jusqu'ici les objets de cette science et l'ordre dans lequel il conviendra de les passer en revue.
Vous connaissez les petites éditions Hachette auxquelles le Virgile de Benoist a servi de modèle. Elles peuvent vous faire comprendre assez exactement comment la philologie est devenue ce qu'elle est aujourd'hui. Pendant longtemps, les éditions annotées n'ont renfermé que des notes. M. Benoist, après d'autres, eut l'idée de réunir, sous forme d'introductions, d'appendices et d'index, les renseignements relatifs à la personne de l'auteur, à sa langue, à sa versification, au texte de ses écrits, aux personnages, aux lieux et contrées, aux institutions
dont il parle ou dont il suppose la connaissance. Ce procédé, dans lequel je ne peux voir qu'une erreur, ou tout au moins une exagération, quand il s'agit d'éditions classiques, est pourtant tellement naturel, que c'est, à peu de chose près, celui qu'a suivi la philologie pour se constituer telle qu'elle est aujourd'hui.
Supposez, au lieu d'un seul auteur, ou de quelques livres d'un seul auteur, tous les auteurs latins réunis, et d'autre part tous les auteurs grecs. Prenez dans tous les explications que vous auriez à donner en mille passages au point de vue de la langue. Si vous y introduisez un premier classement, comme on l'a fait pour les « Remarques sur la langue de Tite-Live»,vous aurez une grammaire latine et une grammaire grecque ; grammaire encore rudimentaire, peu méthodique, mais ressemblant à certains traités que nous ont laissés les anciens. Vienne ensuite l'habitude d'expositions plus systématiques, vienne surtout l'exemple et la lumière de la linguistique, et la véritable grammaire ne tardera pas à être trouvée.
Observez les procédés de composition et de style chez les prosateurs d'une part et les poètes de l'autre ; rangez vos observations dans un ordre convenable ; tirez-en les enseignements que le sujet comporte ; vous aurez un premier commencement de rhétorique et de poétique grecque et romaine.
Prenez dans tous les poètes d'une même langue les observations sur leur versification, du genre de celles qu'on groupe également dans ces petites édi-
GRAMMAIRE, RllÉTOlllUUE ET POÉTIQUE. 73
lions SOUS le titre de « Particularités de prosodie et de métrique » ; réunissez tout cela, ramenez-le à des vues d'ensemble ; essayez d'en découvrir la raison : votre métrique grecque et latine sera faite, sinon parfaite.
Il n'en va pas autrement de l'histoire et de la géographie ancienne ; de ce qu'on a appelé longtemps les Antiquités, et qu'on préfère nommer aujourd'hui les Institutions ; enfin, de la mythologie. Autrefois on disait à l'enfant, en note, ce qu'il avait besoin de savoir sur Hannon, sur Eryx, sur le iustitlum, sur Feronia, quand il rencontrait ces mots dans le texte. On les a mis ensuite, avec leur explication, dans l'ordre alphabétique. Enfin, M. Homolle, dans le troisième volume du Tite-Live Benoist-Riemann, a détaché de la table alphabétique et rangé par ordre systématique les articles relatifs aux antiquités. Il se trouve donc, à la fin du volume, un petit traité de 139 pages sur le droit public de Rome, peuple, magistrat, sénat; sur l'administration romaine, finances, armée, marine, justice, religion ; et sur la métrologie, poids, mesures, monnaies et temps. Pourquoi s'arrête-t-on en si bon chemin ? Pourquoi ne ferait-on pas aussi bien, pour ce volume, une petite histoire romaine de l'an 211 à 201 ; une petite géographie des pays où se déroule la guerre ; une petite mythologie des diviuités qui y sont mêlées de quelque manière ? On a fait mieux. Messieurs. On a réuni tous ces petits exposés fragmentaires auxquels aurait donné lieu chaque auteur ou chaque volume d'auteur, et l'on
a formé dé véritables traités systématiques des antiquités ou institutions grecques et romaines; de la géographie du monde ancien ; de la mythologie. Enfin, les événements de la vie publique des deux peuples classiques, dont il faut connaître la succession pour bien comprendre les récits et surtout les mentions accidentelles qu'en font les auteurs anciens ; ces événements, racontés d'une manière suivie, formèrent ce qu'on appelle l'histoire grecque et l'histoire romaine.
