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Examinons l'un de ces caractères généraux de l'évolution des langues, sur lequel celte nouvelle école revient beaucoup, qu'elle croirait volontiers avoir découvert, l'analogie. L'analogie joue un rôle considérable dans l'histoire du langage. Le nombre des phénomènes qui s'expliquent par son intervention va sans cesse croissant. Mais où l'a-t-on prise, cette idée de l'analogie, si ce n'est dans certains faits où elle sautait aux yeux? De ceux-là, on l'a transportée aux autres. Il était évident que si nous disons non plus je treuve, tu treuves, comme je meurs, tu meurs, mais je trouve, tu trouves, c'est par analogie avec nous trouvons, vous trouvez. Il était peut-être un peu moins facile de voir, mais on l'a compris d'après ce premier exemple, que nous aimons, pour nous amons, s'est dit par une analogie inverse, d'après j'aime ou j'aim. Enfin, une fois assuré par une série de cas semblables qu'en effet l'analogie exerce une action très considérable sur le langage, on a fait intervenir cette action dans des cas où elle est moins manifeste et où Ton avait d'abord cherché des explications différentes.
Il n'en est pas tout à fait de même d'un autre de ces principes généraux dont on parle beaucoup; c'est cette doctrine que les lois phonétiques sont absolues, ou qu'elles ne souffrent pas d'exceptions. Ce n'est pas là une conclusion tirée des faits ; c'est un axiome, ou une présomption, ou plutôt, dans les termes où on l'exprime, ce n'est qu'une tautologie. Il est clair qu'une loi, si elle n'est pas absolue, n'est pas une loi dans le sens que donnent à ce mot les
sciences physiques, à qui la linguistique l'emprunte. Si elle paraît avoir des exceptions, c'est qu'elle est mal formulée; c'est qu'elle n'est pas véritablement une loi. 11 va sans dire que les mêmes causes dans les mêmes conditions produisent les mêmes effets, ou du moins c'est une supposition générale de toute science. On a été amené peut-être à la faire après avoir observé dans des milliers de cas qu'il en est ainsi, et on peut la trouver confirmée par des centaines de mille exemples. Mais des millions d'exemples ne lui donneraient pas le caractère absolu que toutes les sciences lui attribuent, et doivent lui attribuer, sous réserves, si Ton veut, mais sous peine d'abdiquer. Cette supposition est valable dans le domaine des sciences morales aussi bien que des sciences physiques, et en particulier dans la science du langage ; telle est la portée véritable de la doctrine nouvelle. Seulenient il est plus difficile de formuler des lois dans les sciences morales; c'est là le point sur lequel peut-être on se fait quelque illusion quand on prétend actuellement, en phonétique, établir des lois vraiment dignes de ce nom. En physique, vous direz que l'eau reprend toujours son niveau, et peut-être n'ajouterez-vous même pas : à moins qu'elle ne rencontre des obstacles de force supérieure, parce que cette exception est trop simple et va trop sans le dire. Mais c'est vraiment une exception. Cependant personne ne contestera à la loi son caractère absolu. Une loi est l'énoncé des conditions dans lesquelles un phénomène se produit. Si
cet énoncé n'est pas complet, on se trouvera dans le cas de le compléter après coup. C'est ce qui fait les exceptions. En phonétique, vous direz : o bref devient ou en syllabe protonique initiale, eu en syllabe tonique; nous mourons, je meurs; excepté quand l'analogie exerce son action : je trouve, comme nous trouvons. L'analogie intervient ici tout comme l'obstacle de force supérieure intervient dans la loi de l'eau qui tend à reprendre son niveau. Il y a cette différence seulement que, vu la simplicité des éléments du problème, il est facile de dire exactement quelle sera dans chaque cas la force de résistance nécessaire à l'obstacle pour empêcher l'eau de reprendre son niveau, tandis que, vu l'extrême complexité des faits psychologiques, qui font que toute une nation se laisse séduire par la tentation de dire : je trouve, comme nous trouvons, et résiste à la tentation de dire : je mours, comme nous mourons, il n'est pas souvent possible, avec nos moyens d'investigation, de prédire dans quels cas l'analogie et les autres causes de perturbation exerceront leur action, dans lesquels elles ne le feront pas. Nous n'avons ici que cette présomption dont nous parlions tout à l'heure, pour nous autoriser à affirmer que cette action perturbatrice aussi s'exerce selon des lois fixes.
