HISTOIRE DE L ART ET HISTOIRE LITTÉRAIRE
plaire, sont loin d'y réussir. Et cependant, même à ce point de vue, il y aurait d'importantes exceptions à faire. Grégoire de Nazianze, Jean Ghrysostorae, ne figurent-ils pas dignement à côté des grands orateurs payens ? Lactance, le Gicéron chrétien, ne mérite-t-il aucune attention de la part des latinistes cicéroniens? Les Gonfessions de saint Augustin, les poésies de Prudence, les hymnes de saint Ambroise ne sont-elles pas à leur façon des œuvres vraiment littéraires? Une certaine indiiférence envers les auteurs chrétiens se comprend de même si l'on considère l'histoire littéraire grecque et romaine comme une science philologique, comme étant destinée à éclairer l'étude des grands auteurs classiques et à nous faire connaître dans la civilisation antique le fondement de la nôtre et une source de culture intellectuelle pour nous. Gar il est vrai que le monde antique qui nous intéresse à ce point de vue, c'est le monde antique payen, c'est le monde grec et romain pur et sans mélange. Ge que nous y cherchons, c'est ce que les deux peuples classiques ont apporté à l'humanité d'original, de propre à eux. Avec le christianisme, ils se sont assimilé des éléments nouveaux, principalement orientaux, qui troublent la pureté de leurs caractères nationaux, qui ont eu d'ailleurs leur influence particulière sur le monde moderne, et qu'on peut, pour cette raison, préférer d'étudier et d'apprécier à part. Quant aux écrits chrétiens, il peut sembler à première vue que l'inspiration en est trop difl^érente pour qu'ils forment avec les
autres un tout ayant cette unité d'origine, d'évolution et de caractères généraux, qu'on s'attend à trouver dans une même littérature. Mais il y a là sans doute une illusion, provenant précisément de l'habitude qu'on a prise de mettre à part la littérature chrétienne. Pendant plusieurs siècles, chrétiens et payens ont été bien plus mêlés qu'on ne le croit. Et si, par une assez étrange convention, certains auteurs chrétiens écrivant sur des sujets profanes ont jusque bien tard dissimulé pour ainsi dire leurs croyances ; si d'autre part en traitant de matières religieuses, plusieurs ont affecté de se séparer des payens, même en ce qui concerne l'art d'écrire, la distinction établie par là entre une littérature profane et payenne, et une littérature religieuse et chrétienne, est bien superficielle. Pour comprendre l'une, il importe de découvrir les secrètes attaches qu'elle peut avoir avec l'autre. S'il est incontestable que la littérature sacrée des chrétiens devait être peu connue des pa^^ens et n'a pu par conséquent exercer une très grande action sur leur littérature, la réciproque n'est pas également vraie. Enfin, on ne connaîtrait qu'imparfaitement, en faisant abstraction du christianisme, qui déjà en formait un élément important, l'atmosphère intellectuelle et morale dans laquelle vivaient Plutarque et Juvénal, Lucien et Apulée, Libanius et Glaudien.
Ce que nous appelons aujourd'hui histoire littéraire s'est formé peu à peu par la combinaison de plusieurs éléments, dont chacun a commencé à se
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produire déjà dans l'autiqiiité. Ainsi la bibliographie, dont l'origine est à Alexandrie, dans le catalogue de la grande bibliothèque de cette ville. C'est de là que sont sortis les cent vingt volumes de irivax£; de Callimaque, cette savante liste des écrivains de tous les temps et de leurs œuvres, qui resta pour longtemps la source et le modèle des travaux analogues. Ainsi encore la biographie des écrivains, que l'on avait commencé à cultiver plus anciennement déjà, et à laquelle s'adonnèrent avec zèle les grammairiens alexandrins et romains. C'est à eux que sont empruntées ces notices biographiques dont beaucoup de manuscrits font précéder ou suivre le texte de chaque auteur, et que nous trouvons réunies dans des compilations telles que l'histoire de la philosophie de Diogène Laërce et le dictionnaire de Suidas. Ainsi enfin, pour la poésie dramatique, les dida^ïcalies, c'est-à-dire l'indication de l'auteur, de la date et de l'occasion de la première représentation des pièces; puis les arguments, et quelques autres documents analogues. Telles sont les principales sources d'information où l'histoire littéraire a puisé jusqu'à nos jours. C'est de là qu'on a tiré les notices qui servent d'introduction aux éditions des auteurs; et ce sont ces renseignements, réunis et mis par ordre chronologique ou par ordre de matières, qui ont formé les grands répertoires tels que la Bibliotheca graeca de Fabricius.