Il n'est guère d'auteur grec ou latin qui ne parle d'aucune œuvre d'art; il en est dont l'explication exige qu'on recoure constamment à l'étude des monuments de l'art antique qui sont parvenus jusqu'à nous. La réunion des connaissances acquises à cette occasion aurait suffi à constituer une autre branche de la philologie classique, l'archéologie, si d'autres causes ne l'avaient fait naître.
Ce qui se détache le plus naturellement de l'explication d'un auteur, pour la précéder, c'est une notice sur sa vie et ses œuvres, les circonstances où elles ont été produites, les destinées qu'elles ont subies. Le jour où une série de notices de ce genre fut formée, par ordre chronologique, on eut le premier rudiment d'une histoire de la littérature, dont le besoin d'ailleurs se faisait sentir aussi au cours de l'explication, puisque les auteurs parlent les uns des autres et se trouvent les uns vis-à-vis des autres dans des rapports de dépendance divers.
On peut considérer soit comme complément de l'histoire littéraire, soit plutôt comme une nouvelle
face de l'histoire générale, l'histoire de la philosophie et des sciences dans l'antiquité. En tout cas, il est facile de voir que cette histoire aussi serait virtuellement contenue dans un commentaire explicatif général des auteurs anciens.
Enfin, le centre de toutes les études philologiques, c'est, on ne saurait trop le répéter, l'étude des textes mêmes. Cette étude n'est pas seulement, comme pour l'historien, le point de départ; c'est aussi bien le but. Notre connaissance du monde antique, pour la plus grande part, est tirée des textes ; tout entière aussi elle doit servir à éclairer les textes, et particulièrement ceux qui sont les principales sources de culture générale pour les peuples modernes. L'étude des auteurs ne peut se mettre en système; elle est l'application de la science philologique et non une de ses parties. Cependant, cette application elle-même forme le sujet de certaines sciences qui montrent comment elle doit procéder ; on les appelle la paléographie, la critique, l'herméneutique et l'épigraphie. La paléographie, c'est la science des écritures, comprenant les règles du déchiffrement. La critique, c'est l'ensemble des règles à observer ou des méthodes à employer pour établir les textes. L'herméneutique, c'est la science de l'explication proprement dite, de l'interprétation, épii-TiVsia. L'épigraphie enfin, c'est de ces trois sciences ce qui concerne une catégorie spéciale de textes, les inscriptions.
Nous venons de passer en revue les diverses sciences dont l'assemblage forme la philologie clas-
sique. C'est la grammaire, la rhétorique, la poétique avec la métrique; Thistoire et la géographie du monde gréco-romain; les antiquités ou institutions de toute sorte, vie publique et vie privée; la mythologie ; l'archéologie ; l'histoire de la littérature grecque et romaine ; l'histoire des sciences et de la philosophie ; enfin la paléographie, la critique, l'herméneutique et l'épigraphie. Est-il besoin maintenant de rappeler que de ces sciences, sauf les quatre dernières, qui, par leur essence, sont des sciences d'application, chacune a en même temps sa place marquée, en dehors de la philologie, dans quelque département de la science universelle ou science pure? Nous l'avons assez affirmé dans notre première leçon; nous le ferons voir encore dans la suite à propos de chacune en particulier. Si donc désormais c'est sur l'aspect qu'elles présentent en philologie que nous insisterons surtout, n'oubliez pas, Messieurs, que ce n'en est qu'un aspect. Souvenez-vous que si la philologie est une science appliquée, elle est une science ; et que toute science cesse de l'être, si elle perd de vue l'ensemble des choses et leur enchaînement naturel. Ne vous croyez pas philologues accomplis, si la philologie vous suffit; si l'étude de chacune de ses parties ne vous entraîne pas au-delà de ses limites, sur la voie qui mène, à perte de vue, au but dernier de toute connaissance. En philologie , les sciences que nous avons énumérées, naissent, comme on vient de le voir, indépendamment les unes des autres , de l'étude même des textes; elles en sont à la fois le résultat et la