Voilà beaucoup d'abstractions, me direz- vous ; ce n'est plus de la grammaire, c'est de la métaphysique. Il est vrai, mais c'est à quoi nous en voulions venir. On ne fait pas de science sans un peu de métaphysique et beaucoup d'abstractions. Il
faut savoir s'élever quelquefois à ces hauteurs si l'on ne veut pas laisser devenir l'étude de la grammaire un vulgaire métier, digne du dédain que les beaux esprits ne lui ménagent pas. Ce n'est qu'en se rendant compte des conditions et des limites d'une science qu'on en peut faire une science dans la plus haute acception de ce terme. Lavoisier a réformé la chimie eu faisant de la chimie, et non de la métaphysique. Mais longtemps avant, Bacon avait commencé à faire la métaphysique, je veux dire la méthodologie, des sciences de la nature.
A côté de la grammaire, nous avons placé la rhétorique et la poétique. Que faut-il entendre par là? Car les mots, adoptés faute de mieux, ne l'expriment pas clairement. Ce que je veux dire, c'est un traité de l'art de composer, en prose et en vers, tel que l'exerçaient les anciens. Il ne suffit pas de faire, dans l'histoire générale des sciences, l'histoire de la rhétorique et de la poétique, pas plus que l'histoire de la grammaire. Il nous faut un exposé de l'art de la composition, non seulement d'après les règles que les anciens en avaient données, mais plus encore d'après ce que nous pouvons observer nous-mêmes de leur pratique. A bien des égards, cette pratique est à peu près la même que celle des modernes. Aussi ces deux disciplines ont une importance moindre que la grammaire.
Mais sous d'autres rapports, il y a de grandes différences. La plus considérable est celle qui concerne la versification. D'où il est résulté qu'assez généralement on se contente d'étudier, sous le nom de métrique, la partie de la poétique qui traite de l'art de faire les vers. Mais le reste ne sera point inutile. L'intelligence esthétique ou littéraire des textes gagnerait beaucoup, si l'on connaissait plus généralement les conditions particulières de l'art chez les anciens, je veux dire les idées et les habitudes d'esprit qu'ils apportaient à la composition, et les traditions qui les guidaient. Par rhétorique, il faut donc entendre à la fois plus et moins que la science ainsi nommée par les anciens. Plus, parce qu'il ne s'agira pas seulement de discours, mais de toute sorte d'écrits en prose ayant une prétention littéraire quelconque. Moins, parce que des cinq parties de la rhétorique ancienne : invention, disposition, élocution, mémoire, action, les trois premières seules seront traitées.
La troisième seule, Télocution, est étudiée aujourd'hui, et encore sous un titre qui a fait oublier qu'elle est une partie de la rhétorique, et qui l'a fait joindre à la grammaire. On l'appelle la stylistique. Généralement, on désigne par ce nom un recueil de préceptes et de conseils, ou un traité de l'art d'écrire, à l'usage des latinistes modernes. On n'a que des stylistiques latines, justement par cette raison que la stylistique n'a guère été jusqu'ici qu'un guide pratique pour la composition, et que nos jeunes élèves ne composent pas en grec. Mais les
meilleurs de ces traités renferment une foule d'excellentes observations sur la manière d'écrire des anciens, et dans le dernier qui ait paru, celui de M. Schmalz, l'ambition avouée de l'auteur est de s'élever au-dessus du point de vue purement pratique, pour étudier les moyens d'expression dont la langue latine dispose, et l'emploi qu'en ont fait les différents âges et les différents auteurs. En d'autres termes, la stylistique, comme la grammaire, est en train de devenir une science historique. Mais il reste beaucoup à faire à cet égard. Il reste, en outre, à délimiter, mieux qu'on ne l'a fait jusqu'ici, la syntaxe et la stylistique. Il reste enfin la stylistique grecque à fonder, quoique des éléments en grand nombre s'en trouvent épars dans les grammaires grecques, dans les commentaires et les monographies sur les auteurs, dans certains traités d'herméneutique, celui de F.Blass, par exemple, et ailleurs.