Mais à côté des données de fait, il est un autre élément essentiel de l'histoire littéraire qui se pré-
parait également dès l'antiquité, c'est l'appréciation littéraire, ou ce qu'on appellerait aujourd'hui la critique littéraire. Il va sans dire qu'une certaine critique, la simple expression de jugements personnels, a dû commencer à s'exercer presque aussitôt que furent produites les premières œuvres littéraires. Vous vous rappelez Protagoras, chez Platon, disant que c'est un signe de bonne éducation de savoir porter de pareils jugements. Il est donc permis de croire que dès lors ceux qui donnaient cette bonne éducation faisaient profession d'enseigner la critique. Nous avons vu que le iudicium, le jugement, ou l'appréciation, est aussi une des quatre fonctions du philologue que Varron fait entrer dans sa définition. Mais ce ne sont pas les philologues seulement, ni même principalement, qui remplissent cette fonction. Les écrits des anciens qui ressemblent le plus à ce que nous appelons la critique littéraire, sont des ouvrages de rhétorique, tels que les petits écrits de Denys d'Halicarnasse, le Traité du sublime, le Dialogue des orateurs, le dixième livre de Quintilien. Les rhéteurs étaient amenés par leur profession à s'occuper de critique en vue d'un but pratique. Il s'agissait pour eux de diriger leurs élèves dans le choix de modèles à imiter. Dans les temps modernes, c'est surtout en France que la critique littéraire s'est développée, et cela en dehors de la philologie, à propos de la littérature nationale. Que se peut-il de plus caractéristique à cet égard que ces préfaces dont nos grands poètes font eux-mêmes
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précéder leurs tragédies et leurs comédies, pour démontrer qu'elles sont faites selon les règles, ou pour s'excuser d'y avoir manqué? Car, remarquez-le bien, cette critique, comme il arrive naturellement à propos d'oeuvres contemporaines, était toute dogmatique, ou si vous aimez mieux, tout esthétique. Il s'agissait pour elle de savoir si un ouvrage était bien fait ou mal fait ; et ce jugement ne se fondait alors que sur l'autorité, qui plus tard fat remplacée par des raisonnements et des considérations générales. C'est cette critique d'abord dogmatique, puis philosophique, qu'on appliqua, pendant le xvii° et le xviii« siècle, aux littératures anciennes, de même qu'on la pratiquait à propos des modernes. C'est ainsi que, considérant toute œuvre littéraire au même podnt de vue, en dehors de son temps et de son milieu, jugeant tout uniformément d'après certains principes abstraits, toujours les mêmes, on arrivait à cette inintelligence littéraire qui apparaît, pour en citer un seul exemple bien connu, dans le jugement de Laharpe sur Aristophane.
Notre siècle enfin introduisit dans la critique littéraire la notion plus saine de l'appréciation historique. On reconnut que, pour bien comprendre les choses, et par conséquent pour les bien juger, on doit les mettre à leur place et les considérer dans leur entourage; qu'il faut, en littérature, connaître les idées et les traditions sous l'empire desquelles une œuvre est née, les besoins et les aspirations, les goûts et les exigences auxquelles elle
était destinée à répondre; savoir quelles influences un auteur avait subies, et par le fait des circonstances de sa vie, et par celui de l'état de la littérature au moment de son apparition. On se rendit compte, d'autre part, que le jugement à porter sur une œuvre devait se borner à constater quels éléments nouveaux elle avait apportés dans la littérature de son temps, quelle impression elle avait produite, quelle influence elle avait exercée, et dans quelle mesure elle avait approché ou s'était éloignée, non pas de notre idéal personnel ou national, mais du t^^pe de perfection propre à la littérature dont elle fait partie, type que nous abstrayons de l'évolution totale de cette littérature; ce type pouvant être à son tour comparé à d'autres et rapporté à un idéal supérieur, qui s'élabore insensiblement par le développement général de l'humanité entière. En d'autres termes donc, la critique littéraire devenait histoire littéraire, et dès lors devait absorber cette histoire littéraire dont nous parlions tout à l'heure, et qui ne consistait qu'en données de fait, en notices biographiques et bibliographiques. Car une critique vraiment historique ne peut s'exercer que sur des faits. Elle exige la plus rigoureuse chronologie et les recherches les plus exactes concernant les circonstances qui servent de base à ses jugements, ou, pour parler plus exactement, qui seules lui permettent de comprendre une œuvre ; comprendre étant désormais son rôle bien plus encore que juger. Avec cette union intime entre l'ancienne histoire littéraire, toute de
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faits et de détails, et cette critique nouvelle, toute préoccupée de tirer de ces faits rintelligeuce que seuls ils peuvent fournir aussi bien de chaque œuvre en particulier que delà succession de toutes, c'est-à-dire de l'évolution d'une littérature entière, la véritable histoire littéraire était trouvée; c'est celle que nous nous efforçons aujourd'hui de constituer.
Il serait aisé de montrer que l'histoire littéraire grecque et romaine est à la fois science pure et partie de la science appliquée que nous appelons philologie ou science de l'antiquité. Il y aurait lieu, à ce propos, de montrer quel usage le jeune philologue devenu professeur devra faire de sa connaissance de l'histoire littéraire. Il aura deux occasions principales de l'utiliser. D'une part, dans cette série de leçons spéciales qui sont aujourd'hui prescrites pour les classes de seconde et de rhétorique; d'autre part, et plus opportunément, je crois, dans l'explication des textes. Il ne pourra se dispenser, en effet, de faire connaître à ses élèves les auteurs dont ils liront les œuvres, ceux qui y sont mentionnés et ceux qui se trouvent avec les premiers dans quelque autre rapport, qui leur ont servi de modèle, par exemple, ou qui les ont imités. Mais je laisse ce point à vos propres réflexions. Il faut réserver quelques instants à cette histoire des sciences dans l'antiquité, que nous avons déclarée nécessaire en outre de l'histoire littéraire.
180 cIiNquièml: leçon.
En effet, l'histoire des sciences n'est pas comprise dans l'histoire littéraire. Celle-ci parlera des philosophes, des historiens, des mathématiciens, des naturalistes et de leurs écrits. Mais d'une part, elle ne saurait entrer dans l'analyse et l'appréciation du contenu de ces écrits, de l'autre toute la science n'est pas dans les livres. Socrate ne tiendra aucune place dans l'histoire de la littérature, il en occupera une considérable dans l'histoire de la philosophie.
