SÉNÈQLE. Ep. SS, 6, suiv
46 DEUXIÈME LPXON.
versation et dans l'usage commun de la vie. Cette observation s'applique au grec presque autant qu'au latin, car, pour la plupart des Romains, depuis les derniers temps de la République, le grec était une seconde langue maternelle, qu'on apprenait souvent aux enfants avant le latin, et dont chacun était continuellement appelé à se servir. Cependant, en ce qui concerne le latin, à côté des auteurs de traités de grammaire, ou artes, tels que Remmius Palaemon, Terentius Scaurus, Donat, Charisius, Diomède, Priscien, la lignée des commentateurs et des critiques, dont la science est directement appliquée aux textes classiques, se perpétue également dans Asconius Pedianus, qui explique les discours de Cicéron ; dans Probus, qui établit les textes des principaux poètes, Lucrèce, Virgile, Horace; dans Helenius Acro, dans Donat, dans Servius et d'autres, dont les ouvrages ne nous sont parvenus que dénaturés, ou ont été supplantés par des écrits apocryphes mis sous leurs noms. Les uns et les autres d'ailleurs, c'est là ce qu'il nous importait de constater, grammairiens proprement dits et commentateurs, ne perdent guère de vue dans leurs travaux l'application à faire de leur savoir, l'utilité qu'en retireront l'enseignement, l'éducation, la culture générale. Le défaut même de l'esprit romain, sa tendance trop exclusivement pratique, son peu d'attachement à la science pour elle-même, devait chez les Romains pousser la philologie dans cette voie-là, plus peut-être que sa destination naturelle ne l'exige.
Au moyen âge, c'est à peine si l'on peut parler sans impropriété de philologie. Et cependant, si nous voyons au ix*' siècle les textes des auteurs latins se purifier et se multiplier; s'il se produit sous Gharlemagne comme une première Renaissance, à quoi le doit-on, si ce n'est à l'intérêt que ce grand prince témoigna à l'instruction publique, et à cette circonstance que les Alcuin, les Raban Maur, pour répandre la lumière parmi leurs contemporains, voulurent recourir à cette source de lumières, les textes classiques? Si dans l'autre empire quelques-uns des monuments littéraires les plus importants du génie grec ont subsisté, le choix même qui en a été fait et les travaux dont ils furent l'objet à l'époque byzantine, les scolies et les gloses dont on les couvrit, confirment assez ce que nous savons d'ailleurs, que l'intérêt dont on les entourait était avant tout un intérêt pédagogique. Si Homère, Sophocle et Euripide, si Thucydide, Démosthène et Lucien ont survécu, c'est principalement parce qu'on en faisait un objet d'études pour la jeunesse, le véhicule de la connaissance du grec ancien et de l'antiquité classique en général. Quant à la grammaire proprement dite, elle n'avait plus d'autre visée que celle de servir à l'enseignement, pour ainsi dire, élémentaire.
La Renaissance, son nom même le dit, a été, à l'origine, une tentative de faire revivre l'antiquité tout entière, ses arts, ses lettres, ses sciences, sa philosophie, et jusqu'à ses institutions. Rienzi fut le contemporain et l'ami de Pétrarque. Mais une si
vaste entreprise et si peu naturelle ne put se soutenir. Les générations suivantes en Italie même, et plus encore les autres nations qui suivirent le mouvement, renonçant à se transformer en Grecs et en Romains, se contentèrent de devenir les disciples de ces peuples extraordinaires. Elles s'efforcèrent de tirer de leurs créations, et principalement de leurs littératures, les éléments de culture générale, les moyens de former les esprits, qui, depuis lors, sont devenus en effet le fonds commun de toute éducation soignée chez les peuples de notre race. Il ne faut pas s'attendre à trouver nettement marqués, dès ces premiers âges, les degrés qui se sont peu à peu établis dans l'instruction classique : un premier enseignement préparatoire et général, et un enseignement supérieur et spécial, destiné à former les maîtres de l'autre. Les deux choses devaient rester nécessairement confondues, tant que les hommes faits non moins que la jeunesse avaient à puiser dans cette antiquité encore peu connue les éléments mêmes d'une éducation nouvelle. Il ne faut pas s'attendre davantage à voir l'art et la science distingués avec précision dès cette époque. Cette distinction, établie de bonne heure par les grands penseurs grecs, ne fut jamais bien comprise à Rome. Elle est méconnue trop souvent encore de nos jours, et ne pouvait apparaître clairement aux hommes de la Renaissance. Chez les humanistes de la première époque, l'étude historique de l'antiquité n'avait guère été qu'un moyen; le but, c'était d'imiter les anciens, d'écrire comme eux, de faire des
vers comme les leurs. Cependant on ne put tarder à s'apercevoir que cette imitation ne s'exercerait utilement que si elle reposait sur une connaissaace plus exacte des modèles à imiter. Ou plutôt, sans beaucoup approfondir le rapport qui existe entre la pratique et la théorie, par la seule force des choses, on fut poussé à s'occuper de l'une aussi bien que de l'autre.