condition. Chacune donc se produisant de son côté et toutes simultanément, dans quel ordre les rangera-t-on? Comment en faire un système, dont les parties se suivent dans un ordre rationnel et semblent procéder les unes des autres? Telle est la question qu'on s'est posée souvent et à laquelle on a donné diverses réponses. Les plus connues sont celles de Wolf et de Bœckh, ce dernier surtout très préoccupé de trouver une ordonnance parfaitement logique. x\joutez-y le plan de Freund, dans son Triennium , celui de S. Reinach, dans son Manuel, et celui d'Iwan Mûller, dans son Randbuch. Tous ces plans sont d'autant plus artificiels qu'ils sont plus réguliers; certains sont fondés sur des considérations subtiles, si ce n'est évidemment fausses. En raison même de leur nature et de leur origine, les sciences philologiques ne forment pas tant une chaîne qu'un cercle ; elles se groupent toutes autour de leur centre commun, l'étude des textes. Dans ce cercle, l'ordre de succession est peu important. Tout ce qu'on peut demander, c'est qu'il ne choque pas trop nos habitudes de répartition et de disposition logique; c'est que les sciences dont les objets se ressemblent soient groupées ensemble, par masses homogènes, sinon par séries symétriques. C'est là uniquement ce que nous nous proposerons. Nous formerons trois ou quatre grands groupes, en rapprochant les disciplines qui vont le plus naturellement ensemble. Le premier sera composé de la grammaire, de la rhétorique et de la poétique, y compris la métrique; le second, de l'histoire, des
antiquités ou institutions, et de la mythologie; le troisième, de l'histoire de l'art et de la littérature. Une dernière leçon sera consacrée à l'examen des sciences méthodologiques, telles que paléographie, critique, etc., et à quelques conseils pratiques sur l'explication des auteurs.
Dès aujourd'hui, nous allons aborder, afin de n'avoir pas l'air de la redouter, celle de ces sciences qui est, sinon la moins aimable, du moins, je le crains bien, la moins aimée, la grammaire.
La plupart de ceux qui ont essa^'é, depuis un demi-siècle, de définir et de délimiter la philologie classique, se sont attachés à la distinguer de la linguistique. Il est presque incroyable qu'on en soit encore à éprouver le besoin de justifier une telle distinction. C'est pire que si l'on avait à prévenir la confusion entre la médecine et la physiologie. 11 est vrai qu'un très grand et très illustre savant a pu commettre une telle confusion. Ce n'en est pas moins une méprise énorme. Et, je le répète, confondre la linguistique et la philologie classique est pire. Le terrain commun à ces deux sciences est encore plus restreint, si possible, que celui qui l'est à la médecine et à la physiologie. On était excusable à la rigueur dans les premiers temps, quand le nom même de philologie comparée qu'on donnait à la linguistique pouvait tromper, et que, de fait,
kl linguistique ne s'étendait guère au-delà du groupe indo-européen, dont le latin et le grec forment une partie considérable; quand d'autre part la philologie classique n'était pas encore en possession assurée de tout son domaine , et qu'on pouvait croire, en y jetant de loin un regard distrait, que l'étude des langues en était aussi tout ou presque tout l'objet. Mais depuis lors l'horizon de la linguistique s'est étendu ; les langues aryennes n'y figurent plus au premier plan que grâce à ces circonstances fortuites, qu'elles sont les plus généralement connues, qu'on a fait sur elles les premières découvertes, et qu'elles possèdent, plus que d'autres groupes, des documents de leur état ancien. D'autre part , la philologie classique est affermie dans toutes ses positions et s'étend bien au-delà du domaine de la grammaire. Il devrait être inutile désormais de revenir sur la distinction à faire entre ces deux sciences.