L'histoire de la philosophie, telle sera en effet la partie principale de l'histoire de la science antique, car pendant longtemps on a compris sous le titre de philosophie presque toute la science; et à l'époque où les autres sciences se sont détachées de la philosophie et ont pris une existence propre, c'est encore la philosophie dont il importe le plus de connaître l'histoire, parce que plusieurs philosophes ont été des écrivains considérables et que beaucoup d'écrivains, et de poètes même, traitent de philosophie ou de sujets qui y touchent de près; enfin parce que la philosophie, en même temps qu'elle est une science, ou un essai de science, est aussi un résumé des idées générales qui ont cours dans un pays à une époque donnée, en sorte que l'histoire de la philosophie nous fait connaître ce pays presque autant que peut le faire l'histoire po-
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litiqiie, ou celle de la religion, ou de la littérature.
Le rang à donner à chacune des autres sciences se mesurera non pas à leur importance intrinsèque, mais à la place qu elles occupent dans la littérature et dans le mouvement général des idées. Les mathématiques des Grecs ont joué un grand rôle dans l'antiquité même, comme science fondamentale et éducatrice, et encore chez les modernes qui, jusqu'à nos jours, ont marché sur les pas des Grecs en géométrie. Les sciences de la nature tenaient une place infiniment moindre que de nos jours. Excepté en philosophie, dans cette sorte de spéculation sur les phénomènes de la nature qu'ils appelaient physique, et qui trop souvent intervenait prématurément, avant que les faits fussent dûment constatés, les anciens se montrèrent moins appliqués à connaître la nature qu'à la goûter et à rendre par les arts l'impression qu'elle produisait sur eux.
L'histoire des sciences morales ou historiques et celle des différentes sciences appliquées nous intéresse davantage. Il est inutile d'insister ici sur chacune en particulier. On comprend aisément que l'histoire de telle science dans l'antiquité soit presque aussi importante que cette science même. Ainsi par exemple la géographie du monde ancien. Il ne suffit pas que nous sachions ce que furent en etfet les peuples auxquels les Grecs et les Romains eurent affaire, quelle était en réalité la configuration des terres et la situation des lieux dont ils nous parlent. Les noms de l'époque hé-
roïqiie, employés de préférence par les poètes de tous les âges, doivent être connus aussi bien que les noms de Tépoque historique. Mais c'est peu que les noms. Il faut connaître aussi les idées qu'on se faisait, dans différents siècles, de l'étendue et de la forme des terres, de leurs habitants, des mœurs et de l'histoire de ceux-ci. Il y a une géographie homérique, une géographie des écrivains du grand siècle, une géographie alexandrine, une géographie romaine, chacune imbue de plus ou moins d'erreurs. Ces erreurs se reflètent dans les œuvres non géographiques aussi bien que les notions véritables. Chacun connaît le rôle que jouent dans toute la poésie antique certains pa3's purement fabuleux, comme la Pauchaïe, comme les Iles des Bienheureux, et les idées, en grande partie imaginaires, qu'on se faisait de certains peuples lointains, comme les Scythes et pl'us tard les Germains, à qui les peuples classiques attribuaient une vertu et un bonheur idéaux, reflets de leurs propres aspirations.
Je dois me contenter, Messieurs, de ces brèves indications. Elles suffiront, je pense, à vous faire comprendre la nécessité de joindre à l'histoire de l'art et de la littérature, l'histoire des sciences. Il est à peine besoin d'ajouter que cette étude est aussi très intéressante. Chaque science d'abord aime à connaître sa propre histoire ; et l'histoire de l'humanité serait très incomplète si elle ne comprenait l'histoire des sciences dès les temps les plus anciens. D'où il suit que cette partie de la phi-
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lologie, comme les autres, n'existe pas pour la philologie seulement ; l'histoire des sciences chez les peuples classiques n'est qu'un chapitre de l'histoire générale des sciences, que la philologie s'approprie et adapte à ses besoins.
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SIXIÈME LliCON
L'étude des textes.
Toutes les sciences dont nous avons essayé jusqu'ici d'esquisser les contours ont un but commun, l'étude des textes. C'est de l'étude des textes même que je me propose de vous entretenir dans cette dernière leçon.
L'étude des textes, c'est-à-dire l'explication des textes, ou plus exactement l'établissement et l'explication des textes. Mais ces deux choses sont si étroitement unies, que l'une implique l'autre ; et la plus importante, c'est l'explication. On ne peut même pas dire que l'une doive précéder l'autre. Dans la pratique, nous allons le voir, il est impossible de faire de bonne interprétation sans critique, ni de bonne critique sans interprétation. Cependant on a divisé la théorie, et l'on a bien fait. On expose séparément avec plus d'ordre et de clarté les règles de la constitution des texte»6 et celles de leur interprétation, sous le titre de critique d'une part et
d'herméneutique de l'autre. Mais avant d'aborder l'une ou l'autre, on peut et l'on doit acquérir quelques connaissances en paléographie. Avant d'établir un texte, ou de chercher à le comprendre, il faut savoir le déchiffrer. C'est à déchiffrer ou plus simplement à lire les écritures dans lesquelles les textes anciens nous ont été transmis, qu'enseigne la paléographie.