L'un des grands intérêts, on peut dire une passion, des humanistes de la Renaissance, fut de rechercher les textes anciens et de les multiplier, d'abord par la copie, plus tard par l'imprimerie. Pétrarque , le Pogge, Enoch d'Ascoli , et beaucoup d'autres, encouragés par de riches amateurs comme Coluccio et Niccolo Niccoli, fouillèrent à cet effet les bibliothèques des couvents ; les Sweynheim et Pannartz, les Aide Manuce, les Giunta rivalisèrent de zèle et d'habileté pour faire de la typographie, nouvellement inventée, un auxiliaire de la bonne cause. Mais on ne fut pas longtemps sans s'apercevoir que les manuscrits n'étaient pas d'accord entre eux, ou encore, que les textes qu'ils renfermaient, dans bien des passages, n'offraient pas de sens, ou un sens obscur, difficile à trouver pour le commun des lecteurs. De là, en très peu de temps, un développement merveilleux de la critique et de l'interprétation des textes. A le bien prendre, on n'avait jamais cessé complètement d'en faire. Même au moyen âge, certains moines, tout en copiant, savaient fort bien observer si le texte qu'ils reproduisaient était fautif, et le corriger avec une grande ha-
bileté. De même les auteurs vraiment lus se couvraient de gloses interlinéaires et marginales, c'està-dire de commentaires explicatifs. Mais ce qui, dans les siècles précédents, s'était fait rarement, isolément, devint au xv° une pratique constante et dans laquelle certains savants atteignirent une véritable virtuosité. La critique de ce temps manquait de méthode. Elle ne consistait guère qu'en divination, et cette divination a peut-être altéré les textes autant qu'elle les a améliorés. Cependant, ce qu'elle a fait pour les corriger est très considérable. On serait étonné de voir ce que deviendraient certains auteurs si l'on en ôtait toutes les corrections dues aux Italiens du xv° siècle. Et la participation à ces travaux fut si générale, les corrections circulaient si rapidement d'exemplaire en exemplaire, que la plupart sont aujourd'hui anonymes, et que, dans les éditions des poètes latins, par exemple, on a adopté assez généralement cette désignation collective des auteurs d'émendations : Itali, c'est-à-dire quelque savant italien du xv® siècle. L'interprétation fut moins développée, comme elle l'est restée dans la suite ; presque toujours, pour autant qu'il est possible de séparer l'une de l'autre, la critique a tenté les philologues plus que l'interprétation. Cependant cette dernière ne fut pas négligée. Elle était surtout orale; les leçons des plus célèbres professeurs étaient consacrées principalement à l'explication des auteurs. Mais il en existe aussi des monuments écrits, comme les Miscellanées de Politien, les commentaires de Plus, etc. En tout cas,
dès la fin du xv° siècle, on était loin de ne demander aux auteurs anciens qu'une jouissance fugitive ou des modèles à imiter : déjà, à côté de l'humanisme pur, apparaît la philologie ; à côté de l'intérêt artistique ou littéraire, l'intérêt scientifique.
Ce fut le cas nécessairement quand la Grèce aussi commença à renaître ; quand des Italiens entraînés par l'ardeur de leur curiosité, les Aurispa, les Filelfo, et un peu plus tard les derniers dépositaires de la tradition byzantine, chassés de Gonstantinople par les Turcs, apportèrent en Italie Homère et Platon, Démosthène et Xénophon. D'abord on se trouva par ce fait dans le cas d'apprendre une langue, non plus pour la parler ou l'écrire, mais seulement pour la lire, ce qui déjà suffisait pour rapprocher quelque peu l'étude de la grammaire de la méthode scientifique. Puis on se vit placé en présence d'un monde beaucoup plus oublié et plus inconnu encore que l'ancienne Rome; il fallait de plus grands efforts, il fallait déjà de véritables recherches sur l'histoire, les institutions, la vie privée des Grecs, pour se mettre à même de comprendre leurs auteurs. Enfin ces auteurs apportaient un fonds de pensées originales et fécondes, qui demandaient à être étudiées pour elles-mêmes, à être discutées et assimilées, comme elles le furent par exemple dans la célèbre Académie platonicienne de Florence. Ce n'est pas tout. Un autre trait caractéristique de la philologie classique lui est imprimé à ce moment, c'est l'union désormais indissoluble des études grecques et des études latines.
La Renaissance italienne confirme donc notre définition de la philologie; l'antiquité classique est pour elle à la fois la source d'une culture nouvelle de l'esprit et l'objet d'études savantes. Que ce double intérêt dont on entoure l'ancienne Rome et la Grèce se confonde, peu importe, il existe, et c'est bien l'intérêt pédagogique, s'il est permis de s'exprimer ainsi, c'est cette pensée que la civilisation gréco-romaine doit nous éclairer et nous élever, qui domine même dans l'étude savante. C'est là le principe d'unité des recherches étendues à des objets si divers, langue, littérature, philosophie, institutions, vie privée, et des Grecs et des Romains. On étudie tout cela avec ardeur, parce qu'il faut connaître tout cela pour pénétrer dans l'intimité de Platon et de Gicéron, de Plutarque et de Sénèque; et l'on est résolu à entrer dans leur intimité, parce qu'on sent que de cette intimité découleront des trésors de rénovation intellectuelle et morale.