En effet, si l'on considère d'abord la surface occupée par chacune, il est facile de se convaincre que le terrain qui leur est commun, l'étude des langues grecque et latine , ne forme qu'une portion relativement restreinte de chacune. Pour indiquer des mesures toutes matérielles, dans l'Encyclopédie de la philologie classique de Bœckh, 77 pages sur 803 sont consacrées à l'étude des langues anciennes; dans celle d'Iwan Mtiller, moins d'un volume sur neuf; dans le Manuel de M. Reinach, 50 pages sur 380. D'autre part, dans le Précis de linguistique de Frédéric Mûller, ces deux langues
tiendront peut-être un centième de tout l'espace; même daus la grammaire comparée des langues indo-européennes, qu'on a trop souvent le tort de viser seule quand on parle de linguistique, le grec et le latin ne sont que deux sur huit ou neuf. Tout le reste de la philologie classique n'a aucun rapport avec tout le reste de la linguistique.
Mais cette différence d'étendue n'est que la conséquence d'une différence plus importante. La linguistique est une science dont l'unité réside dans son objet , tandis que la philologie classique n'a d'unité que par son application. Inutile d'insister davantage sur ce dernier point, à l'examen duquel nous avons consacré toute une leçon. Et quant à l'unité de la linguistique, en faut-il une démonstration expresse? Sans doute, le langage a un élément physiologique et un élément psychologique ; la linguistique ne doit négliger ni l'un ni l'autre; elle confine même à l'acoustique. Mais quelle est l'action humaine qui ne se produise par des organes et ne suppose par conséquent, pour être parfaitement comprise, la connaissance du fonctionnement de ces organes? La langage n'en est pas moins une chose à part, un objet d'étude aussi nettement déterminé et délimité que les beaux-arts, par exemple, ou le droit ; bien plus que la religion.
Enfin, pour autant même que l'objet de la linguistique et de la philologie classique est identique, la méthode de l'une et de l'autre est différente; en sorte que l'étude du grec et du latin en linguistique et la grammaire grecque et latine en philologie ne
se confondent pas. Elles se complètent plutôt et se prêtent un mutuel appui. C'est ce dont nous allons nous rendre compte en passant aux questions qui doivent faire le principal sujet de notre entretien d'aujourd'hui. Quelle est la place de la grammaire dans la philologie classique? Gomment convient-il d'étudier la grammaire?
Le rôle de la grammaire dans nos études est capital. La grammaire est l'un des fondements, on pourrait presque dire, le fondement de toute interprétation sérieuse des textes; et quelle est la science relative à l'antiquité qui ne repose sur l'étude des textes? Dans l'histoire littéraire, songez à tous les problèmes dont la solution dépend, tout ou partie, de la grammaire. L'époque et la patrie des poèmes homériques, leur composition même, unique ou multiple et successive, est une question de grammaire, puisque c'est entre autres d'après le mélange des dialectes qu'on en juge. La chronologie des dialogues de Platon devient une question de grammaire, depuis qu'on cherche à la déterminer d'après l'emploi qu'il fait de certaines locutions , des particules, etc. L'attribution du Dialogue des orateurs à Tacite, ou celle qu'on a récemment tentée de la Guerre d'Afrique à Pollion, est encore une question de grammaire, puisque c'est en grande partie à des ressemblances ou des dissemblances de syntaxe et de vocabulaire que sont empruntés les arguments pour ou contre. Il serait facile de rappeler des faits tout aussi probants pour les autres disciplines. La grande inscription récemment trou-
vée à Gortyne, si importante pour l'histoire des institutions en Grèce, qu'en aurait-on tiré sans la grammaire pour guide dans le déchiffrement de ce dialecte peu connu ? L'inscription de Duilius avait été déclarée apocryphe d'après son caractère paléographique : voici maintenant un savant critique qui s'appuie sur des raisons grammaticales pour affirmer qu'elle remonte bien réellement au m® siècle avant Jésus-Ghrist, et a été seulement recopiée au je'' siècle de notre ère. On ne saurait trop se pénétrer de cette vérité que pour le philologue, et même pour le littérateur, s'ils ne veulent s'égarer ou rester à la surface, l'exacte connaissance de la grammaire grecque et latine est d'une nécessité absolue et constante dans toutes les parties de leurs études.