Peut-on apprendre à lire autrement que par la pratique? Non, sans doute, aucune théorie ne saurait dispenser de la pratique ; celle-ci doit être recommandée au jeune philologue et recherchée par lui en première ligne. Mais l'apprentissage pratique gagnera en rapidité et en sûreté à être guidé par la théorie ; et, de plus, la paléographie fournit à la critique une série de connaissantes utiles en dehors du déchiffrement. La paléographie a pour objet principal l'histoire de l'écriture. Mais, en général, par une convention dont nous allons reparler, elle se borne à l'écriture sur matières molles, papyrus, parchemin, papier. Elle suit, à partir du moment où apparaissent les documents sur matières de cette sorte, les transformations de l'alphabet, capitale, onciale, cursive, minuscule ; transformations, ou plutôt évolutions, merveilleusement constantes, et, chose remarquable, assez exactement parallèles dans l'écriture grecque et latine, même aux époques où l'on admet en général qu'il y avait peu de relations entre Byzance et l'Occident ; puis, les signes sténographiques, ou tachygraphiques, comme on disait dans l'antiquité ; enfin la ponctuation et
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les abréviations. Mais ce n'est pas tout. La paléographie étudie aussi l'histoire de la confection et de la vente des livres, non seulement dans l'antiquité, mais encore au moyen âge. L'histoire du livre au mo3'en âge n'est point indifférente pour le philologue, puisque l'immense majorité des œuvres classiques ne nous est parvenue que par des copies faites à cette époque. En outre, la paléographie enseigne, chose très importante pour la critique, l'art de dater les manuscrits, c'est-à-dire de reconnaître à quelle époque ils remontent. Sans doute cela aussi est un art qui s'acquiert surtout par l'usage. A force de voir dee manuscrits de différents âges, on apprend à reconnaître par leur aspect général à quel siècle ils appartiennent. Mais cette première impression doit être contrôlée par un examen méthodique, d'après les indications très précises que fournit une longue suite d'observations accumulées depuis des siècles. Enfin, c'est encore la paléographie qui renseigne sur les dépôts de manuscrits renfermant des ouvrages grecs et latins antiques. Vous voyez, Messieurs, combien il y a dans cette science de choses directement applicables à nos études. Félicitez-vous de ce que, en cette matière aussi, l'occasion vous est offerte, dans notre Faculté, d'acquérir de précieuses connaissances, et ne manquez pas d'en profiter.
La critique, telle que les philologues modernes ont coutume de l'enseigner, est une science assez mal bâtie, dépassant les limites que paraît lui imposer son titre, et d'autre part restant en deçà. Déjà
son nom a cet inconvénient de désigner à la fois la théorie et la pratique. La théorie de l'interprétation, c'est rherméneutiqiie ; la théorie de la critique, c'est encore la critique. C'est de la théorie, bien entendu, que nous parlons ici. On a coutume de diviser la critique en critique supérieure et critique inférieure ou verbale. La première enseigne les règles d'après lesquelles on doit juger de l'authenticité des écrits, et de leur attribution à tel ou tel auteur ; la seconde fait connaître la méthode à observer pour établir les textes, discerner les leçons qui remontent à l'auteur de celles que lui prête l'erreur ou la mauvaise foi des copistes, et dans le cas où la vraie leçon n'existe plus, la rétablir par conjecture. Il est clair qu'il n'y a pas de limite précise entre ces deux sortes de critique. A laquelle en etTet appartiendra-t-il de prononcer s'il ne s'agit ni d'un écrit entier, ni d'un seul mot, mais d'une phrase, d'un chapitre, d'un des livres d'un ouvrage? Ou encore si un écrit tout entier a été remanié, abrégé ou interpolé, et qu'on veuille savoir dans quelle mesure il est attribuable au premier auteur; et s'il a été soumis à plusieurs remaniements successifs, laquelle des rédactions il convient de considérer comme la vraie ?Dans Homère, il n'est pas une leçon qu'on puisse adopter ou rejeter en bonne règle sans avoir son opinion faite sur toute la question homérique.
D'autre part, quelques-uns distinguent entre la critique négative et la critique positive, ou mieux, entre la critique proprement dite, d'une part, qui,
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dans une tradition donnée, ou entre des leçons existantes, enseigne à discerner l'authentique del'inauthentique, le vrai du faux, et d'autre part, la critique divinatoire qui, en l'absence de tradition et de leçons existantes, ou après que celles-ci ont été reconnues fausses, indique le moyen de retrouver la vérité par divination ou conjecture. Le mot de critique ne s'applique à cette dernière fonction que très improprement. La divination ou conjecture est un moyen d'investigation et non de vérification. C'est un acte de l'imagination combinatrice, une invention, une affirmation nouvelle, et non un jugement porté sur une opinion donnée, sur une affirmation précédente. Cependant, cotiime on ne peut complètement séparer les deux opérations, ni en pratique, ni en théorie, s'il faut une désignation commune à toutes deux, c'est le mot de critique qui paraît convenir. Mais on fera bien de l'employer sans épithète. La critique n'est par son essence ni négative ni positive. Elle est appelée justement à prononcer entre le pour et le contre, entre le oui et le non.