Pourtant, sur un point , il convient de faire une réserve. Une des branches de la philologie classique n'a pas poussé d'abord sur le tronc commun; c'est l'archéologie. L'archéologie proprement dite, une véritable histoire de l'art antique, n'est née que bien plus tard, nous aurons l'occasion d'en reparler. Mais, à l'époque de la Renaissance, on fut saisi d'une grande ardeur pour mettre au jour les éléments premiers, ou les matériaux, de l'archéologie, je veux dire, les monuments antiques. Le xv° et le xvi° siècle n'ont été égalés que par le nôtre pour la quantité et l'importance des œuvres d'art recueil-
lies soit parties rencontres fortuites, soit par des fouilles conduites avec plus ou moins de méthode et de suite. Mais on ne peut pas dire que ces collections aient été formées pour servir à l'intelligence des auteurs, soit directement, par les rapprochements auxquels donne lieu la similitude des sujets, soit indirectement et d'une manière générale, en faisant mieux connaître le génie des peuples anciens. C'est plus tard seulement que cette considération prit une véritable importance et amena l'union entre l'archéologie et la philologie. A l'époque de la Renaissance, elles suivirent une marche parallèle, non combinée.
A partir de la fin du xv° siècle, la philologie classique se répand dans toute l'Europe occidentale, en même temps que l'éducation nouvelle, fondée sur une connaissance de l'antiquité qu'on s'efforce de rendre toujours plus complète et plus exacte. Elle prend son quartier général tour à tour dans quatre pays différents : la France, la Hollande, l'Angleterre et l'Allemagne, en traversant trois périodes qu'on a caractérisées assez heureusement d'un mot chacune : érudition en France , critique en Angleterre et en Hollande, histoire en Allemagne. Dans la période française, on partit de la philologie telle que nous l'avons définie, mais pour s'en éloigner peu à peu ; on s'en rapprocha dans la
période suivante, et l'on y revint définitivement dans la troisième ; ou pour mieux dire, ce n'est que dans la troisième période, qui dure encore, que la philologie répond exactement à l'idée que nous en avons donnée. Gela pour une raison bien simple : c'est d'après ce que nous voyons être la philologie sous nos yeux que nous avons essayé de la définir.
La France fut des premières à ouvrir les bras à la Renaissance. Artiste autant que l'Italie, non moins sensible au charme de l'éloquence et de la poésie, elle salua surtout dans l'antiquité retrouvée les fécondes inspirations que devaient en recevoir ses propres créations artistiques et littéraires. Mais dès l'origine aussi on comprit que pour agir fortement, pour obtenir une influence profonde et durable, les idées nouvelles devaient pénétrer jusque dans l'éducation première de la jeunesse. En même temps on se rendit compte de la nécessité de fonder cet enseignement nouveau sur une science solide, étendue, et surtout vivante, c'est-àdire, se renouvelant, s'approfondissant et s'épurant constamment elle-même. Dès les commencements du XVI® siècle, Despautère composa en vers les manuels d'un nouvel enseignement du latin, qui détrônèrent le doctrinal d'Alexandre de Villedieu, après trois siècles d'usage, et se maintinrent euxmêmes longtemps, mais non sans concurrence. Quant au grec, on a imprimé à Paris, de 1528 à 1590, dix-neuf alphabets grecs, comme on les appelait alors, c'est-à-dire dix-neuf grammaires grec-
qnes élémentaires ^ Ce fait à lui seul annonce une révolution dans l'enseignement. Le grec y figure désormais à côté du latin, et quoique toujours tenu au second rang, quoique réduit récemment à une existence précaire, on n'a pas osé jusqu'à ce jour l'éliminer des programmes. Les deux langues , les deux littératures, vont pendant des siècles servir de base à toute bonne éducation. Le français même ne sera appris que par le grec et le latin. Car il ne faut pas oublier que nos plus grands écrivains n'ont formé leur style, dans leur enfance et leur jeunesse , qu'au moyen de la version latine : les exercices de composition française se sont implantés tard et lentement dans nos collèges. On continue au xvii'^ siècle à se nourrir du suc et de la substance des lettres anciennes. Le petit Racine se fait tancer pour lire des romans grecs, en attendant de faire applaudir des tragédies toutes pleines de l'esprit de Sophocle et d'Euripide. Quant à Virgile, Horace, Lucrèce, Gicéron, Sénèque, ils reparaissent chez Molière, chez La Bruyère, partout dans notre littérature du xvii^ et du xviii*' siècle.
A cette place si importante qu'occupent le grec et le latin dans l'enseignement secondaire, correspond, au xvi° siècle et au début du xvii% l'essor magnifique que prennent les études supérieures relatives à l'antiquité classique. A la fois moins distinctes qu'aujourd'hui de l'enseignement secondaire et moins directement appliquées à l'éclairer