Ce fait, pour le remarquer en passant , suffirait à réfuter ceux qui ne voient dans la philologie qu'une science purement historique, un segment de l'histoire générale, l'histoire des Grecs et des Romains conçue largement comme histoire à la fois politique, littéraire, religieuse, etc. Goncevez si largement que vous le voudrez l'histoire d'Angleterre, d'Espagne, et même d'Egypte ou d'Assyrie ; exigez que l'historien, pour faire un travail de première main, sache parfaitement l'anglais, l'espagnol, l'égyptien, ou l'assyrien ; est-ce que cependant vous oserez affirmer que la grammaire anglaise, espagnole, égyptienne ou assyrienne fasse partie de l'une de ces histoires?
Il est un autre point de vue auquel vous avez à
VOUS préoccuper de connaître à fond vos deux grammaires. C'est que vous serez appelés à les enseigner. Je sais bien que les classes de nos lycées et de nos collèges sont divisées en classes de lettres et classes de grammaire. D'où l'on pourrait inférer que les professeurs de troisième, de seconde et de rhétorique, estimant la besogne faite par leurs collègues de la division de grammaire, seraient libres de se dispenser d'enseigner la grammaire. Mais s'il est une désignation impropre dans toute l'organisation de notre instruction publique, qui n'en manque pas, c'est celle-là. Elle l'est doublement, depuis qu'on commence le latin en sixième, le grec en cinquième, avec moins d'heures par semaine à y consacrer qu'autrefois. Vtlnam essem bonus grammaticus, s'écriait le grand Scaliger, au comble de la gloire\ Nos collégiens, à l'âge de treize ans, après trois ans de latin, diront : Je sais ma grammaire, moi; je vais faire maintenant de la littérature? Les programmes corrigent en quelque mesure le mauvais effet que produisent les noms des divisions du lycée, en recommandant une révision de la grammaire latine en troisième, de la grammaire grecque en seconde. Usez au moins de cette concession. Messieurs, si vous voulez que vos élèves arrivent au baccalauréat avec un peu de latin et une teinture de grec. En rhétorique, si vous ne pouvez faire de la répétition de la grammaire un exercice spécial, insistez d'autant plus sur la
1, Scaligerana ( Vertuniani), Groningue, 1669, p. 86.
grammaire dans l'explication des auteurs. Celle-ci, si elle n'est strictement grammaticale, ne peut être que ce que nous la voyons devenir davantage chaque année au baccalauréat, affaire de bonne chance, divination, passez-moi le mot, ânonnement. D'ailleurs en elle-même l'étude grammaticale des langues anciennes a son utilité, et une utilité qui devient plus grande à mesure que les élèves avancent en âge. Il n'est pas de meilleure gymnastique de l'intelligence, il est peu d'exercices aussi utiles pour préparer les jeunes esprits aux travaux qu'ils auront à accomplir une fois arrivés à leurs études spéciales. Il faut seulement que le maître se tienne également éloigné des vieilles routines et de nouveautés qui seraient au-dessus de la portée des élèves, comme en général de tout appareil d'érudition, de l'abus des termes tecnniques, des étymologies hasardées ou simplement inutiles, des rapprochements ingénieux plutôt que justes, de tous ces jeux de l'imagination qui ne sont nulle part plus dangereux qu'en grammaire.
Gomment doit-on, à la Faculté, étudier la grammaire? Il y a trois manières de l'étudier. La première a pour but d'apprendre à parler ou à écrire les langues. La seconde se propose de rendre possible l'intelligence exacte des textes. La troisième n'a d'autre fin que la connaissance même des langues, considérées comme objet suffisamment digne par lui-même des investigations de la science. La linguistique ne connaît que ce dernier point de vue; la philologie doit les adopter tour à tour tous
les trois; mais c'est le secoud qui lui est vraiment propre.