Enfin, il semble que ce titre de critique annonce aussi une théorie des jugements du goût. C'est ce que nous entendons principalement aujourd'hui en France par ce mot de critique ou critique littéraire, et c'est ce que rappelaient aux anciens euxmêmes les mots de xpivsiv, xpiaiç, xpirixoç, xp'.Tcx-/], appliqués aux choses littéraires. Sur ce genre de critique, Messieurs, les opinions sont si diverses, et certains dissentiments si profonds, qu'il faudrait
non pas quelques instants d'une leçon déjà bien pleine, ni une leçon entière, mais tout un cours, pour nous mettre d'accord, si toutefois nous pouvions espérer d'y réussir. Puisque cependant la question ne peut être simplement écartée, je vous dirai ma pensée, mais brièvement, sans développement ni justification. Il faut distinguer, à mon avis, plusieurs choses qu'on a coutume de confondre entre elles et avec d'autres sous ce vocable de critique : 1° les jugements portés sur une œuvre au point de vue du goût ; 2° les considérations générales qui peuvent justifier de pareils jugements, les théories sur les jugements du goût, réunies ou non en corps de doctrine; 3*^ l'intelligence historique d'une œuvre littéraire, qui consiste à découvrir les causes de toute nature qui l'ont produite, race, climat, état antérieur de la littérature, dons naturels de l'auteur, modèles suivis par lui ; à constater les effets produits par cette œuvre sur les œuvres suivantes ; enfin à déterminer s'a valeur par rapport à l'idéal poursuivi par la littérature à laquelle elle appartient. De ces troîs choses, la dernière, nous l'avons vu, est du ressort de l'histoire littéraire, ou plutôt c'est de l'histoire littéraire ; la première n'est pas une science, c'est l'exercice d'une faculté, qui peut s'accomplir en différentes occasions, et qui, en matière philologique, intervient particulièrement dans l'explication des textes. C'est la deuxième seule qu'on pourrait considérer comme l'un des genres de la critique dont nous parlons ici. Si la critique verbale enseigne à cons-
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tituer un texte, la critique supérieure, à discerner l'authentique de l'inaulhentique, cette troisième sorte de critique ferait connaître les principes des jugements à porter au point de vue du goût. Peut-être quelqu'un voudra-t-il rédiger le code de ces principes, appliqués aux littératures anciennes. J'avoue, pour ma part, que je n'ai pas une foi assez robuste en ces principes-là; je préfère m'en tenir à l'intelligence historique. Et quant à la philologie, elle peut, ce me semble, se décharger du soin de ces questions sur la philosophie, qui les traite sous le titre d'esthétique, et peut-être un jour réussira à en faire une science. En attendant, on continuera à juger, comme on l'a fait jusqu'ici, chacun en vertu de son goût, c'est-à-dire en se rapportant à un idéal formé plus ou moins inconsciemment en lui par ses dispositions naturelles d'un côté, et de l'autre par la somme de toutes ses impressions et de tous ses jugements précédents, fondus entre eux et combinés comme ces images photographiques qu'on superpose les unes aux autres pour obtenir un type moyen, les photographies composites. On essayera de justifier ces jugements, comme nous le faisons tous les jours, dans la conversation, en parlant de nos lectures, par des raisonnements dont les prémisses se tiennent en l'air, ou s'appuient sur des principes généraux que nous inventons à mesure. J'ai une grande confiance en mon goût, je l'avoue, comme vous en avez probablement dans le vôtre. J'en ai beaucoup moins dans cette sorte de raisonnements justificatifs, même quand
c'est moi qui en use. Je n'y vois pas, en tout cas, de quoi former ni une science, ni l'une des parties d'une science.
Restent donc à la théorie de la critique philologique les règles à donner pour discerner les œuvres authentiques de celles qui ne le sont pas, et pour établir les textes. Je serais porté à laisser subsister seulement ces dernières. Je me demande s'il est bien utile de donner des règles spéciales sur la critique d'authenticité. Aussi bien ceux qui ont prétendu en donner n'ont guère fait que citer des exemples de verdicts modèles, avec les preuves ou les indices sur lesquels on s'est appuyé pour les rendre. C'est assez avouer que le vrai et peut-être le seul moyen de s'initier à ce genre de critique, c'est d'étudier les dossiers d'un certain nombre de procès plaides par de grands maîtres, comme par exemple celui des lettres de Phalaris par Bentley, et puis de s'y essayer soi-même. Cette critique a d'ailleurs les mêmes méthodes et les mêmes principes que toute critique historique. Platon a-t-il vraiment écrit le Parménide, comme on l'affirme? César a-t-il en effet trempé dans la conjuration de Catilina, comme on le raconte ? Ce sont des questions à pea près de même nature, et Ton ne voit pas bien pourquoi l'on donnerait des règles spéciales sur l'élucidation de l'une indépendamment de l'autre. Mais peut-être me trompé-je. Peut-être verrait-on moins produire de mauvais arguments, moins exprimer de toutes irréfléchis et moins obstinément maintenir certaines opinions mal fondées,
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si ceux qui sont aj)i-)olrs ;i traiter ces questions étaient tenus en ^^rdepar un enseignement régulier, qui rassemblerait sous leurs yeux les attributions qui ont été vraiment démontrées ou réfutées, les circonstances qui ont donné lieu à des erreurs, et les preuves qui ont servi soit à confirmer la tradition, soit à la renverser.
Pour la critique verbale aussi, la meilleure école, n'est-ce pas la pratique? Personne ne saura constituer un texte que quand il s'y sera exercé, et beaucoup d'excellents critiques le sont devenus par ce moyen; fabricando fit faher. Nous avons vu d'ailleurs qu'il n'y a pas de limite précise entre la critique verbale et la critique dite supérieure. Tout cela est vrai. Et cependant il existe bien des points sur lesquels on peut faire abstraction de l'une et donner des renseignements et des directions utiles pour le maniement de l'autre. La critique ramenée à ces modestes proportions, traitera de la tradition manuscrite; des dangers innombrables auxquels le texte d'un écrit était exposé, et aussi des circonstances qui ont pu en sauver l'intégrité, pendant la première rédaction sur brouillon, la mise au net, la publication, les reproductions subséquentes, en un seul exemplaire ou plusieurs à la fois; dans les recensions des grammairiens; dans les copies exécutées par des moines, tantôt en guise. de pénitence, avec ignorance et inintelligence, tantôt par goût, avec la tendance à corriger et embellir; dans les transcriptions des humanistes, souvent hâtives, ou infidèles par excès d'ardeur; enfin dans les éditions,
faites trop fréquemment sans aucun soin, sans les connaissances nécessaires, par pure spéculation ou encore d'après des principes absurdes; mais souvent aussi avec infiniment de science et d'intelligence, quelquefois avec un vrai génie. Elle fera connaître les différents genres de fautes introduites dans les textes au cours de toutes ces aventures, et les circonstances ou les accidents particuliers qui y ont donné lieu. Puis elle montrera comment on doit procéder, en raison même de ce mode de transmission, pour retrouver, dans la mesure du possible, le texte primitif, en remontant de copie en copie, jusqu'au manuscrit unique d'où tous descendent, que ce soit l'original même ou une copie déjà récente. On fera voir la nécessité d'établir à cet effet, une fois qu'on aura recueilli par d'exactes collations les leçons des manuscrits, une véritable généalogie de ces derniers, afin de pouvoir donner toujours la préférence au témoignage le plus direct, et une estimation comparative, d'après les passages où il n'y a pas de doute entre les variantes, afin de pouvoir s'attacher dans les passages douteux au témoignage le plus digne de foi. Enfin, on rappellera qu'il existe souvent des témoignages collatéraux, dans les traductions et les commentaires anciens, dans des citations et des imitations faites par d'autres auteurs, et l'on montrera de quelle manière ils peuvent être utilisés. C'est tout ce travail qu'on désigne par le nom de recension. Pour le co .;pl'.Her par l'émendation, la critique enseignera comment et dans quelle mesure on peut constater
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les altérations qui subsistent encore dans les textes constitués d'après la meilleure tradition, et essayer de rétablir la vraie leçon par conjecture. Il est nécessaire d'être instruit sur toute cette procédure assez compliquée, môme si l'on ne pense pas se trouver jamais dans le cas de publier un texte, parce que sans cette instruction on ne saura pas faire usage des éditions critiques et se guider dans le choix des leçons. Or, personne ne peut étudier sérieusement un auteur ancien s'il n'est en mesure de se faire une opinion propre sur la leçon à adopter en chaque lieu.
