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AVERTISSEMENT III

Leipzig, 1879 et suiv. ; et S. Reinach, Manuel de Philologie classique, 2^ éd., Paris, 1883 et 1884.

Ces couférences ont été données de décembre 1890 à février 1891. La première a été publiée dans la Revue Internationale de V Enseignement, du 15 mai 1891.

Montpellier, août 1891.

Messieurs,

Je désire inaugurer la nouvelle position que j'occupe cette année dans notre Université par quelques leçons d'un caractère plus général que celles que j'ai faites jusqu'ici. Je me suis borné presque exclusivement à étudier avec vous des textes d'auteurs anciens. Il est probable que je reviendrai à cette habitude et m'y tiendrai, sauf exception. Car la connaissance directe des auteurs est à la fois le point de départ et le but, la raison d'être et, pour ainsi dire, le cœur de nos études ; c'est ce qui ressortira, je l'espère, de ce cours même. Mais s'il est bon de se tenir toujours près du centre, il faut savoir souvent rayonner ; il est permis de faire quel-

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qnefois le tour du cercle. C'est à en faire le tour que je vous invite dans cet entretien et les suivants.

Je ne prétends pas, vous m'entendez bien, dans l'espace de quelques heures, vous faire parcourir en tous sens le champ de nos études. Je ne viens pas vous enseigner en ce peu de temps une science dont vous ne connaîtrez jamais que des fragments, lors même que vous y consacreriez toute votre existence ; et j'espère qu'une notable partie de votre vie y sera employée : il n'y a de bon professeur que celui qui reste étudiant. Mon but n'est pas si chimérique. Je vous propose seulement de vous élever assez haut, pendant quelques instants, pour prendre une vue à vol d'oiseau de ce champ dont nous cultivons ensemble une parcelle chaque année : les études relatives à l'antiquité classique. Je voudrais vous faire voir quel est l'objet, ou quels sont les objets de ces études ; quelle place elles occupent dans l'ensemble de la science ; quel est le lien qui les unit entre elles; dans quel esprit, d'après quels principes, par quelle méthode elles doivent être cultivées.

Vaut-il bien la peine, me direz-vous peut-être, de s'arrêter à ces généralités? Quel intérêt y a-t-il à définir la science dont on s'occupe, à la considérer en quelque sorte du dehors, pour en tracer les contours? — Quel intérêt il y a? J'ai peine à en concevoir un plus grand. Ce qui élève l'homme audessus de la machine, c'est d'avoir conscience de ce qu'il fait ; ce qui distingue l'homme intelligent

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do celui (jui ne l'est pas, riiomme qui pense de celui qui ne pense pas, c'est de comprendre ce qu'il fait, de savoir en quoi consiste son travail, à quoi il sert, et comment il s'harmonise avec celui des autres. Or, s'il est un travail qu'on ne devrait pas accomplir inconsciemment, un travail qui devrait être intelligent et réfléchi, n'est-ce pas le travail scientifique? Que l'artisan, le cultivateur, le commerçant se livrent à leurs occupations comme leur père Ta fait, comme le fait leur voisin, sans se demander quelle fonction ils remplissent dans l'ensemble des choses, peut-être n'en sera-t-on pas choqué. Que l'artiste même et le poète produisent sans savoir pourquoi ni comment, déjà Platon l'expliquait en disant que c'est un dieu qui les pousse. Mais quand on fait par excellence le travail de la pensée, qui est de connaître et de comprendre, comment peut-on supporter de le faire sans penser, sans savoir ce qu'on fait, et sans en voir clairement la raison? Je n'ignore pas qu'il y a des savants distingués qui montrent de l'indifférence ou même du dédain pour ces questions générales de méthode. — «Vous voulez écrire une thèse sur la philologie? me disait, il y a plusieurs années, un vieux professeur de Sorbonne. Faites-nous donc plutôt un bon ouvrage de philologie. Moi, quand on me demande : Qu'est-ce que la philologie? je réponds : C'est ce que je fais. » — Je dus écouter ce maître respecté ; mais ce n'est pas seulement la distance de son œuvre à la mienne, qui m'empêche de répondre comme lui. Il y a d'autres savants, et des plus

illustres , qui ont traité certaines de ces questions d'une manière peu satisfaisante, et qui n'en ont pas moins été au premier rang dans leur partie. Mais ces grands esprits ont senti l'importance du problème qui se pose devant nous, puisqu'ils s'en sont occupés. Et si leur génie les a fait marcher droit au but qu'ils n'apercevaient pas aussi distinctement que tels de leurs confrères moins éminents, nous qui ne pouvons nous vanter d'avoir un pareil guide, nous devons nous assurer, d'avance et toujours de nouveau, de la direction à suivre. Tel est bien, à ce qu'il semble, le sentiment de la plupart de ceux qui s'adonnent à nos études. Elles forment, sous le nom de philologie classique, ou science de l'antiquité, car ces deux noms ne désignent qu'une seule et même chose, une science spéciale, dont on cherche depuis longtemps la place sur la carte topographique de la science universelle. Il ne se passe guère d'année qui ne voie paraître un discours ou un mémoire nouveau sur le sujet. Déployons à notre tour cette carte, et voyons sous quelle latitude et sous quelle longitude doivent s'accomplir nos explorations.

La science universelle se divise naturellement, d'après son objet, en sciences de la nature et sciences morales; ces dernières comprenant tout ce qui dépend de l'action de l'homme dans le monde,

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los premières tout le reste, sauf les mathématiques, qui créent pour ainsi dire elles-mêmes leur objet et ne servent que d'instrument à la connaissance de la réalité ; et la philosophie, qu'on peut considérer soit comme couronnement de l'édifice, coupole immense qui abrite le tout et Tenceint, soit comme construction provisoire, destinée à faire place tôt ou tard à une aile nouvelle du palais de la science. Les sciences morales, c'est d'une part l'histoire, dans son acception la plus large, c'est-à-dire la connaissance de tout ce que l'esprit humain a produit, de tout ce que l'activité humaine a accompli jusqu'à ce jour, et l'observation de ce qui se passe encore sous nos yeux parmi les hommes; c'est, d'autre part, une science mal définie et plus mal nommée, philosophie de l'histoire, éthique, sociologie, qui cherche à discerner les lois présumables d'après lesquelles s'accomplit l'action de l'homme sur la nature et sur lui-même, et d'après lesquelles, par conséquent, se déroulent les destinées de l'humanité. Encore sont-ce là bien moins deux sciences distinctes que deux aspects d'une seule et même science; la première n'étant que vaine curiosité et polymathie oiseuse, si elle ne sert à alimenter la seconde et à lui donner une base expérimentale, faute de quoi celle-ci a dû trop longtemps laisser le champ libre à des rêveries philosophiques ou religieuses. Pour mieux me faire comprendre au moyen d'une comparaison, la première est à la seconde ce que l'ancienne histoire naturelle, purement descriptive, est à la science biologique de nos jours. En

attendant que l'histoire tout entière se constitue en science sous ce nouvel aspect, certaines branches de l'histoire sont parvenues déjà à former des sciences partielles, qui, non contentes d'établir les faits particuliers, commencent à rechercher les lois qui les régissent; telle, à côté de l'histoire des langues, la linguistique; telle encore, quoique beaucoup moins avancée, à côté de l'histoire religieuse, la science des religions.