Vous êtes obligés d'apprendre la grammaire, non pas pour parler grec, ni même latin, puisque cet usage est complètement aboli en France en dehors des séminaires du clergé, mais pour écrire en l'une et l'autre langue ; thème grec et thème latin, dissertation latine. Et cette obligation incommode, mais salutaire, vous est imposée pour deux raisons. La première, c'est que vous serez appelés à enseigner les langues anciennes par le même procédé dans les classes. Car c'est une grande erreur, quoique très répandue aujourd'hui, de croire que le but de l'enseignement classique étant de lire les auteurs, il est inutile d'apprendre à écrire en latin. Cette erreur fait trop abstraction d'abord de l'utilité qu'a pour les enfants l'étude des langues anciennes, indépendamment du profit à tirer des auteurs. Et puis elle est en contradiction avec une expérience séculaire, c'est que des langues qui ont une grammaire aussi caractérisée et aussi différente de la nôtre que le latin et le grec, avec leur riche flexion et leur syntaxe compliquée, ne s'apprennent pas suffisamment, pour la lecture elle-même, par la lecture; il y faut des exercices d'imitation. Ce qui fait la supériorité pédagogique des langues anciennes, c'est que, grâce à leur structure grammaticale, le sens de chaque phrase peut être trouvé méthodiquement, analytiquement. Mais l'enfant ne s'empare vraiment de cette méthode et n'en prend l'habitude, qu'en s'exerçant aussi à la synthèse, en se familiarisant,
par rimitation, avec la structure grammaticale qui doit, à la lecture, lui servir de clef. Gardez-vous donc bien, je vous le conseille et vous en conjure, de négliger le peu d'occasion que vous aurez de faire faire à vos élèves des exercices grecs et latins, des thèmes, pour employer le bon vieux mot aujourd'hui mal porté.
En second lieu, on demande aux étudiants es lettres d'apprendre leur grammaire en vue d'écrire eux-mêmes en grec et en latin, et cela aussi je vous conseille et je vous supplie de ne pas le négliger, parce que le lycée, si bien qu'il ait résisté aux effets regrettables de certaines réformes, n'a pu vous donner une habitude suffisante de la composition latine et de la traduction en latin et en grec. Vous ne devez pas seulement posséder cet art aussi bien que vos futurs élèves, mais beaucoup mieux, puisque vous aurez à le leur enseigner, et aussi parce que vous devez vous élever bien au-dessus d'eux pour l'intelligence des auteurs. Or, celle-ci, si haut qu'on monte, gagne toujours à mesure qu'on se familiarise avec la pratique de la langue.
Mais je conviens que cette pratique n'est qu'un moyen. Le but, pour l'étudiant comme pour le collégien, c'est rétude des textes. Que pour celle-ci une connaissance exacte de la grammaire soit nécessaire, il serait oiseux de s'arrêter à le démontrer. Mieux vaut passer tout de suite à une question plus sujette à discussion, à savoir quel est le caractère propre de cette grammaire philologique, et comment elle se distingue de l'étude des langues
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grecque et latine qui forme l'un des objets de la linguistique. Quelques savants éminents prétendent qu'il n'y a aucune différence réelle ; qu'il y a lieu tout au plus à établir une division du travaiP. Il me semble que, si la différence est moins grande qu'entre la philologie et la linguistique, elle est encore considérable, et se constate à première vue. Le linguiste étudie les langues pour elles-mêmes, comme manifestation de l'esprit humain. Aussi, le latin et le grec n'ont pas pour lui plus d'intérêt que l'arménien ou l'albanais, s'il se borne au groupe des langues indo-européennes ; que l'arabe ou le chinois, s'il cultive un champ plus vaste. Le philologue voit dans l'étude des langues non pas exclusivement, sans doute, mais principalement, un moyen ; le moyen de connaître exactement la pensée de certains écrivains dont les œuvres sont pour nous la source d'une culture supérieure. Aussi ce sont exclusivement les langues de ces écrivains-là, le latin et le grec, qui l'intéressent directement; les autres, pour autant seulement qu'elles servent à mieux comprendre celles-là. Dans le latin et le grec, toutes les époques ont une égale importance pour le linguiste , ainsi que tous les dialectes ; tout est pour lui sur le même plan. Pour le philologue , au contraire, l'intérêt se concentre sur certaines périodes du grec et du latin et sur certaines manières de les parler. Le linguiste aura de la préférence pour les vestiges de la langue la moins cul-