L'herméneutique, ou science de l'interprétation, doit, à mon sens, se faire encore plus modeste, encore plus pratique. Non que je méconnaisse le haut intérêt et la valeur scientifique de considérations sur ce sujet telles que celles de Schleiermacher, par exemple, qui s'élève à des principes assez généraux pour embrasser à la fois l'interprétation de tout discours quel qu'il soit, et qui soumet à l'analyse psychologique toutes les opérations qui s'accomplissent en l'âme de ceux à qui la pensée d'autrui se transmet par le moyen de la parole. Le philologue ne saurait mieux faire que de se pénétrer de ces fécondes idées et de fonder lui-même ses principes sur une aussi large base. Mais de ces hauteurs il devra redescendre jusqu'à la simple pratique de l'explication des textes, et ces principes si généraux, il devra les appliquer aune catégorie spéciale de discours, les écrits des auteurs grecs et latins. Là, il s'agira surtout de mettre en garde contre
certaines erreurs, d'inculquer certains principes essentiels , comme celui qui prescrit de s'attacher strictement au sens grammatical et historique; et de montrer dans le détail comment l'explication doit procéder.
L'épigraphie, avons-nous dit, comprend ce qui, dans la paléographie, la critique et l'herméneutique concerne une catégorie particulière de monuments littéraires, les inscriptions. Serait-ce une raison suffisante pour refuser à l'épigraphie, comme nous l'avons fait pour la numismatique, une place à part et une existence propre au sein de la philologie? Je ne le pense pas. L'épigraphie a atteint un trop grand développement. Elle est bien plus que la numismatique en relation directe avec la philologie classique, parce que les monnaies de tous les âges et de tous les pays offrent un intérêt à peu près égal, tandis que peu de peuples ont laissé autant et d'aussi importantes inscriptions que les Grecs et les Romains; on ne peut guère leur comparer à cet égard que les Égyptiens et les Assyriens. Les inscriptions ont d'ailleurs, parmi les monuments littéraires, des caractères si particuliers, que dans chacune des trois sciences, paléographie, critique et herméneutique, il faudrait consacrer à leur étude une place spéciale. Enfin, il y a certaines questions à traiter en épigraphie, qui ne rentrent dans aucune de ces trois sciences, et qui seraient plutôt du domaine des antiquités ou de l'histoire littéraire.
L'épigraphie, nous l'avons vu, se partage avec la
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paléog-raphie la tâche de faire l'histoire de récriture et particulièrement de l'alphabet grec et latin. Ce partage paraît avoir un inconvénient, c'est que les inscriptions remontant beaucoup plus haut que les plus anciens papyrus, la paléographie ne semble pas commencer par un véritable commencement. Mais l'écriture sur matière molle ayant pris dès le moment de sa naissance, et constamment développé dès lors, un caractère sensiblement différent de celui des inscriptions sur pierre et sur métal, ces deux parties de l'histoire de l'écriture se séparent assez naturellement.
Outre l'histoire des lettres, des ligatures, des chiffres, l'épigraphie donne l'explication des abréviations très nombreuses surtout chez les Romains. Elle expose les difïërents usages auxquels on faisait servir les inscriptions, et nombre d'habitudes qui y sont observées et de formules qui y sont employées. Ainsi en particulier pour les inscriptions romaines, elle explique ce qui concerne les noms, le cursus honoriim, c'est-à-dire l'ordre d'avancement dans les carrières publiques, les titres des personnages étant toujours disposés d'après cet ordre dans les inscriptions ; enfin les dignités impériales. Tout cela sert l'interprétation, vous le le voyez, et ne sert que l'interprétation des inscriptions. Certaines règles de critique sont aussi applicables plus ou moins exclusivement aux inscriptions. Les altérations en sont relativement rares, parce que le texte n'en a subi qu'une ou deux transmissions. Il y a cependant des fautes, mais
dont la correction est plus simple que celle des manuscrits, et n'est guère que conjecturale, puisqu'il arrive rarement qu'on ait plusieurs copies de la même inscription. On a très souvent, par contre, et presque régulièrement, plusieurs inscriptions conçues sur le même modèle, ce qui facilite singulièrement les corrections, et aussi les restitutions, que rend très souvent nécessaires la mutilation des bronzes et des marbres.