La poétique aussi devra contenir une stylistique, la stylistique des poètes, qu'on a généralement oubliée jusqu'ici dans les livres qui portent le titre de stylistique, ou négligée, à cause de leur destination pratique, mais dont on trouve certains éléments dans les traités de versification latine composés autrefois à l'usage de ceux qui faisaient des vers latins. Celui de Quicherat renferme des remarques utiles sur ce sujet.
En outre, la poétique traitera des différents genres poétiques, des formes consacrées de chacui^ et des modifications qu'elles ont subies ; enfin des
procédés employés par les poètes de l'antiquité, conformément à une tradition qui était plus constante parmi eux que parmi ceux des temps modernes. La partie presque seule développée jusqu'ici de la poétique gréco-romaine, la seule qui se soit constituée en science spéciale, c'est la métrique.
La métrique, c'est la science de la versification grecque et latine. Elle a, comme la grammaire, passé deux fois, et peut-être plus, par les deux phases d'une étude poursuivie en vue de l'usage pratique et d'une théorie faite pour elle-même. Dans les plus anciens temps , les règles de la versification se transmettaient de poète à poète pour la pratique, en même temps que celles de la composition musicale et de la danse; vers, musique et danse formant dans les principaux genres poétiques un tout inséparable. Plus tard, à partir d'Aristote, et surtout de son disciple Aristoxène de Tarente, on comprit l'intérêt théorique des questions qui se rapportent à tout ce domaine de l'art, dont la métrique n'est qu'une partie, et qui peut s'intituler la rythmique ou théorie des rythmes. Dans les temps modernes, nous retrouvons la même double conception. Deux livres, dont l'un a servi à la génération de vos pères, et dont l'autre est entre vos mains, vous en fournissent des types excellents : le Traité de versification latine, de Quicherat, et le Cours de métrique, de M. Havet. L'un est écrit pour enseigner l'art de faire des vers latins, l'autre pour diriger et éclairer l'étude des poètes. Enfin, l'on a commencé,
il n'y a pas bien longtemps, à faire de la métrique comparée , comme on avait fait de la grammaire comparée auparavant. De là, en y joignant Tétude des autres arts de même nature, se dégagera une science des rythmes, qui constatera ce qu'il y a de commun dans l'effet produit par tous ces arts, et qui finira par découvrir aussi la cause de ces effets, en montrant à quel besoin de notre nature répond le rythme, et comment il se fait qu'il plaise ou émeuve. Pour le moment, on laisse ces questions dernières à la philosophie, et l'on s'occupe surtout de savoir comment les poètes grecs et latins ont construit leurs vers, quelles règles ils ont observées, quelles inventions nouvelles se sont produites, et quelles modifications ont été apportées aux genres existants; enfin, pour les Grecs du moins, et dans les genres où la poésie était accompagnée de musique, ou de musique et de danse, on cherche à se rendre compte de la nature de cette union.
