‹ La philosophie allemande au XIXe siècleChapitre 13 sur 63 · Lipps, Aetlhttik, t. II, p. 32 A 3i · texte numérisé non relu

Lipps, Aetlhttik, t. II, p. 32 A 3i

l'esthétique ALLEHANDB CONTEMFORAIM! 89

n'atteint jamais à VEinfûMung véritable : en elle et par elle, l'intuition prend elle-même l'aapect du contenu sentimental et . ce contenu sentimental semble jailli de l'intuition. Dana YEinfûhîung, le sentiment ne s'ajoute pas à l'intuition, ne lui prête pas quelque chose de sa propre nature, mais il pénètre dans l'eBsertee de l'intuition et la transfonne profondément, et réciproquement l'intuition s'insinue dans le cœur du sentiment et le modifie : l'intuition se sature de sentiment et le sentiment d'intuition. Ce n'est ptus là une association, mais une véritable union consubstantielle, non plus un mélange pbysique, mais une combinaison chimique'.

D'après ce qui précède, YEinfûhîung est donc, pour la majeure partie des esthéticiens allemands contemporains, une manifestation première, irréductible de notre vie psychique. Mais — et c'est là une seconde question en quelque sorte préjudicielle que l'esthétique de VEinfûhlung est obligée de se poser — cette manifestation ne se produit-elle qu'à propos de la contemplation du Beau, appartient-elle exclusivement au domaine esthétique ? Aucun des théoriciens de VEinfûhlvng n'oserait le soutenir et ne l'a, en effet, soutenu. Tous, au contraire, ils proclament que cette auto-projection est la condition de toute connaissance en général. II nous est impossible de voir un homme et de l'entendre, sans interpréter ses mouvements, ses gestes, ses paroles, sans nous projeter en lui, sans nous retrouver en lui. Et cette auto-projection s'opère, alors qu'il n'entre dans notre intuition aucun élément esthétique, alors que l'homme dont il s'agit n'exerce sur notre sentir aucune impression particulière, et ne fait appel qu'à notre connaître. Mais alors VEinfûhlung n'est-elle pas un principe d'explication précaire, puisque, si elle convient aux phénomènes du Beau, il ne leur est pas propre? Il

1 . J. Volkelt, Der Symbol-Begri/f in der ntutateu Aeatkelik, lena, ISTS, p. 73 à 77, «t Syttem der Aetthetik, t. [, p. iU & i&i.

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n'en est rien d'après les principaux repr^entants de la doctrine. Volkelt convient que V Einfûhlung esthétique Tie constitue qu'une part minime de V Einfûklung Q;ae nous pratiquons incessamment, dès que nous voulons connaître ce qui eet en dehors de nous. Mais cette Einfûhlvng esthétique a des caractères qui ne sont qu'à elle : ce qui la distingue de kiutes les autres formes de l'activité psychique à laquelle elle appartient, , c'est que, dans la contemplation esthétique, VEinfûlUung est particulièrement intense, intime et profonde. Tandis que, dans la vie ordinaire, V Einfûhlung s'opère d'une façon imparfEÙte, incomplète et superficielle, et que nous la rempteçons souvent, en face d'un ohjet donné, par ce que nos expériences et nos connaissances antérieures noua ont appris sur lui, dans la contemplation esthétique, au contraire, nous ne prenons conscience de l'objet, et quant à sa signification et à sa valeur, que par les chauds et vivants efSuves de \'Ein~ fiiklung, sans nulle intervention de la rigide connaissance abstraite' ! Et c'est là aussi le sentiment de Lîpps. VEinfuklung, pour lui, nous le verrons, consiste, en dernière analyse, dans la sympathie esthétique par laquelle nous prenons conscience de notre humanité. Or, dans la vie journalière, telle que la tissent nos expériences, telle que la modèlent nos connaissances, cette humanité en nous est toujours altérée, tronquée, dimmuée, par nos humeurs, nos caprices et les intérêts pratiques de la vie. Au contraire, dans VEinfûhiung esthétique, dans la contemplation pure, je me sens homme dans la plus haute acception que puisse prendre ce terme '.

Nous obtenons donc que VEmfûhlung eu général est une

activité première et irréductible de notre vie psychicjue, et

Em/'^iA/un^ esthétique constitue une manifestation par*

tkelt. System der Aeilhelik, t. I..p.217.

pps, AeHhetik dans la SyaletnatUche Pkiloiophie, loe. cit., p. 3fli.

l'esthétique AtLCIlANDB CONTBMPOB&INE Bl

ticidièFe — la phie haute et la plus pure qu'on puisse imaginer — de ^eette activité. Mais ce n'est I6, malgré l'apparence poMteve de la formule, qu'une définition négative, ce n'est là qu'une caraoténstrqae vague, pauvre et vide. Il faut la remplir, l'enrichir de réalité et préciHcr la nature véritable de cette Téalîté première et irréductible, de ce mécanisme spécial et inné. Bien des chercheurs ont essayé d'élucider ce problème aussi obscur que complexe. Pour Groos, VEmfûblung est une h imitation intérieure » que rend possible une faculté particulière, V EinbUdang , grâce à laquelle nous détachfflis d'un objet son apparence extérieure et y projetons les modificatîons subjectives de notre sensibilité '. Pour Witasek, il n'y a pas dans l'EmfÛhlimg des sentiments proprement dits, maie seulement des représentations de sentiments^. Pour Wundt, YEinfûhiung s'opère par la fusion, Vewckmeizung, des associations objectives de reconnaissance et de souvenir avec les sentiments dont se timbrent spontanément pour nous les formes, les couleurs et les sons*. Mais là encore c'est & Volkelt et à Lipps qu'il faut recourir.