L'utilité de l'étude des inscriptions est extrême et va toujours croissant. Il n'est guère de discipline philologique qui n'en tire le plus grand profit. Pour la grammaire, les inscriptions sont des témoins directs de l'état de la langue à l'époque où elles ont été gravées. Elles sont les monuments d'une langue souvent fort différente de celle des livres, que ce soit la langue officielle et archaïque ou la langue populaire et néologique. L'histoire et les antiquités, les antiquités surtout, ont des chapitres entiers qui n'ont d'autres sourcesque les inscriptions. L'histoire de l'art, et même celle de la littérature, leur doivent nombre de renseignements sur différents personnages; sans compter que les inscriptions elles-mêmes forment des textes que l'histoire littéraire ne peut négliger et qu'elle apprendra sans doute à faire entrer plus complètement encore dans son cadre.
Cependant l'épigraphieestlaplus jeune de toutes les sciences philologiques. Car s'il arrivait à Thucydide de copier quelque inscription pour l'insérer dans son histoire, il n'avait pas besoin pour cela
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d'une science spéciale, pas plus que nous pour tirer un document du Journal officiel. Même les collections de documents épigraphiqucs qu'on forma dans l'antiquité ne peuvent être considérées comme un premier commencement d'épigrapliie; un musée de sculpture ne constitue pas Tarchéologie. Un recueil d'inscriptions ne contient de l'épigraphie que si les inscriptions y sont commentées. C'est ce qui est le cas de la plupart des publications faites depuis la Renaissance, parmi lesquelles les plus importantes sont le premier recueil général des inscriptions latines, inspiré par Scaliger, exécuté par Gruter, et les deux Corpus de Berlin, le grec rédigé par Bœckh, le latin publié sous la direction de Th. Mommsen. QuaQt à de véritables traités d'épigraphie, on n'a guère songé avant notre siècle à en composer; et il en existe relativement peu. L'intérêt particulier que notre pays a toujours conservé à celte science, même quand le reste de la philologie était le plus négligé, est cause peut-être que nous possédons deux bons ouvrages en français sur ce sujet, celui de M. Gagnât pour l'épigraphie latine et celui de M. Reinach pour l'épigraphie grecque.
Je vous ai annoncé, Messieurs, pour cette dernière leçon, quelques conseils pratiques sur l'explication des auteurs. Ce sera donc une leçon d'herméneutique, et une leçon de critique en même
temps. Je n'y ferai pas entrer assurément tout ce que ces sciences enseignent ; mais j'en toucherai certains points. Pourquoi cela plutôt que de vous donner un spécimen d'épigraphie, ou d'histoire littéraire, ou de grammaire? C'est qu'après avoir tant de fois répété que tout dans la philologie se rapporte à l'étude des textes, je tiens à terminer ce cours par quelques mots sur l'étude des textes, en vous disant brièvement, pratiquement, à votre usage, comment elle doit être conduite.
Distinguons d'abord deux sortes d'explication des textes; d'une part celle qui se fait à la Faculté, par le professeur ou sous sa direction, et d'autre part l'explication que vous ferez pour vos élèves, dans les classes. La première doit être l'image, aussi fidèle que possible, de la préparation qu'exige la seconde; préparation générale, à faire pendant tout le temps de vos études; préparation spéciale, à renouveler chaque jour, en vue de la leçon du lendemain. Ces deux sortes d'explication seront essentiellement différentes l'une de l'autre. L'une fera voir comment vous procédez pour vous assurer vous-mêmes que vous saisissez exactement la pensée de Fauteur; l'autre consistera à faire connaître cette pensée à vos élèves, ou mieux, à la leur faire trouver. L'une sera un travail de recherche scientifique, mis en commun entre hommes du métier; l'autre sera de la vulgarisation au profit d'un public parfaitement déterminé, vos élèves.
Nous allons examiner la première seule, puisque ce sont les études de Faculté qui forment l'objet de
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ce cours *. Vous verrez tout de suite vous mêmes qu'il serait déplacé de faire dans les classes une explication telle que nous la décrirons ici. Au lycée, pas de critique du texte, si ce n'est très exceptionnellement, pour les élèves les plus avancés des classes supérieures, si l'occasion se présente de leur montrer clairement, par un exemple, ce qui rend cette critique nécessaire et comment elle opère. Dans l'explication proprement dite, pas de discussion, ni de démonstration, ou très peu, en dehors des moyens de démonstration qu'offrent aux élèves leurs connaissances et les faits accessibles à leur âge. Pas de recherches, en un mot, pas de travail savant ; c'est au professeur de les faire d'avance dans son cabinet. En classe, ce serait non seulement inutile, mais nuisible, comme tout est nuisible qui est au-dessus de la portée de l'élève. Il y faut des résultats acquis , qu'on fera retrouver aux élèves, ainsi qu'un bon professeur de géométrie fait redécouvrir chaque année les mêmes théorèmes; mais dans la mesure seulement où l'âge des élèves et l'état de leurs connaissances le permettront.
L'explication des textes à la Faculté doit montrer, disions-nous, comment il faut procéder pour saisir la pensée de l'auteur. La pensée de l'auteur étant exprimée en paroles, il s'agit de déterminer
1. Sur l'explication à faire en classe, voyez M. Bréal, De l'Enseignement des langues anciennes, p, 89 et suiv.; 97 et -uiv.
le sens de ses paroles. Pour le faire, il faut vous assurer d'abord que vous vous trouvez bien en présence de ses paroles, car ce texte imprimé que vous avez sous les yeux n'est pas sorti tel quel des mains de l'auteur. Votre tâche sera donc, sinon d'établir le texte, comme si jamais rien n'avait été fait pour cela, du moins de refaire, pour votre édification personnelle, le travail de l'éditeur, s'il est bon ; de le remplacer, s'il est mauvais. Il faudra donc avant tout vous enquérir de l'état de la tradition du texte, savoir quels sont les manuscrits par lesquels il nous est parvenu, quels sont les rapports de parenté entre eux, quel est le manuscrit archétype dont la leçon peut être retrouvée par la recension, en d'autres termes, quel est l'état du texte le plus approchant de l'original qu'on puisse atteindre par l'ensemble des témoignages.