L'histoire communément ainsi dite, l'histoire considérée essentiellement comme étude des faits du passé, a deux grandes divisions qui se croisent : la division chronologique en périodes, et la division par champs d'activité humaine : histoire politique, histoire religieuse, histoire de l'art, de la littérature, du langage, des sciences, des mœurs, des institutions, du commerce, de l'industrie. Chacune de ces divisions peut encore se subdiviser, d'après les nations dont on étudie l'histoire séparément. Enfin, il faut ajouter un certain nombre de sciences composées de connaissances diverses, qu'on a appelées les sciences auxiliaires de l'histoire, comme l'épigraphie, la paléographie, la numismatique. Essayez maintenant de dresser le tableau de la science historique, en représentant, d'une part, toutes ces divisions et subdivisions par autant de bandes longitudinales, d'après les objets, et latitudinales, d'après les époques, en réservant, d'autre part, une place suffisante aux sciences auxiliaires, et un espace considérable à la science historique conçue de la seconde manière, comme essai de for-

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miiler des lois plutôt que de recueillir et décrire des faits. Puis, jetous uu regard sur l'affiche de notre Faculté; voyous quels sont, parmi les cours qu'on y trouve annoncés, ceux qui concernent l'étude de l'antiquité classique. Ce sont d'abord tous ceux dans lesquels on expliquera des auteurs grecs ou latins; puis l'histoire de la littérature grecque et de la littérature latine; la grammaire grecque, la grammaire latine; la métrique; l'histoire grecque', l'histoire romaine ; les institutions grecques et romaines ; l'archéologie ou histoire de l'art antique ; l'épigraphie grecque ; enfin la paléographie en tant qu'elle sert à déchiffrer des textes qui remontent jusqu'à l'antiquité. Voilà déjà bien des cours divers, et cependant nous verrons qu'il en manque encore plus d'un pour faire la somme des études relatives à l'antiquité classique : l'histoire des religions anciennes, et l'épigraphie romaine, pour n'en pas nommer d'autres. Ces sciences si variées, relatives à l'antiquité gréco-romaine, toutes comprises aujourd'hui sous la désignation commune de philologie classique, où sont-elles marquées sur le tableau que nous venons de dresser? Elles y sont étrangement disséminées; et il est naturel qu'on se demande quelles sont les raisons qui ont fait assembler des éléments si disparates. Passe encore pour les institutions, l'histoire des littératures, l'histoire de l'art : on peut dire que ce sont des divisions longitudinales de l'histoire grecque et romaine. Je le veux bien. Mais remarquez que les cours qui traitent de ces sujets ne sont pas principalement

destinés aux historiens; c'est à vous, étudiants es lettres, qu ils s'adressent; à vous, philologues. Pour l'historien, toutes les civilisations successives qui ont abouti à l'état de choses présent sont importantes dans la mesure où elles y ont contribué ; le monde gréco-romain n'est pour lui qu'une étape ; il n'a pas lieu d'en faire le centre de ses études, à moins que son goût personnel ne l'y porte. Et puis la grammaire grecque et latine ! Vous ne trouverez sa place précise nulle part sur notre carte ; si vous tenez à lui en assigner une, c'est dans la région de la linguistique qu'on pourrait la marquer; région située, vous vous le rappelez, au milieu d'un espace presque tout en blanc, comme était le centre de l'Afrique dans mon enfance. La métrique n'en sera pas loin , si toutefois vous réussissez à lui trouver un lieu ; elle sera comprise dans la poétique , ou peut-être dans la rythmique, qui sont l'une et l'autre des subdivisions de l'esthétique , ou science des beaux-arts. Enfin l'explication des auteurs, exercice pratique plutôt que science, centre autour duquel se groupent, après s'en être successivement détachées, les différentes sciences dont nous venons de parler, n'est-il pas clair, qu'on perdrait sa peine à la chercher sur la carte de la science universelle? Vous le voyez. Messieurs, il n'y a pas là d'unité naturelle ; c'est en vain que depuis F. -A. Wolf on a tenté par mille subtilités d'en découvrir une. Avouons-le franchement, sans fausse fierté : l'unité de la philologie classique est de pure convention ; cette science est formée d'un faisceau de branches

très diverses de la science universelle. Par quel motif les a-t-on assemblées? Voilà tout ce qu'on peut raisonnablement demander.

Je n'y vois qu'une raison, une seule du moins qui suffise à expliquer, d'une part, l'immense développement que la philologie a pris et continue de prendre; d'autre part, les limites qu'elle a toujours respectées, l'ordre systématique qu'elle a su se donner, au moins dans ses grandes lignes; la cohésion de ses parties; l'accord qui s'établit de plus en plus même sur son nom; enfin un fait que je dois me contenter d'indiquer ici, mais que la suite de ce cours mettra en lumière, je veux dire la méthode particulière que la philologie impose à chacune des sciences qui concourent à la former; autant d'eiïets que ne pouvait produire, si répandu qu'il fût, l'amour des choses grecques et romaines, ni aucune autre cause purement personnelle. Il doit en exister une plus générale, plus puissante. Nous allons la découvrir sans peine. Elle est si manifeste , qu'on s'étonne seulement de la voir si souvent méconnue. C'est à vous-mêmes, Messieurs, que je la demanderai. Pourquoi êtes-vous venus à notre Faculté ? Pourquoi suivez-vous les cours dont nous avons parlé? Voilà toute la question. Et la réponse n'est pas moins facile à trouver. C'est que vous désirez vous consacrer à l'enseignement, et plus spécialement à l'enseignement classique; or, pour suivre cette carrière dans nos établissements publics, il faut être licencié es lettres, et, si possible, agrégé; pour acquérir ces titres, on subit des épreuves sur les con-

naissances qui s*acquièrent à la Faculté; ces connaissances enfin sont exigées, parce qu'elles sont nécessaires au futur professeur, et elles lui sont nécessaires, parce que l'enseignement classique consiste essentiellement à faire connaître aux élèves les auteurs grecs et latins, et par eux l'antiquité grecque et romaine dans tout ce qu'elle a d'éminemment ])ropre à former l'esprit de la jeunesse.

Telle est, dans toute sa naïveté, l'explication que nous cherchions. On a groupé un certain nombre de sciences diverses, séparées les unes des autres par leur classification naturelle, et Ton en a fait un tout, compris sous le nom plus ou moins approprié de philologie classique, parce que ces diverses sciences sont nécessaires à ceux que leurs fonctions appellent à faire servir l'antiquité classique, et particulièrement les auteurs anciens, à l'éducation des jeunes générations.

Rien ne sera plus propre à confirmer cette pensée que de jeter, comme nous devrons le faire dans un prochain entretien, un rapide coup d'œil sur l'histoire de la philologie. Ce sont en effet, déjà dans l'antiquité, \QS,grammatici, c'est-à-dire précisément ceux que nous appelons aujourd'hui les philologues, qui, tout en accomplissant des travaux bibliographiques ou littéraires de diverse sorte, s'adonnèrent à l'enseignement; c'est à eux que fut confiée, et en Grèce et à Rome, la première instruction de la jeunesse. A la Renaissance des lettres, quoiqu'il n'y eût pas lieu de distinguer encore strictement les différents degrés de l'enseignement, c'est bien en

qu'est-ce que la philologie? Il

vue de l'enseignement, de réducation, do la culture générale, qu'on se porta avec tant d'enthousiasme vers l'étude des littératures anciennes. C'est pour éclairer, pour approfondir, pour féconder la lecture des grands écrivains classiques, considérés comme éducateurs et inspirateurs des nations nouvelles, qu'on s'appliqua de plus en plus, dès l'origine de ce grand mouvement, à connaître la vie antique sous toutes ses faces. De nos jours entîn^ qu'est-ce qui a provoqué ce développement extraordinaire, on serait parfois tenté de dire excessif, de la philologie classique, si ce n'est que, dans presque tous les pays civilisés, on a reconnu toujours plus clairement la nécessité de préparer par de fortes études spéciales les hommes chargés de cette partie de l'éducation de la jeunesse qui est fondée sur la connaissance des auteurs anciens?

