‹ La philologie classiqueChapitre 12 sur 26 · Louis Havet, Éloquence et Philologie, Paris, 1885, p · texte numérisé non relu

Louis Havet, Éloquence et Philologie, Paris, 1885, p

ment ainsi Thistoire. Mais je me suis toujours demandé de quel droit on faisait une si étrange différence entre l'histoire et les autres sciences. Qu'il s'agisse de physique, par exemple, personne n'hésitera à distinguer la science, qui consiste à constater les faits et à y découvrir des lois, de l'art, qui sert à exposer ces faits et à faire connaître ces lois. Le vrai physicien n'est pas celui qui sait bien enseigner ou bien écrire; des savants de second ordre y réussissent souvent beaucoup mieux. Le vrai physicien, c'est celui qui découvre, qui fait avancer la science, qui se livre à la recherche. En histoire, c'est tout autre chose. Un historien, c'est un écrivain, un narrateur habile, un peintre, comme a dit Racine en parlant de Tacite; trop heureux si le genre qu'il cultive ne devient pas une simple variété de l'éloquence. Si cet écrivain, en outre, a pris quelque peine pour s'assurer que ce qu'il raconte est vrai, ou pour découvrir des faits qu'on n'avait pas connus avant lui, ou pour mieux comprendre ceux qu'on connaissait, quelques-uns lui en sauront gré. Mais on n'a pas l'air de songer que ce soit justement là son métier. Le physicien, c'est celui qui fait la physique; l'historien, c'est celui qui écrit l'histoire. Il y a là une inégalité de traitement que je ne puis me résoudre à admettre. Pour moi, l'historien fait l'histoire par ses recherches, comme le physicien fait la physique par les siennes. Si, en outre, il est écrivain, tant mieux; mais c'est une qualité accessoire, tout comme elle l'est pour le physicien. Car il y a eu des

physiciens écrivains, comme François Arago ; des chimistes écrivains, comme Jean-Baptiste Dumas. Mais personne ne songe à faire de ce talent le fondement de leur gloire. Je ne vois pas davantage pourquoi Fart d'écrire serait le principal titre de gloire, ou la qualité essentielle de Thistorien.

Quant à la philologie, il me paraît inutile, après tout ce que j'en ai dit dans les précédentes leçons, d'expliquer longuement quelles raisons m'empêchent d'adopter la définition de M. Havet. Il suffit de rappeler la remarque que nous avons faite à propos de la grammaire. Si l'historien doit savoir la langue des peuples qu'il étudie, afin de pouvoir remonter aux sources, peut-on raisonnablement exiger de lui qu'il en établisse la grammaire? Et la métrique, pourrions-nous ajouter; et la rhétorique? Enfin l'étude critique et exégétique des textes, qui incombe sans aucun doute à l'historien tel que nous l'entendons, se trouvera-t-elle comme pour le philologue, au centre de ses travaux? L'étude de tous les textes également, en mettant les poètes lyriques et dramatiques au même rang que les historiens, les orateurs et les documents officiels? Quedis-je? En leur accordant souvent une place bien plus grande! Dans une certaine mesure donc l'histoire et la philologie diffèrent par leur objet même ; le champ de l'une ne couvre pas exactement le champ de l'autre. Mais une ditïérence plus importante gît pour nous comme pour M. Havet dans la manière de traiter l'objet qui leur est commun. Seulement cette différence ne découle pas pour

nous de ce que l'uue serait uu art et l'autre une science. Elles sont à nos yeux de véritables sciences l'une et l'autre. La ditrérence provient de ce que l'une est une science pure et l'autre une science appliquée. Cette différence se fait sentir très clairement sur tous les points. Nous allons la constater dès aujourd'hui sur un vaste domaine.

Mais si, en somme, l'objet de la philologie classique et de l'histoire des Grecs et des Romains est le même, la question reste toujours posée : comment se peut-il que cette histoire forme une partie de la philologie? Gela se peut à une condition, c'est que leur objet cesse, par convention, d'avoir la même étendue; c'est qu'on prenne l'histoire dans une acception restreinte; qu'on entende par histoire grecque et histoire romaine, comme on le faisait autrefois, une partie seulement de ce qui porte ce titre aujourd'hui, les événements de la vie publique, la succession des rois et des grands hommes, les guerres et les révolutions ; le reste n'y figurant que dans la mesure où il est indispensable de le connaître pour comprendre ces événements. 11 est facile de voir que l'histoire grecque et romaine ainsi conçue ne fera pas double emploi avec les autres sciences philologiques, et en même temps qu'elle en formera un complément indispensable. En effet, la philologie, d'après notre définition, c'est l'ensemble des connaissances relatives à l'antiquité qui sont nécessaires au professeur de l'enseignement classique. Gelui-ci, pour expliquer Tite-Live ou Tacite, et même Gicéron et Virgile, doit savoir

l'histoire romaine plus exactement qu'il ne Ta apprise au collège. 11 doit surtout l'avoir étudiée avec des vues plus élevées que celles qu'il a pu en avoir à douze ans. Enfin, sur quelques points au moins, il doit avoir appris à la faire lui-même, à remonter jusqu'aux sources, à se former une opinion propre. C'est ce qui lui sera utile en particulier s'il se trouve expressément chargé, comme cela arrive aujourd'hui aux professeurs de sixième et de cinquième, de l'enseignement de l'histoire dans sa classe.

La philologie comprendra donc l'histoire grecque et l'histoire romaine, conformément à un usage qui s'est établi de très bonne heure. Non pas que toute étude historique se soit rattachée d'abord à l'explication des auteurs. L'histoire est plus ancienne que la philologie. Elle a eu des origines diverses, qu'il ne nous appartient pas de retracer en ce moment. Mais dès qu'on a eu une Ypatxu.aTixiî, une science appelée à faire comprendre les textes d'auteurs, cette YpaaaaTtxTfî a embrassé aussi l'histoire. Le plus souvent l'histoire y figure sous forme de renseignements isolés, fournis à propos des faits que mentionnent les auteurs, poètes, orateurs ou autres. C'est ce qu'a en vue, pour ne citer qu'un seul témoignage, Qiiintilien au livre premier, quand il parle de l'explication des faits historiques, enarratio Mstoriarwn, recommandant, à son point de vue particulier de professeur de rhétorique, de ne pas trop approfondira II n'y avait qu'à réunir ces ren-

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