‹ La philologie classiqueChapitre 6 sur 26 · H, Omont, Alphabets grecs et hébreucc, Paris, 1885, p · texte numérisé non relu

H, Omont, Alphabets grecs et hébreucc, Paris, 1885, p

et à le fortifier, elles s'élèvent à une hauteur qui justifie amplement cette épithète de supérieures. Nous avons eu au xvi® siècle une série de philologues de premier ordre : Budé, Estienne, Turnèbe, Lambin, Casaubon, Saumaise, et celui en particulier que ses plus éminents successeurs aiment à nommer le premier de tous les temps et de tous les pays, Joseph-Juste Scaliger. Mais bien longtemps avant lui, en 1330, le roi François I^^, prenant conseil de l'illustre helléniste Guillaume Budé, fondait ce Collège royal devenu depuis le Collège de France, et destiné principalement, à l'origine, à pousser plus avant que ne pouvait le faire la Sorbonne, trop dépendante du pouvoir religieux, l'étude des langues et des littératures anciennes, particulièrement du grec. En même temps il posait le fondement de cette collection de manuscrits grecs, une des trois plus précieuses du monde, qui fait partie aujourd'hui de la Bibliothèque nationale. Enfin il créait en 1539 l'Imprimerie royale, dont la première tâche fut de contribuer à la reproduction des ouvrages grecs. La province ne voulut pas rester en arrière. Plusieurs villes firent de gros sacrifices pour leurs chaires d'éloquence et de poésie grecque et latine. Montpellier disputa à Genève le célèbre Casaubon et le posséda de 1596 à 1598. Plusieurs de ces grands savants, pénétrés du désir d'approfondir et d'étendre leur science, en portèrent les bornes bien au-delà du monde grécoromain, et élargirent la philologie au point d'eu faire presque une science historique universelle.

Le principal ouvrage de Scaligcr, le Thésaurus temporum, est une chronologie générale de toute l'antiquité, égyptienne et orientale aussi bien que grecque et romaine. Le centre de leurs études reste cependant l'antiquité grecque et romaine. Us ont donné des éditions critiques importantes de tous les principaux auteurs grecs et latins, des commentaires explicatifs sur plusieurs ; ils ont considérablement enrichi tous les départements de la science de l'antiquité. Ce que les Budé, les Estienne et les Gasaubon ont fait pour la connaissance de la langue grecque, les Lambin et les Muret pour celle du latin, les Petau et les Scaliger pour la chronologie et l'histoire, eux tous et les Turnèbe, les Gujas, les Pithou, les Mercier, les Sirmond, les Guiet, les Saumaise, les Valois, les Lefebvre pour la critique et l'interprétation des textes, est en grande partie dépassé aujourd'hui, mais, comme ensemble, n'a guère été surpassé. La France, il faut bien le répéter, parce qu'elle l'oublie trop volontiers ellemême, a tenu pendant plus de cent ans le sceptre des études philologiques ; elle l'a tenu haut élevé, et, remarquez bien ceci, plus qu'aucune nation avant l'Allemagne en ce siècle-ci, elle en a fait une science plutôt qu'un art. Elle a senti qu'une littérature ne va pas seule, mais fait partie intégrante d'une civilisation, sans laquelle elle ne peut être ni comprise, ni jugée sainement; qu'une civilisation toute différente de la nôtre, séparée de nous par le temps et l'espace, dont les monuments sont presque tous dans un état plus ou moins fragmentaire, ne

saurait être elle-même connue et justement appréciée que grâce à de patientes et laborieuses investigations, conduites avec la méthode la plus sévère et la plus strictement scientifique.

Gomment s'expliquer qu'une fois en si bonne voie la France se soit brusquement arrêtée, et que, à partir du règne de Louis XIV et jusque près de nos jours, elle n'ait plus produit, dans les études dont nous parlons, que des savants isolés, comme Montfaucon, Beaufort, Villoison, Letronne, Léon Renier, qui ne se sont occupés chacun que d'une partie déterminée de la philologie, les uns d'archéologie ou d'épigraphie, les autres d'histoire et de paléographie ; les uns exclusivement, les autres en y joignant des études de nature différente? La philologie classique comme ensemble a subi une longue et presque totale éclipse. Encore une fois, comment se l'expliquer?

Une des causes est peut-être contenue dans ce fait que nous observions tout à l'heure, c'est que les études savantes se sont trop désintéressées et détachées des études secondaires. Ne trouvant plus dans celles-ci leur raison d'être et leur unité, elles se sont isolées d'abord, puis égrenées. C'est alors qu'on commence à attacher à nos études, sinon le nom d'érudition, du moins cette sorte de respect froid ou légèrement ironique que le mot et la chose font éprouver encore aujourd'hui. Et il faut avouer que les derniers grands philologues, Gasaubon et surtout Saumaise, ainsi que plusieurs de leurs contemporains, ne furent pas sans donner

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lieu en quelque mesure à une telle appréciation de leur science. « Ou est rempli d'admiration , dit Bœckh, en présence de l'érudition de ces hommes. Particulièrement en face d'un géant comme Scaliger, que nul après lui n'a égalé pour l'étendue du savoir, on se sent presque découragé. Pourtant, on se rassure en voyant que même chez lui ce qui l'emporte, c'est la quantité de la science. Quant à Saumaise, il succombe pour ainsi dire sous le poids de son érudition*. » Il a donc bien pu leur arriver d'accorder trop d'importance à la masse du savoir — Scaliger pourtant s'en défend^ — et de se donner l'apparence d'une pédanterie et d'une lourdeur qui ne pouvaient convenir au génie français.

En outre, on a relevé certaines causes plus générales de cette défaveur où est tombée une science autrefois si brillante et si honorée. Je les trouve exposées dans une Revue anglaise en des termes auxquels je ne peux que souscrire. « C'est au xvn° siècle, y est-il dit, que la France, après avoir tenu pendant longtemps le premier rang en philologie, commence à se détacher de cette science. Le vif éclat dont brille notre littérature nationale produit une sorte d'éblouissement. Toute cette poésie, toute cette éloquence, nourries du lait de la Muse antique, fixent l'attention sur la jouissance que pro-

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