Un fait d'où l'on a souvent tiré des conclusions toutes différentes, me paraît éminemment propre au contraire à nous confirmer dans notre manière de voir; c'est l'existence d'autres sciences désignées par ce même nom de philologie, comme la philologie orientale, la philologie romane. Parlons de cette dernière, dont les origines récentes permettent de porter un jugement sans se livrer à de longues et lointaines recherches. L'événement qui a donné lieu à la création delà philologie romane, c'est l'application faite aux langues romanes de la méthode exacte de la linguistique. En soi, cet événement était un élargissement d'une science existante plutôt que la création d'une science nouvelle. Toute

application de la même méthode à un groupe de langues de plus constituera, pour la science pure, un événement semblable. Pourquoi celui-ci est-il devenu le point de départ de la formation d'une science indépendante, fort étendue, essentiellement différente de celles qui ne sont que de simples provinces de la linguistique ? Pourquoi à l'étude grammaticale des langues romanes a-t-on joint l'histoire des littératures romanes, les travaux de critique et d'interprétation des textes; puis encore — voyez les manuels de philologie romane récemment publiés — l'histoire de la philologie romane, la méthodologie de la philologie romane, la métrique et la stylistique romanes; enfin, notez bien ceci, l'histoire des nations romanes, l'histoire de leur civilisation, de leurs arts, de leurs sciences; toutes choses qui sont à cent lieues de la linguistique ou science du langage? Pourquoi, sinon pour cette raison, évidente, il me semble, que dans le pays natal de la philologie romane, et dans les autres pays du Nord, puis chez nous aussi, quoique naturellement à un point de vue différent, certaines langues romanes et les œuvres classiques de certaines littératures romanes font l'objet d'un enseignement régulier dans les classes, et que, une fois l'étude scientifique de ces langues trouvée, on en a profité pour donner aux professeurs chargés de les enseigner une instruction qui les mît à la hauteur de leurs collègues, professeurs des langues classiques? Je crois que, s'il nous manquait une preuve concluante, c'est ici, c'est dans cette frap-

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pante analogie eutre les deux philologies, classique et romane, que nous la trouverions.

Si l'histoire de la philologie, de même que l'organisation de nos Facultés des lettres, paraît nous donner raison, il ne faut pas nous dissimuler que les objections abondent. Je n'en examinerai que deux en ce moment. La première est une protestation de sentiment plutôt qu'un argument contraire. Elle vient du côté des partisans de la science pure, de la science désintéressée, comme l'on dit, de ce qu'on appellerait plus justement, par imitation d'un mot fameux, la science pour la science. Gomment? s'écrieront-ils avec indignation, vous voulez que la science que nous cultivons avec amour, la science qu'ont illustrée les Aristarque et les Pétrarque, les Scaligei' et les Bentley, les Heinsius et les Bœckh, la science qui a pour objet les plus belles et les plus grandes choses que le monde ait vues, ne soit qu'une vulgaire science appliquée, qu'elle ait une utilité pratique, qu'elle devienne un gagne-pain? Que ces idéalistes si respectables se rassurent. Je partage leur sentiment. J'irais peut-être plus loin que certains d'entre eux. Je ne puis souffrir d'entendre placer aucun bien au-dessus de la vérité, qui est l'objet de la science. J'estime que connaître et comprendre est un besoin primordial de la na-

ture humaine, aussi bien qu'agir et jouir. La science a son but en elle-même, et c'est l'abaisser que d'en faire uniquement ou principalement l'auxiliaire soit d'intérêts matériels, soit d'ambitions personnelles ou patriotiques, soit même de la vertu. Moi aussi j'adopte la devise de la science pour la science. Mais n'oublions pas que science et enseignement ne sont pas une seule et même chose. Il existe des corps dont la mission propre est de produire la science , ce sont les Académies ou Instituts; il en est d'autres qui sont chargés de la transmettre d'une génération à l'autre, ce sont les Facultés ou Universités. De fait, et peut-être ne serait-il pas trop difficile d'expliquer ce fait, ce sont aussi ces dernières qui produisent le plus de science, et dès qu'elles cessent d'en produire, elles deviennent promptement impropres à la transmettre. Mais enfin les él;ablissements d'enseignement n'ont pas été créés, en général, pour distiller la science pure, ni même pour initier à ses mystères des hommes qui à leur tour ne feraient que de la science. Je me méfierais, à vrai dire, d'une école ayant une pareille destination. Je la soupçonnerais d'être l'œuvre d'idéologues, agissant d'après des théories préconçues, et non d'après l'observation des conditions réelles de la vie scientifique. En réalité, les Facultés et les Universités du monde entier ont été fondées pour former les jeunes gens à certaines vocations, aux vocations de médecin, avocat, prêtre, professeur ; les unes savent concilier cette tâche avec celle qu'elles ont librement

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assumée de faire progresser la science, tandis que d'autres se bornent à donner un enseignement d'un caractère beaucoup plus général et sans application pratique : ce n'est pas, il s'en faut, dans les Universités de cette dernière sorte que le niveau scientifique est le plus élevé.

Je me rappelle avoir entendu tenir ce propos : « Les Facultés de droit et de médecine ne sont à proprement parler que des écoles professionnelles; les seules véritables Facultés sont celles des lettres et des sciences. » Gardez-vous, Messieurs, d'appréciations de ce genre. Pour avoir un idéal élevé et de hautes ambitions — et cela, nous devons, nous voulons l'avoir pour notre Faculté — il n'est besoin de se laisser aller ni à l'orgueil ni au dédain d'autrui. En tout cas, soyons dans le vrai. Eh bien! en vérité, depuis que nos Facultés des lettres et des sciences ont des élèves qu'elles préparent à une vocation utile et honorable, ont-elles fait plus ou moins qu'avant pour la science pure? La réponse, ce me semble, ne saurait être douteuse. Quelle est d'ailleurs la différence à établir entre une école professionnelle et une Faculté? Car l'une et l'autre préparent à des carrières déterminées pour lesquelles certaines connaissances scientifiques sont exigées. La différence, nécessairement relative, la voici, si je ne me trompe. L'école professionnelle se contente d'inculquer à ses élèves des connaissances toutes faites, la Faculté initie les siens à la science qui procure ces connaissances ; elle leur fait part des procédés et des méthodes aussi bien

que des résultats; elle les rend capables non seulement d'acquérir, mais de produire le savoir dont ils auront besoin dans la pratique de leur vocation; elle leur donne enfin la haute intelligence des faits qu'elle enseigne, en montrant, outre l'application qu'on en pourra faire, la place qu'ils occupent dans l'ensemble des choses.