Vaut-il bien la peine, diront peut-être ceux d'entre vous qui n'ont pas encore l'habitude de ce genre de travaux, de se donner tant de mal? Nous avons des éditions; fions-nous au texte qu'elles nous présentent, et appliquons-nous plutôt à le comprendre. Très bien ; et si vous ne le comprenez pas? Si ce texte n'offre pas de sens, parce qu'il est altéré? Il faudra bien alors vous décider à faire de la critique ; et vous n'irez pas loin sans rencontrer des passages où cela vous arrivera. Souvent aussi le texte présentera un sens à peu près satisfaisant, mais grâce à une correction, probablement incertaine, peut-être inadmissible : vous sera-t-il indifférent de lire da Triclinius pour du Sophocle, du
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Wakefield pour du Lucrèce ? Au moins faudrait-il savoir discerner les bonnes éditions ; mais c'est précisément ce dont la condition préalable est de savoir juger les leçons par soi-même.
Citerai-je, pour vous convaincre de l'importance de la critique, quelques-uns de ces passages où une fausse leçon a donné lieu à des erreurs séculaires en histoire ou en histoire littéraire, ou bien a voilé pendant longtemps une beauté poétique, privé de sa pointe un trait d'esprit? J'aime mieux insister sur ce qui est d'une application plus commune, l'importance qu'il y a pour chacun de nous à pratiquer et à cultiver en soi une vertu sans laquelle le savoir et le talent font souvent plus de mal que de bien, la probité scientifique. C'est triste à dire, mais on ne peut nier que cette vertu fleurit dans les sciences de la nature plus que dans les sciences morales. Pour le physicien, pour le naturaliste, c'est une chose qui va sans dire que dans le relevé des faits l'exactitude ne saurait être trop scrupuleuse, et que le moindre détail doit être respecté, lors même qu'on n'en reconnaîtrait pas tout de suite la portée. On admet qu'avant d'interpréter les faits, avant d'en tirer des inductions, on doit les constater tels qu'ils sont et tant qu'ils sont. On sait bien que toute omission et tout à peu près peut se venger, et pour n'avoir pas à se rappeler ce danger à chaque coup, on prend une fois pour toutes l'habitude de la précision, on s'en fait une espèce de devoir professionnel, qu'on ne raisonne même plus. Rien, absolument rien ne justifie une
moindre délicatesse de coascieuce de notre côté. Accepter indifféremment la bonne ou la mauvaise leçon, même en un lieu dont le sens n'en serait pas visiblement affecté, n'est pas moins coupable que d'inscrire au hasard un degré de chaleur dans une série d'observations météorologiques, ou un nombre de milligrammes dans un relevé d'analyses chimiques. Pourtant le physicien et le chimiste convaincus d'une telle légèreté seraient couverts de confusion : dans nos études, non seulement on avoue impunément le dédain de l'exactitude, mais trop souvent on l'affiche. Plus d'un se croit un esprit supérieur parce qu'il se moque des variantes. Pour moi, je dois avouer que j'ai de la peine à conserver mon estime à qui, sachant de quoi il parle, ce qui est rare, à la vérité, se vante de faire peu de cas de la critique des textes.
D'ailleurs, les variantes les plus insignifiantes en apparence ont leur vengeance, aussi bien que les degrés du thermomètre et les poids de la balance. On peut compter par douzaines les règles de grammaire erronées, fondées sur une série de fausses leçons dont chacune paraissait être à peu près indifférente. L'attribution d'un écrit à un auteur peut dépendre en une grande mesure de l'adoption ou du rejet d'un certain nombre de leçons, dont chacune à sa place n'importe guère pour le sens de la phrase. Ce qui ne veut pas dire que, dans une explication, toute variante doive être mentionnée ; rien n'est plus loin de ma pensée. 11 ne faut discuter que celles qui le méritent. C'est un des signes
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les plus iiiaiiircïstrs d'incxpérieucc; uu d'iiicoinp('îteiice que do s'arrêter à des leçons sans valeur, qu'on rencontre dans les manuscrits ou dans les éditions.
La première chose donc à faire, en présence d'un texte à expliquer, c'est, on vient de le voir, de rétablir ce texte en l'état le plus approchant de l'original qu'il soit possible d'atteindre par l'emploi méthodique des témoignages. Est-ce à dire que l'on puisse séparer la critique de l'interprétation, s'acquitter de l'une avant d'aborder l'autre, établir son texte avant de l'expliquer? Assurément non. Déjà pour estimer et classer les manuscrits, il faut avoir médité le texte avec soin, puisque cette estimation et ce classement se fondent en grande partie sur le sens que présentent les différentes leçons. Il est encore plus impossible de faire précéder l'interprétation ])ar l'émendation, puisqu'on ne peut trouver une leçon par conjecture que d'après le sens exigé par le contexte ; si bien qu'un maître éminent a pu dire, non pas que l'émendation suppose l'interprétation, mais qu'elle est une interprétation ^ Le fait est que les différentes opérations de la critique et de l'interprétation sont intimement liées, et dépendent les unes des autres de telle façon, qu'aucune ne peut s'accomplir sans les autres. On peut à la rigueur, pour la clarté de l'exposition, indiquer d'avance le texte qu'on adoptera ; mais ce ne sera que provisoire ; la