Je n'ai pas besoin d'insister sur l'importance de la métrique, ni de montrer dans quel rapport intime elle se trouve avec l'étude des textes. La métrique est un auxiliaire précieux de la critique. Elle sert à déterminer l'époque d'un poème avec plus de précision encore que la grammaire. Elle guide aussi, est-il besoin de le dire, la critique verbale, qui grâce à elle, atteint une certitude plus grande dans les vers que dans la prose. Mais surtout la métrique nous initie à une part importante de l'œuvre des poètes. Supposez qu'un étranger lise
Racine, Lamartine, Victor Hugo comme de la prose, sans éprouver aucune sensation musicale, ni par la cadence du vers, ni par l'harmonie de la langue ; il restera toujours assez pour faire penser, pour émouvoir, pour enchanter. Mais vous conviendrez qu'une bonne part de la jouissance que nous ressentons en lisant nos poètes sera perdue. L'intelligence même de certaines œuvres sera sensiblement diminuée. Que seront les chœurs d'Athalie, que seront les Orientales sans les effets du vers ! Et cependant, cette comparaison ne donne qu'une faible idée de ce que perd celui qui lit Sophocle et Pindare comme de la prose. Elle permet de mesurer à peine le prix que donne à Virgile l'harmonie de son vers et de son langage, ou à Horace l'habile agencement de ses strophes. Même avec l'aide de la métrique, nous perdons beaucoup par notre mauvaise prononciation des langues anciennes, et dans la poésie lyrique grecque, par l'absence de la musique. Mais ce n'est pas une raison pour nous priver volontairement de ce que nous pouvons jusqu'à un certain point retrouver. La métrique, aride en apparence et au début, est en réalité et en définitive une des sciences qui nous font pénétrer le plus avant dans les secrets du plus délié des arts, et qui nous fait goûter une des plus grandes et des plus essentielles beautés de la poésie antique.
Histoire et Antiquités.
Peut-on dire, comme nous l'avons fait au commencement de notre dernière leçon, que l'histoire de la Grèce et l'histoire romaine forment une partie de la philologie? 11 ne le semble pas, si l'on prend l'histoire dans cette acception large qui n'en fait pas un simple récit de guerres et de révolutions, mais l'étude de la vie d'un peuple sous toutes ses faces. On ne voit pas, une fois l'histoire des peuples grec et romain faite de cette manière, ce qui restera à la science de l'antiquité. L'histoire des peuples classiques et la science de l'antiquité classique seront identiques, au moins en ce qui concerne leur objet et leurs limites. L'une ne pourra former une partie de l'autre. Si donc on ne veut pas admettre que la philologie fasse double emploi avec l'histoire des Grecs et des Romains, il faudra chercher une autre manière de justifier leur coexistence et de délimiter leurs sphères respectives. C'est ce que plusieurs ont tenté. Voyons une des
plus récentes et des plus ingénieuses de ces tentatives.
« Une science, dit M. Louis Havet, est un ensemble de conclusions; toute conclusion suppose une recherche; la recherche ne peut se faire sans une méthode. Il existe donc pour chaque science une méthode de recherche, qui en est distincte et qui en est inséparable. La science même est comme le devant d'une tapisserie, un bel arrangement de couleurs et déformes que l'œil admire. La méthode de recherches est l'envers, laid et confus à voir, mais où la main travaille... La méthode de recherche de l'histoire, c'est la philologie... Dans l'enseignement, la philologie se distingue de l'histoire. Une leçon est philologique ou historique selon que la méthode de recherche y est apparente ou ne l'est pas, car elle peut n'être pas apparente*. »
J'accepte la distinction; mais il me semble que les deux termes entre lesquels elle est établie ne sont ni l'histoire ni la philologie. Ce que M. Havet appelle l'histoire, n'est en réalité, si je vois bien, que l'exposition des conclusions, c'est-à-dire, des résultats acquis de l'histoire; c'est la narration des événements, la peinture des temps ; c'est en un mot l'art historique; tandis que la science historique, c'est ce qu'il nomme la méthode de recherche de l'histoire, et ce qui s'appellerait plus exactement, si je comprends bien le contexte, la recherche historique. Je sais bien qu'on entend très générale-