A ce dernier point de vue, qui n'aperçoit aussitôt l'avantage qu'il y a à réunir plusieurs Facultés en une Université ? Je ne puis, en effet, me persuader qu'une Université soit, comme on le pense assez généralement, une uniiiersitas litterarmn, un laboratoire de la science universelle, où toutes les sciences particulières seraient représentées, et cela dans la proportion exacte de leur importance. Aucune Université existante ne répond à cette définition. En Allemagne, par exemple, en Scandinavie, en Suisse, en Autriche, en Italie, toutes ont leurs Facultés de médecine et de droit, qui donnent au pays des médecins, des magistrats et des avocats, et dans leurs Facultés de philosophie des sections de philologie, de mathématiques, de sciences naturelles, où se forment les futurs professeurs ; des sections de sciences politiques, où se préparent les administrateurs et les hommes d'État. Aucune ne donne au cymrique ou au lithuanien la même place qu'au latin, bien que ces langues soient aussi importantes que le latin au point de vue purement scientifique. Aucune ne fait de l'anatomie humaine ou du droit civil du pays une simple subdivision de l'anatomie générale et de la théorie générale du

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droit civil. Non, ce qu'une Université peut offrir mieux que des Facultés isolées, ce n'est pas le spectacle actuel de toute la science humaine, ni de la science détachée de toute application ; c'est la notion, c'est l'idée de la science universelle, dont les principales parties du moins y sont représentées , c'est la vue des points de contact entre chaque science particulière et ses voisines, et du rapport qui existe entre chaque science appliquée et les sciences pures dont elle est tributaire. Combien déjà au milieu de nous les idées ont dû s'étendre et s'éclaircir à cet égard, quand on a vu se grouper en un seul Institut de botanique, et cependant s'y maintenir distinct, le triple enseignement de botanique des Facultés des sciences, de médecine et de pharmacie ; quand les différents enseignements de zoologie, de physique et de chimie, par une concentration analogue, ont affirmé leur unité, sans rien sacrifier de leurs caractères particuliers !

Mais, je le répète, dans les Universités comme dans les Facultés isolées, il n'y aura jamais qu'un petit nombre de chaires consacrées à des sciences qu'on n'étudie que pour elles-mêmes, sans application prévue. L'immense majorité des enseignements aura toujours pour objet les sciences dont la connaissance sert à l'accomplissement de certaines fonctions et à l'exercice de certains arts; en d'autres termes, les sciences appliquées. La science universelle, la science pure, n'a guère de place, même dans une Université, que comme but suprême, comme idéal commun, comme principe régulateur,

qui domine tout, pénètre tout, et communique à tout sa noblesse et sa grandeur. On comprend qu'il en soit ainsi. Les conditions de la vie moderne l'exigent. Nous n'avons ni une facilité d'existence, ni une population d'esclaves, qui nous permettraient de nous livrer exclusivement à la contemplation et à la recherche de la vérité. Les plus grandes et les plus riches nations ne pourraient fournir le contingent d'élèves nécessaire à des établissements d'instruction qui ne mèneraient à rien, comme on dit, dans lesquels on ne ferait que de la science pour la science. Car, dans les pays les plus riches, les familles assez fortunées pour laisser leurs fils sans profession ne seront jamais qu'une minorité, et en général ce n'est pas dans cette minorité que se trouve le plus de goût pour l'étude. Enfin, le goût y fût-il, qui peut savoir d'avance s'il aura les aptitudes nécessaires pour faire un savant ? Les succès de lycée ne prouvent pas grand'chose à cet égard, et il n'est pas rare que la science inspire des passions malheureuses. C'est à la Faculté, recherchée d'abord en vue d'un but pratique, que s'opérera ensuite la sélection effective, et que se décideront les véritables vocations. Ce qui s'impose de la sorte, c'est aussi ce qu'on doit désirer, et ce qui assurera à la nation deux avantages immenses : d'une part tous les hommes voués aux carrières libérales auront été, pendant quelques années au moins, témoins du travail scientifique, ils y auront pris part, en une certaine mesure ; ils en emporteront dans la vie un aperçu, une notion générale, un

souvenir; et d'autre part, les mieux doués d'entre eux pour ce travail voudront s'y dévouer entièrement, et s'attacheront d'une façon durable à des maîtres dont la plus haute ambition et la meilleure récompense sera de gagner des adeptes à leur propre culte. Parmi cent jeunes gens venus à l'Université pour se faire avocats ou médecins, il y en aura toujours quelques-uns, si l'enseignement est ce qu'il doit être, qui estimeront dans le droit et la médecine la science plus que le métier; et ce seront les plus capables des cent. Il n'est pas sûr qu'un enseignement créé tout exprès attirât plus d'élèves, ni surtout d'aussi bien doués. Quant à moi, j'avoue que je ne partage pas le désir que je vois exprimer à d'autres, de n'avoir que des élèves qui ne se destineraient à aucune carrière, qui n'étudieraient que par goût et pour leur propre satisfaction. Je n'aurais guère plus de confiance en de tels élèves qu'en ces étudiants à vue bornée qui n'écoutent dans une leçon que ce qui sera demandé à l'examen. Si ces derniers pèsent lourdement sur une Université, les premiers ne sont guère propres à la faire prospérer. Ils ont leurs défauts aussi, dont le plus grave est qu'ils restent le plus souvent amateurs. Or, il est bien rare, dans l'état d'avancement où la plupart des sciences sont aujourd'hui parvenues, que les amateurs rendent vraiment service. Ce que je souhaite à nos Universités, c'est d'avoir beaucoup d'élèves qui y fassent des études professionnelles, mais qui les fassent dans un esprit scientifique. La seconde objection se présente sous forme de

conséquence tirée de notre thèse même. Alors, nous dira-t-on, si la lecture des auteurs anciens dans l'original venait à disparaître du programme de l'enseignement secondaire, la philologie classique périrait du même coup? Assurément, Messieurs. Le jour où l'on ne ferait plus ni grec ni latin au lycée, l'affiche de la Faculté des lettres serait diminuée d'un bon tiers, à moins que par hasard un cours de grec ou de latin y figurât temporairement, comme on a vu inscrit pendant quelques années, au programme de notre Faculté, un cours d'arabe. Le jour où il n'y aurait plus de malades au monde, on continuerait sans doute à étudier l'anatomie, l'histologie, la physiologie, mais on ne concentrerait plus que par exception cette étude sur le corps humain, et l'on ne grouperait plus ces sciences avec tant d'autres, si diverses, pour les enseigner ensemble, comme on le fait aujourd'hui à la Faculté de médecine. Il y aura de même, longtemps après la suppression de l'enseignement classique secondaire, des savants qui se feront une spécialité de l'élude de l'antiquité ; il y aura des hellénistes et des latinistes, comme il y a aujourd'hui des égyptologues, des assyriologues, des sinologues et des américanistes. Mais cet ensemble d'études particulier dont nous parlons, la philologie classique telle qu'elle est aujourd'hui constituée, n'aura plus sa raison d'être, et aussi ne sera plus.

Cette disparition de la philologie serait-elle un grand malheur? Non pas, au point de vue de la science pure. Sans doute l'activité exceptionnelle

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qui se porte de nos jours sur ces études se ralentirait singulièrement. Mais en tant qu'il est nécessaire de connaître le monde gréco-romain pour comprendre l'évolution du genre humain, dans la mesure où l'histoire des Grecs et des Romains importe à l'histoire générale, il y aura toujours des savants qui l'exploreront. La science ne manquerait pas son but parce que la philologie viendrait à périr. L'humanité n'y perdrait-elle rien à d'autres points de vue ? La civilisation, la culture générale, la pratique même de la recherche scientifique n'en seraient-elles pas atteintes ? C'est une tout autre question, et que nous n'avons pas à résoudre ici. Mais s'il se produisait un amoindrissement de ce genre, comme je ne peux m'empêcher de le croire jusqu'à preuve du contraire, ce ne serait pas tant à cause de la disparition de la philologie, que par suite de l'abandon des études classiques dans l'enseignement secondaire. Le droit et la médecine, la philosophie et l'histoire, la physique et la chimie souiïriraient, non pas peut-être directement de ce que certains enseignements seraient retranchés de la Faculté des lettres, mais de ce que les jeunes gens venant du lycée ne seraient plus préparés de la même manière aux études supérieures.

