‹ La philologie classiqueChapitre 8 sur 26 · Classical Review, Il (1888), p · texte numérisé non relu

Classical Review, Il (1888), p

longtemps réformé son enseignement, et se trouva plus prête qu'aucun autre pays, vers la fin du xv° siècle, à recevoir la bonne semence des lettres renaissantes. Le seul nom d'Érasme, élève de l'école de Deventer, et l'une des lumières de la Renaissance dans le Nord, suffirait à caractériser la situation. Ce solide enseignement classique secondaire offrit les moyens d'organiser de bonne heure un enseignement régulier de la philologie dans les universités de Leyde, Utrecht, Groningue, Louvain, auquel ne manquèrent jamais, durant trois siècles, des professeurs éminents, quelques-uns illustres. Il faut nommer en tête notre Scaliger, qui vécut à Leyde de 1593 à 1609; puis Juste Lipse, les trois Dousa, Daniel et Nicolas Heinsius, Jean Frédéric Gronov, Gérard Jean Vossius, les deux Burmann, Hemsterhuis, Valckenaer, et tant d'autres. Ils cultivèrent tout le champ de la philologie, concentrant cependant leurs efforts sur l'explication et la critique des auteurs, et principalement des auteurs latins ; plusieurs d'entre eux plus préoccupés de recueillir des matériaux que d'en tirer parti, d'autres, au contraire, comme Nicolas Heinsius et Jean Frédéric Gronov, devant compter au nombre des critiques les plus hardis et les plus habiles.

Les caractères dominants de l'école anglaise, représentée par l'un des princes de la philologie, Richard Bentley, puis par Markland, Dawes, Porson, et beaucoup d'autres, sont à peu près les mêmes que ceux de l'école hollandaise, si ce n'est que le grec prend ici le pas sur le latin, que le

danger de se perdre dans la masse des faits et le menu détail est beaucoup moindre, enfin que l'enseignement est moins fermement organisé ; toutes les études quelconques ont en Angleterre un caractère moins professionnel, plus libre et plus varié. Mais aussi, plus qu'ailleurs peut-être, les études classiques ont toujours été honorées comme le plus important et le plus noble des éléments d'une haute culture générale.

Nous voici arrivés. Messieurs, à la période allemande, c'est-à-dire à la période actuelle, dont les représentants les premiers en date, les plus nombreux, et, sauf quelques exceptions très importantes, les plus éminents, sont allemands. C'est en Allemagne que les études relatives à l'antiquité ont pris de la façon la plus visible le double caractère que nous leur avons assigné dans la précédente leçon, celui de science et de science appliquée. Ce caractère s'est formé peu à peu depuis les premiers temps où la Renaissance pénétra en Allemagne ; il éclata vers la fin du siècle dernier et s'affermit de plus en plus en ce siècle. La même manière de voir, ou plutôt la même manière de faire, car les théories varient beaucoup, en Allemagne aussi bien qu'ailleurs, s'est répandue dès lors, à des degrés divers, dans la plupart des autres pays, Scandinavie, Suisse, Autriche, Belgique, Italie, Angleterre, États-Unis d'Amérique, et France.

C'est en Allemagne que les idées et les découvertes nouvelles du xiv^ et du xv° siècle furent le plus résolument appliquées à l'enseignement. La