Mais, je le répète, cette question ne nous touche pas. Le fait est qu'encore aujourd'hui, malgré tout ce qu'il a eu à souffrir, et de ses ennemis et de certains de ses amis, notre enseignement secondaire, celui du moins qui prépare les futurs élèves des Facultés, est fondé en bonne partie, j'ose dire en

sa meilleure partie, sur les études classiques. C'est de ce fait, bon ou mauvais , que nous partons. Tant que ce fait subsistera, il y aura lieu de préparer des professeurs capables de donner cet enseignement; il sera utile de maintenir nos études dans les Facultés.

Ces études, que doivent-elles être? Telle est la question à laquelle ce cours est destiné à répondre. Nous ne l'aborderons que brièvement aujourd'hui, et d'une manière générale ou, pour ainsi dire, négative. Nous dirons surtout ce qu'elles ne doivent pas être, sauf à faire voir plus en détail dans la suite ce qu'elles doivent être.

A première vue, il peut sembler que, pour bien enseigner le latin et le grec , pour bien expliquer les textes à ses élèves , on n'ait qu'à bien apprendre les deux langues anciennes, à étudier les auteurs qu'on lit dans les classes, à s'exercer à les expliquer comme cela se fait en classe. On pourrait croire, en d'autres termes, que l'enseignement supérieur n'est qu'un enseignement secondaire continué, complété, perfectionné. Longtemps en effet on l'a entendu ainsi. C'est dans cette pensée qu'on a fondé jadis une École normale supérieure , qui devait être au lycée ce que l'école normale ordinaire est à l'école primaire. Heureusement elle a beaucoup dévié de la ligne qui lui était tracée; qui sait même si elle ne finira pas un jour, pour achever de se dégager

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de l'erreur qui lui a donne naissance, par se fondre dans l'Université de Paris? C'est grâce à la nnême façon de voir qu'un document officiel déclare expressément que « les connaissances qu'on exige du candidat » à la licence es lettres « sont celles mêmes que comporte l'enseignement secondaire », et recommande avec insistance à l'examinateur de ne pas sortir des questions élémentaires en grammaire, en métrique, en histoire littéraire. C'est encore la même erreur qui a présidé à l'institution des agrégations de grammaire et des lettres, les épreuves de ce double concours consistant presque exclusivement en exercices d'écoliers, thèmes et versions, dissertations improvisées ; une seule épreuve, récemment instituée et insuffisante, permettant aux jurys de s'assurer si les candidats sont à même de faire un travail autre que de seconde main. Je dis erreur, si haute que soit l'autorité que je contredis, parce que je ne puis m'empêcher d'y voir une erreur. Pour bien enseigner dans les classes, il ne suffit pas de savoir ce qu'on doit enseigner, ni de savoir davantage. Il faut encore savoir mieux et souvent savoir autre chose.

Savoir mieux, c'est-à-dire n'avoir pas seulement appris, mais avoir trouvé; ou du moins, puisque la plupart des choses qu'on peut enseigner aux enfants sont toutes trouvées, savoir trouver; savoir où puiser des informations sûres; savoir les vérifier, si digne de confiance qu'en soit l'autour; savoir se former une opinion propre sur les sujets controversés; savoir faire la lumière sur les points

OÙ elle ne serait pas encore faite ; savoir juger les livres qu'on mettra entre les mains des élèves; savoir en un mot être son propre maître avant d'être le maître de nos enfants.

Savoir autre chose, c'est savoir, par exemple, déchiffrer les manuscrits, non point tant pour y découvrir la bonne leçon en un lieu donné, ce qu'on n'aura pas bien souvent l'occasion de faire, que pour être capable de choisir la bonne leçon parmi les variantes des manuscrits déjà déchiffrés, ou de la deviner d'après les traces qu'elle y aura laissées. C'est savoir lire les inscriptions, moins pour pouvoir à l'occasion en publier de nouvelles, que pour être à même de tirer des recueils épigraphiques déjà formés les précieux éclaircissements qu'ils fournissent aux textes classiques. C'est connaître les œuvres d'art antiques, non seulement pour y suivre le développement des idées et des croyances dont nous trouvons d'autre part l'empreinte dans les monuments écrits, et pour y observer mille détails des mœurs et de la vie privée, qui servent à éclairer les textes , mais surtout afin de voir de ses yeux, pour ainsi dire, et mieux comprendre la vie des peuples anciens par un de ses côtés les plus importants. C'est connaître toute la littérature grecque et latine, avoir lu, et parfois avoir étudié dans le menu détail, des auteurs qui jamais ne figureront au programme du lycée, des auteurs même qui, s'ils étaient nos contemporains, ne mériteraient pas de fixer notre attention , mais qu'il n'est pas permis de négliger, parce que dans

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ces littératures anciennes, aujourd'hui toutes fragmentaires, la moindre relique peut servir à la reconstruction de l'ensemble.

Si les études relatives à l'antiquité qu'on fait à la Faculté ne doivent pas être une simple prolongation de celles du lycée, ni servir seulement à les compléter et les perfectionner, il est pourtant inévitable , puisque les unes sont faites pour les autres, que les unes se ressentent de ce que seront les autres. Pour dire comment doit se former le professeur de lycée, il faut savoir ce qu'est le lycée.

On peut assigner à l'enseignement classique secondaire trois fonctions, qui ne s'excluent pas, mais qu'il faut se garder de confondre. La première serait de faire des honnêtes gens , comme on disait sous l'ancien régime; de cultiver l'esprit et le goût d'une jeunesse qui formerait l'élite intellectuelle de la nation , et qui y conserverait les traditions d'une société polie et éclairée, La seconde consisterait à rendre les jeunes gens qui désirent suivre certaines carrières déterminées capables de se livrer avec fruit aux études spéciales qui y mènent. La troisième enfin aurait pour but de préparer les élèves directement à leurs carrières et de les munir d'avance de toutes les connaissances qui pourront un jour leur être utiles dans la pratique de la vie. Le premier de ces types d'enseignement est celui du passé, d'un passé dont beaucoup voudraient faire durer au moins l'apparence , mais qui ne reviendra pas. Le troisième est celui de l'avenir, s'il faut en croire tant de prophètes qui l'annoncent,

l'un d'eux, hier encore, du haut d'un trône. Le second est celui qui me paraît approprié au moment présent, et qui, j'ose malgré tout l'espérer, finira par s'imposer à notre génération : l'enseignement classique étant rendu à lui-même, débarrassé des élèves incapables qui l'encombrent, purifié, fortifié et considéré exclusivement comme préparation aux études qui se font dans les Facultés et dans les hautes Écoles. 'j^Telle est, si je ne me trompe, à peu de chose près, l'idée que se font du rôle de l'enseignement secondaire classique les meilleurs juges en la matière ; tel est de fait, et autant que les circonstances le permettent, son rôle principal dès aujourd'hui, puisque la majorité des élèves sortant des classes de rhétorique et de philosophie , c'està-dire la majorité de ceux qui poussent jusqu'au bout les études classiques , passe de là dans les Facultés. Comment répondre mieux au besoin de tant de futurs étudiants, qu'en les préparant à devenir de bons étudiants?

Ici, Messieurs, se présente une question que sans doute vous prévoyez, et que je ne pourrais sans quelque afl'ectation passer sous silence. Ou a coutume de la formuler en ces termes : Qu'est-ce qui doit l'emporter dans les études relatives à l'antiquité, de l'érudition ou du sentiment littéraire? Quelle part convient-il de faire à chacun ? Et suivant que vous pencherez d'un côté ou de l'autre, vous serez réputé philologue ou littérateur. Commençons, je vous prie, par écarter du débat un mot qui ne fait que le dénaturer, le mot d'érudition. L'éru-

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dition, c'est, sinon le savoir lourd, indigeste, inintelligent, du moins le savoir qui reste attaché au détail, sans vues d'ensemble, sans perspective; c'est le savoir estimé pour sa quantité plutôt que pour sa qualité, pour sa rareté indépendamment de son utilité. Or il est faux de fonder sur le plus ou moins de savoir la distinction entre philologues et littérateurs. Pour les uns comme pour les autres, beaucoup savoir est extrêmement précieux, sans être absolument indispensable; il n'en faut faire ni honneur ni reproche aux uns plutôt qu'aux autres. Bien savoir, savoir avec intelligence, avec choix, avec ordre et méthode , avec la vue nette de la valeur relative de chaque connaissance et de la place qui lui revient, c'est l'ambition du philologue pour le moins autant que du littérateur. L'amour non raisonné et le dédain frivole des faits précis, l'oubli et l'abus des idées générales , sont des défauts qu'on a pu se reprocher de part et d'autre; ce ne sont pas, heureusement, des caractères distinctifs. La question qui est au fond de la controverse doit être posée tout autrement. Cette question, c'est de savoir si vraiment nos études peuvent et doivent revêtir un'caractère scientifique, comme je l'ai supposé jusqu'ici, ou si la connaissance et l'intelligence de l'antiquité n'est que le moyen, le développement des aptitudes littéraires, le but. En d'autres termes, puisque la production littéraire est du domaine de l'art, si nous devons enseigner, si vous devez étudier, une science ou un art.

Si des trois fonctions possibles du lycée que nous

distinguions tout à l'heure, on admet que la première est la vraie; si le professeur de lettres est chargé uniquement de développer chez ses élèves le goût, le talent, le style, et plus généralement les qualités qui donneront à leur esprit de l'agrément, il sera évidemment préférable de faire de ce professeur aussi avant tout un artiste, un écrivain, un littérateur, et, en ce qui concerne les études grecques et latines, un humaniste.

Il n'est pas si facile de se prononcer si , comme nous l'avons affirmé, la fonction essentielle du professeur de lettres est de former des étudiants. Même alors on pourrait penser, et je comprends que de très bons esprits soient de cet avis , qu'il suffit des cours de mathématiques, de sciences physiques et naturelles, si nombreux aujourd'hui dans toutes les classes, pour donner aux élèves des habitudes d'esprit scientifiques. On pourrait donc, semble-t-il, même dans cette hypothèse, faire servir l'étude des auteurs anciens à cette éducation purement littéraire, qui, pour être insuffisante aujourd'hui à elle seule, ne doit pourtant pas disparaître. Et ainsi nous serions ramenés à la même conclusion : c'est des littérateurs, des humanistes, que les Facultés des lettres doivent former.

Mais la prémisse n'est pas admissible. Les mathématiques et les sciences physiques et naturelles ne suffisent pas à l'éducation scientifique. Ce n'est pas tout que l'esprit géométrique ; il faut encore, pour faire un bon étudiant, de quelque Faculté que ce soit, l'esprit de finesse. Ce n'est pas assez, même

pour étudier la chimie ou la physique, ni à plus forte raison la médecine, le droit ou l'histoire, de posséder les notions qu'on peut donner à de jeunes élèves sur les choses de la nature, toutes relativement simples, planes, rectilignes ; il faut encore avoir quelque habitude des choses de l'esprit, qui sont infiniment plus complexes, pleines de replis et ondoyantes, dont l'étude exige par conséquent des méthodes et des procédés plus variés et plus. délicats.

Mais, dira-t-on, c'est précisément cet esprit de finesse qui est une aptitude littéraire. Ce n'est pas le talent seulement, le style, les facultés pour ainsi dire actives ou productives, que nous entendons développer par l'étude des auteurs anciens ; c'est encore, et c'est peut-être principalement, le goût, qui n'est qu'une des formes du jugement, c'est-àdire de la faculté importante entre toutes dans la recherche scientifique ; et c'est sur des choses de l'esprit que nous voulons l'exercer.

Je reconnais, Messieurs, qu'il y a dans cette façon de voir une bonne part de vérité. Mais elle prête aussi à bien des objections, qui doivent, à mon avis, la faire rejeter. Et d'abord, parmi les objets divers auxquels peut s'appliquer le jugement, disons, pour abréger, le bien, le beau et le vrai, pourquoi s'exercerait-il presque exclusivement sur le beau, et, comme si par là le cercle n'était pas déjà trop resserré, presque uniquement sur le beau dans la littérature ? M. Taine remarque quelque part que dès la classe de seconde on ne visait à

faire de lui et de ses camarades que de petits littérateurs. Vous savez si Ton est resté fidèle à ce système. Tous les ans dix mille bacheliers dissertent sur les mérites respectifs de Corneille et de Pascal, de Molière et de Bossuet. Faut-il vraiment à la France dix mille Sainte-Beuve par an? Dans ce cas, on pourrait admettre, à la rigueur, que le futur professeur dût se vouer aussi de préférence à cet hybride de la science et de l'art qui menace en ce temps-ci de dévorer l'une et l'autre, et qu'on appelle la critique littéraire. Et cependant, même dans ce cas, j'hésiterais. Je suis trop pénétré, d'après ma propre expérience et d'après les observations faites sur mes élèves, du danger qu'offre cette occupation à la jeunesse. Autant il est difficile de porter des jugements littéraires qui aient quelque valeur, autant il faut, pour le bien faire, de connaissances multiples, de vastes horizons, de finesse d'esprit, et de maturité ; autant il est facile de se persuader qu'on y réussit, autant on se contente aisément de l'émotion produite par un beau vers, de la jouissance que donne une œuvre sublime ou spirituelle, et du plaisir qu'on trouve à analyser et à exprimer ces impressions. Combien en ai-je vu, de jeunes gens livrés à cette séduction, devenir impropres à tout travail sérieux, et ne rêver plus que les succès éphémères de la presse périodique ! L'École normale elle-même, fondée tout exprès pour fournir à l'Université les maîtres dont elle a besoin, n'a-t-elle pas vu, dans un temps où les études y avaient pris une direction trop exclusive-

qu'est-ce que la philologie? 31

meut littéraire, toute uue série de ses meilleurs élèves tourner le dos à TUniversité, faire de la critique leur métier, et, au lieu de professeurs, devenir journalistes? Enfin, sans parler de ceux que cette Sirène a égarés, ou rendus infidèles à leur mère, d'où vient, si ce n'est de son chant alanguissant, que les travaux pénibles et parfois arides qu'imposent la grammaire, la métrique, la critique des textes, rencontrent tant de répugnance dans nos Facultés des lettres? Je ne vois pas que dans la Faculté des sciences on s'étonne des efforts pour le moins aussi rudes qu'exigent les observations microscopiques, les analyses chimiques et les calculs algébriques. Chez nous, on voudrait marcher toujours sur un chemin semé de tleurs.