Renaissance allemande fut presque toute pédagogique. Ses principaux représentants sont des régents, comme Jacob Micyllus, Jean Sturm, Jérôme Wolf, Michel Neander, Joachim Camerarius. Quant à Jean Reuchlin, dont le nom se place à côté de celui d'Érasme, s'il occupa dans la vie des positions diverses, il fut aussi professeur pendant longtemps, et exerça une action immense sur l'enseignement. La Renaissance eut une grande influence sur le mouvement religieux qui la suivit de près, la Réforme; et elle fut à son tour mise au service de la Réforme, dont on connaît le zèle pour le perfectionnement et la diffusion de l'instruction. Le second réformateur, l'ami et le conseiller de Luther, Philippe Melanchthon, mérita le nom de praecepior Germaniae, tant il déploya de zèle et d'habileté dans cette œuvre. L'organisation donnée à cette époque à l'enseignement secondaire de l'Allemagne est restée telle, en somme, jusqu'à la fin du siècle dernier. Toujours dès lors, quoique le niveau de l'instruction ait beaucoup varié selon les temps et les lieux, les langues classiques, le latin du moins, restèrent en honneur dans les collèges; toujours, dans les universités, les études classiques furent cultivées dans l'intérêt de ceux qui devaient se consacrer à l'enseignement. Seulement, le fait que les écoles avaient été organisées sous l'influence de la Réforme religieuse, et le plus souvent par les autorités religieuses, fut cause que dans les universités nos études restèrent confondues en grande partie avec les études théologiques. C'étaient près-

que toujours des étudiants en théologie qui suivaient les cours relatifs à l'antiquité et qui, dans la suite, étaient chargés de renseignement dans les collèges. Leurs maîtres en ces matières étaient les uns aussi d'anciens théologiens, comme Ernesti ; les autres avaient fait des études de droit, comme Heyne. Différentes voies aboutissaient à l'enseignement classique ; la philologie n'était pas, comme elle l'est aujourd'hui, une carrière k part. Elle le devint vers la tin du siècle dernier. C'est le 8 avril 1777 que les Allemands aiment à désigner comme le jour de naissance de la philologie classique. C'est ce jour-là qu'un jeune homme de dix-huit ans, nommé Frédéric-Auguste Wolf, obtint sur sa demande expresse, et non sans peine, d'être inscrit dans les registres de l'université de Gœttingue comme studiosus philologiae, étudiant en philologie. Ce n'était pas là un caprice ni un enfantillage. Wolf savait ce qu'il voulait. Trente ans plus tard, dans une œuvre magistrale, Darstellung der Alierthinnswissenschaft , tableau de la science de l'antiquité, il a exposé sa pensée, après l'avoir mise en pratique pendant vingt ans, avec un succès immense, dans sa chaire de l'université de Halle. Ce qu'il voulait dire en demandant que les études relatives à l'antiquité classique eussent leur nom à elles, c'est qu'elles devaient avoir aussi une existence propre, comme science multiple sans doute — il la divisait en vingt-quatre disciplines — mais une en même temps, et formant un tout, un système, ayant ses limites naturelles et son centre déterminé par la

nature de son objet. Sur ce dernier point, sur le principe d'unité de cette science qu'il a postulée, et, il est permis de le dire à son honneur, qu'il a constituée, Wolf, à mon sens, n'a pas été assez explicite ni assez conséquent. Gomme la plupart de ses successeurs, il a reculé devant le mot qui seul indique un véritable principe d'unité, le mot de science appliquée, ou science positive, comme on dit en Allemagne en parlant des sciences analogues , théologie, droit, médecine. Mais s'il a méconnu le principe d'unité, il a vu l'unité de nos études, qu'exprime bien ce nom de science de l'antiquité, et que Wolf définit mieux encore, en même temps que leur diversité, dans les termes suivants : « La science de l'antiquité comprend l'ensemble des études qui nous font connaître les actions et les destinées des Grecs et des Romains, leur état politique, intellectuel et domestique, leur civilisation, leurs langues, leurs arts et leurs sciences, leurs mœurs et leurs religions, leurs caractères nationaux et leurs idées, afin de nous mettre à même de comprendre parfaitement leurs œuvres et nous en approprier la substance et l'esprit, en évoquant la vie antique et en la comparant à celle des âges suivants et à la nôtre \ » Vous le voyez, il ne manque qu'une chose à cette définition, c'est de dire plus exactement pourquoi il nous faut cette vive intelligence des œuvres classiques, fondée sur cette

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