Mais d'ailleurs, je ne crois pas, je ne puis pas admettre que ce soit le jugement littéraire qu'il convienne d'exercer presque exclusivement, comme on le fait aujourd'hui, chez les futurs étudiants en droit, en médecine, en chimie, en mathématiques, en histoire et en philosophie. Le beau, et particulièrement le beau en littérature, est l'objet d'un domaine très limité de la science, si tant est qu'on puisse dès maintenant donner le nom de science aux théories qui s'y rapportent. Au contraire, toute science, quelle qu'elle soit, science pure ou appliquée, science universelle ou spéciale, a pour objet le vrai. Toute science observe des faits, les constate, les classe, et s'applique à en tirer des vérités générales ; enfin, à chacune de ces opérations, elle vérifie les résultats, c'est-à-dire

qu'elle fait de la critique, non pas cette fois de la critique littéraire, mais de la critique scientifique, ou plutôt de la critique tout court. Voilà, si je ne me trompe, à quoi il conviendrait d'exercer aussi le jugement de nos futurs étudiants. Non pas certes en les mêlant prématurément aux véritables recherches scientifiques : je ne voudrais pas voir la philologie s'introduire au lycée, pas plus qu'une autre science, si ce n'est peut-être dans les plus hautes classes, à faible dose, pour faire la transition des études préparatoires aux études spéciales; mais d'abord en donnant aux jeunes élèves, dans la persoune de leur professeur, le spectacle de la probité scientifique absolue, qui n'est autre chose que le respect absolu de la vérité; en leur faisant sentir l'importance de l'exactitude, de la précision, de la rigueur, et dans l'observation des faits particuliers, et dans les généralisations; puis en les accoutumant eux-mêmes insensiblement, sans aucun appareil d'érudition, à observer, à comparer, à classer ; à conclure, s'ils possèdent les éléments d'une conclusion, à suspendre leur jugement en l'absence de raisons suffisantes ; à apprécier les arguments, à peser les témoignages ; à distinguer les degrés divers de certitude et de probabilité; toutes choses auxquelles se prête admirablement l'étude des langues anciennes, et mieux encore l'explication des auteurs anciens, avec les vues qu'ils nous ouvrent sur ce monde antique, à la fois si différent du nôtre et si intimement mêlé au nôtre. Telle étant à mes veux votre tâche à venir, vous

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cuinprondi'oz, Messieurs, que je n'hésite pas à considérer comme la chose essentielle dans vos études la science, et, dans cette science même, la méthode ; vous approuverez que je nomme l'ensemble de vos études sur l'antiquité philologie et non littérature. Ce m'est un chagrin, je ne le nie pas, de voir combien généralement ce point de vue est méconnu, et combien profondément l'idée contraire est entrée dans les esprits, dans les institutions, et jusque dans le langage, par lequel elle se transmet de génération en génération. Pour quelle autre raison cette chaire que j'ai l'honneur d'occuper portet-elle le titre de chaire de littérature latine? Pourquoi notre Faculté s'appelle-t-elle Faculté des lettres, par opposition à la Faculté des sciences, sa voisine et sœur, qui certainement ne se refuserait pas à partager son titre avec elle, sauf à y ajouter une marque distinctive ? Mais si invétérée que soit une idée qu'on croit erronée, il n'est jamais trop tard pour essayer de la combattre. Si ce cours pouvait amener quelques-uns d'entre vous à s'affranchir de l'opinion régnante, et, sinon à adopter celle que je défends, à s'en faire une à soi, je m'estimerais amplement payé de ma peine.

Ma profession de foi est faite, Messieurs. Ne croyez pourtant pas, je vous en prie, que je sois un contempteur de ce qu'on appelle le sentiment littéraire. Je n'aime ni le nommer ainsi ni en parler beaucoup, mais j'en fais le plus grand cas, j'ose espérer que quelques-uns d'entre vous s'en seront aperçus dans nos conférences plus intimes. Je de-

luaûde seulement qu'on ne confonde pas, comme il arrive trop souvent, ce sentiment lui-même avec le talent qui sert à l'exprimer, et qu'on ne lui assigne, ni au lycée ni à la Faculté, la place suprême, aux dépens de ce qui doit dominer tout dans les études, l'amour, la passion, le culte du vrai. Le sentiment littéraire a son rôle marqué dans les travaux philologiques mêmes; il y occupe une haute et large place ; il intervient constamment dans la critique des textes, dans l'interprétation, dans l'histoire de la littérature, qu'il éclaire, et qui à leur tour l'affinent.

Quant à la question de l'art ou de la science dans les études, si nous avons pris parti résolument pour la science, il va sans dire que ce n'est pas pour exclure l'art. Je ne veux pas parler de l'art d'enseigner, que le professeur de mathématiques ou d'histoire naturelle doit posséder aussi bien que le professeur de lettres, et qui d'ailleurs est un don de nature plus encore qu'une aptitude qu'on acquiert. Mais nous ne pouvons contester qu'il entre plus spécialement dans les attributions du professeur de lettres et de grammaire d'enseigner l'art d'écrire, l'art de composer, en une certaine mesure l'art de parler. On peut donc admettre fort bien qu'il soit préparé par la Faculté à cette partie de sa tâche aussi. Il serait préférable peut-être que cette préparation, de même que toute l'éducation pratique des futurs professeurs, fût laissée à un cours d'études pédagogiques, et surtout d'exercices pédagogiques, qu'ils accompliraient après avoir achevé

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leurs (Hiules purement scientitiqucs, ou encore en les interrompant, entre la licence et l'agrégation, par exemple. Mais en attendant qu'une institution de ce genre prenne naissance, il n'y a rien d'humiliant pour les Facultés à ce que des exercices pratiques s'y fassent à côté des études. Que si ces dernières elles-mêmes, ainsi qu'il ne peut manquer d'arriver dans un pays naturellement artiste comme le nôtre, contribuent à former le goût et les aptitudes littéraires du futur professeur, rien de mieux; il ne sera jamais trop bien armé pour cette partie de sa tâche. Mais que ce ne soit pas le but des études à la Faculté ; que la science n'y soit pas sacrifiée à l'art, le vrai au beau. Ne laissons pas subsister le préjugé si répandu qui voit dans nos Facultés des lettres une sorte de Rhétorique supérieure.

Je me résume. Messieurs. Les études relatives à l'antiquité classique forment ensemble une science, que nous pouvons appeler philologie classique , puisque ce titre a cours, ou de tel autre nom qui vous plaira. Cette science est une science appliquée, et non une science pure. Elle se compose d'une série de sciences diverses, toutes comprises dans la vaste sphère des sciences historiques ou sciences morales. On les a groupées en vertu d'un besoin pratique, et non d'une affinité naturelle. Ce besoin, c'est la nécessité de posséder les connaissances fournies par ces diverses sciences pour faire servir l'étude des auteurs anciens à l'éducation de la jeunesse et plus spécialement, de nos jours et

dans notre pays, à la préparation des futurs étudiants de nos Facultés et grandes Écoles. De cette destination de l'enseignement classique supérieur doivent découler son organisation et sa méthode.

Mais si la définition même que nous avons donnée de nos études nous fait un devoir de n'en pas perdre de vue le but pratique, nous ne devons pas oublier davantage que chacune des sciences qu'elles embrassent peut être considérée en même temps comme science pure, et qu'il faut savoir aussi bien les envisager toutes sous cet aspect. Plus nous nous en souviendrons ; mieux nous saurons nous reporter de chaque point de notre science particulière au point correspondant de la science générale, et rester toujours en contact avec celle-ci; mieux nous réussirons à agir, même sur notre propre terrain, comme n'ayant d'autre mot d'ordre que la science pour la science, d'autre but que de toujours mieux connaître et mieux comprendre ; plus, en un mot, notre idéal scientifique s'élèvera et s'épurera, plus aussi nous pouvons être sûrs d'atteindre du même coup le but pratique de nos études. C'est dans cette pensée que je termine par un vœu déjà exprimé tout à l'heure : puissent les étudiants de notre Université apporter toujours, dans les études mêmes qui les rendront capables de bien remplir leur vocation, les hautes vues, la noble inspiration, qui feront d'eux de véritables disciples de la science, de dignes serviteurs de la vérité.

DEUXIÈME LECOiV

Histoire de la Philologie.

L'histoire d'une science, à proprement parler, ne fait pas partie de cette science. L'histoire de la chimie n'est pas de la chimie. Cependant, ce sont en général des chimistes qui l'écrivent. C'est qu'il faut connaître la chimie pour bien apprécier ses progrès, ainsi que le mérite de chacun de ses représentants. Mais il y a des sciences qui se trouvent dans un rapport plus intime avec leur histoire. On admet presque sans discussion que l'histoire de la philosophie fait partie de la philosophie. De même l'histoire de la philologie est généralement considérée comme une partie intégrante de la philologie. Nous pourrions d'autant mieux accepter cette opinion, que toute la philologie n'est, à nos yeux, qu'un assemblage de sciences diverses, et que l'histoire de la philologie a sa place assurée, de toute façon, dans l'histoire générale des sciences. Il est plus exact cependant de voir dans l'histoire de la philologie une sorte d'introduction à la philologie, faisant suite à des considérations sur son objet, sa nature et ses limites, comme celles qui ont rempli notre précédent entretien. Pour nous, en tout

cas, c'est ce que sera cette histoire. Je ne songe pas, cela va sans dire, en ces quelques leçons, à vous donner un abrégé de chacune des sciences dont se compose la philologie; j'en tracerai seulement les contours et vous en indiquerai l'objet. Je ne ferai pas d'exception pour l'histoire de la philologie. Je ne vous en présenterai que la silhouette, non pour vous en faire connaître même seulement les faits principaux, ce ne serait pas moins téméraire, en une heure, que de résumer les autres disciplines aussi rapidement ; mais pour vous montrer que l'histoire de la philologie justifie la définition que j'ai essayé de vous donner de cette science.

C'est en Grèce que la philologie a pris naissance, de même que la plupart des sciences et des arts que nous cultivons jusqu'à ce jour. Les enfants grecs apprenaient à lire au moyen des poèmes homériques. Il fallait les leur expliquer ; car si Homère n'était pas assurément aussi inintelligible pour les petits Athéniens du v" siècle que le serait la Chanson de Roland pour nos enfants, il devait leur présenter autant de difficultés au moins que nos jeunes écoliers en rencontreraient dans Joinville ou Froissart. Ils y trouvaient à tout instant des mots et des choses appartenant à une époque et à des contrées autres que la leur. Les maîtres qui possédaient la connaissance de ces mots et de

ces choses furent les premiers philologues au sens que nous avons donné à cette expression. Ils étudiaient les questions assez diverses sur lesquelles il fallait être informé pour faire servir à l'instruction et à l'éducation les monuments littéraires destinés à cet usage par la tradition et le sage assentiment de la nation. Cette étude, concentrée d'abord sur Homère, s'était étendue de bonne heure à d'autres poètes. Platon, dans le Protagoras, nous fait assister à une véritable leçon sur un poème de Simonide ; et pour expliquer ce recours à l'autorité d'un poète sur une question de philosophie, il met dans la bouche du sophiste la déclaration suivante : <i J'estime que l'instruction consiste principalement à être versé dans la poésie, c'est-à-dire à être en état de comprendre ce que disent les poètes, à savoir distinguer dans leurs œuvres ce qui est bien fait de ce qui ne l'est pas, et rendre raison de ses jugements*. » Ceux qui savaient donner cette instruction, toute fondée sur l'étude raisonnée des poètes, ne pouvons-nous pas les appeler déjà des philologues?

Aristote et son école rendirent les sciences en général plus systématiques, plus techniques, s'il est permis de s'exprimer ainsi; et aussitôt après lui, les événements poussèrent dans la même voie les études dont nous venons de parler. La civilisation grecque et la langue grecque s'étaient répandues

1. Platon, Protagoras, 339 a (en supprimant xa\ devant èuc- (TTao-ôat.i

sur tout le bassin oriental de la Méditerranée; le génie grec avait entrepris de s'assimiler cent peuples, dont plusieurs déjà policés d'ancienne date. Les rois d'Egypte, de Syrie, de Pergame, qui prétendaient tous régner sur des Grecs, ne devaient rien avoir plus à coeur, pour réaliser ce désir, que de répandre parmi leurs sujets les lettres et les arts qui faisaient la gloire de leur nation d'origine. Il est permis de croire que cette préoccupation ne fut point étrangère à la création de ces grands centres de lumières, ces Muséums et autres Instituts semblables, pourvus d'immenses bibliothèques, et qu'illustrèrent les Zénodote, les Gallimaque, les Ératosthène, les Aristophane, les Gratès de Mallos. Ge furent leurs fonctions de bibliothécaires qui fournirent à ces savants les moyens de poursuivre leurs admirables recherches, et l'on peut dire aussi, qui leur en suggérèrent l'idée. Le catalogue de la bibliothèque d'Alexandrie devint le fondement de toute histoire des lettres grecques. Pour ne pas se laisser tromper dans leurs acquisitions, ces bibliothécaires s'exercèrent à la critique; non pas cette critique littéraire de nos jours, qui n'est qu'une sorte de miroir plus ou moins fidèle de la littérature ; mais la critique philologique, dont le but est de discerner les ouvrages authentiques de ceux qui ne le sont pas, à l'aide des témoignages eux-mêmes passés au crible, et de l'étude attentive des caractères propres de chaque auteur. Pour être sûrs de faire entrer dans les collections confiées à leur garde les textes les plus purs, ils pratiquèrent cette

autre critique, d'ailleurs inséparable de la précédente, qui consiste à distinguer dans un ouvrage donné les vraies paroles de l'auteur de celles que lui prêtent les copistes. Ce sont ces travaux-là qu'on a coutume de citer surtout pour donner une idée de ce que furent les origines de la philologie. Mais tous les Yp«[^[J^3tTtxoi n'étaient pas bibliothécaires, il s'en faut; et ceux qui l'étaient ne l'étaient pas uniquement. Aristarque, de même que l'avaient déjà fait Zénodote et Aristophane, prépara des éditions critiques d'Homère et d'autres grands poètes, éditions destinées sans doute à l'enseignement plutôt qu'à la simple lecture. Quant aux huit cents volumes de commentaires dont on dit qu'il accompagna ces textes, ils ne pouvaient s'adresser qu'à des hommes du métier, à d'autres YpaixfxaTixot , qui y puisaient les notions à l'aide desquelles ils expliquaient les textes dans les écoles. Car celles-ci existaient, quoique nous soyons peu renseignés sur leur organisation. La diffusion de l'instruction qu'attestent tant d'inscriptions, tant de papyrus de l'époque, que suppose aussi et que facilitait la librairie déjà très développée, ne peut s'expliquer que par l'action de nombreuses écoles. Enfin si Ératosthène prit le titre, non plus de Ypa(j.{j(,aTtxoç, mais de (ptXoXoyoç, ce ne fut pas, je l'avoue, qu'il donnât à ce mot le sens que nous sommes convenus d'y attacher; ce fut plutôt, comme le dit Suétone, parce qu'il était estimé pour son érudition étendue et variée, quia multiplici uariaque doctrina censedatiir \ Mais ce

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