.Bt tout d'abonl Volkelt. Ce qui pour Volkelt caractérise l'.EinfUblung , c'est, ainsi que nous l'avons déjà vu plus haut, l'union ^consubstantielle de l'intuition et du sentiment. LcErsqne nous contemplons un objet esthétique de la nature et de l'art, il n'y a pas là, comme dans une intuition ordinaire, trois éléments distincts et séparés : d'une part, une peroepti<Hi dénuée de^tout timbre sentimental, d'autre part, un sentir purement subjectif et vide de toute vertu intuitive, et, enfin, une liaison opérée entre ces deux étals de notre vie psychique.

. st. Wilaeek. Gruadiûge dtr aligemeintn Aeilhttik, )9Û4.

. Wuadt, VDlkerpsychologie, t. III, 2* édition, Leipzig, 1908, |

Dans la contemplation esthétique ces trois activités non seulement ne sont pas, pour notre conscience, des démarches successives de notre aperception, ne coïncident pas seulement dans le temps, mais sont agglutinés si étroitement, fusionnent si complètement que l'intuition visuelle — et la même chose vaut naturellement pour les intuitions acoustiques et tactiles — prend en elle-même l'aspect du sentiment correspondant, que le sentiment est vraiment incorporé, incarné dans l'intuition, et qu'il n'existe plus pour nous que comme l'expression, comme l'ftme des formes contemplées. Ce qui facilite et ménage celte agglutination et cette fusion, c'est le vaste domaine des sensations organiques et motrices qui servent pour ainsi dire d'intermédiaires et de truchements entre l'intuition et le sentiment. Lorsque nous accompagnons des yeux les mouvements d'un athlète, d'un acteur, de VEsclave de Michel-Ange, nos sensations visuelles sont vivifiées par les sensations motrices correspondantes : nous reproduisons dans notre imagination, avec notre propre corps, les mouvements perçus. Parfois cette reproduction Imaginative va jusqu'à un commencement de mouvement réel, parfois aussi, il n'y a plus de reproduction ima^native. Ainsi, dans le domaine des couleurs et des sons, il ne saurait être question de sensations motrices. Les sensations oi^aniques ne font donc pas strictement partie du processus de YEin/ùhlung, mais, quand il s'agit des mouvements du corps humain et du corps humain en repos, elles la facilitent grandement.

Cela connu, il faut distinguer entre V Einfûklung proprement dite et V Einfûhlung symbohque, stimmungssymbolisch. La première consiste pour le spectateur à se projeter dans des corps et des mouvements humains, la seconde à s'infuser dans des corps et des objets non humains : animaux, plantes, choses inanimées, produits de l'industrie humaine et enfin, éléments et rapports simples et sensibles existant dans

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la nature ou reproduits par l'homme : combinaisons de sons, de formes et de couleurs. De ces deux formes de VEinfùhlung, de beaucoup la plus intéressante et la plus importante est \' Einfûhlung symbolique : c'est en elle que se révèle, dans toute son originalité et avec toute sa richesse, l'activité synthétisatrice, médiatrice et créatrice de ce mystérieux organe de notre vie intérieure. Je n'insiste ici que sur elle. Ce qui la caractérise au point de vue psychologique, c'est qu'il s'y opère une fusion non plus simple, comme dans l'ftn- /ûA/un^ proprement dite, mais double. Eln e&t, la percepUon sensible y fusionne à la fois avec la signification propre de l'objet perçu, et avec sa signification figurée. Soit tel arbre que nous reconnaissons d'une part pour un tilleul, et qui nous apparaît, d'autre part, — et c'est là la fusion symbolique — comme l'incarnation d'une vie noble, familière, douce et énergique. Là encore, il y a entre la sensation et le senUment symbolique des intermédiaires : sensations motrices, tactiles, météorolo^ques et aussi gustatives, olfactives, visuelles et auditives. Soit, par exemple, V Einfûhlung symbolique dans des couleurs, Si telle couleur nous apparaît comme frigide et telle autre comme chaude, si tel tableau nous donne une impression de mollesse et tel autre de dureté, c'est que, en prenant connaissance de ces couleurs, nous reproduisons des sensations de température et des sensations tactiles. D'autre part, la signification symbolique que prennent pour nous le bleu, le rouge, le vert, provient, en partie, des souvenirs laissés en nous par la couleur du ciel, du sang et des prés : ce sont là exemples de V Einfûhlung symbolique par association. Ënflo, il arrive souvent que, sans intervention aucune de sensations organiques ni d'associations, un tableau produit sur nous une impression de fraîcheur ou de force, de menace ou de mélancolie. Si donc, dans l'Einfûklung symbolique, l'intervention des sensations organiques est

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plus- importante que dans XEinfûhlung proprement dite, cellésrcine constituent pourtant pas MeaBeta&A^VEinfdhlttng. Il faaten tout cas que ces reproduction» dn sensationa (O^niques soient transmuées, traduite» en langage' pg^iobique : la reproduction de sensations oi^^iques fait naître en noua des vagnes, des oscillations analogues de notre' sentiment du moi-, de notre vie intérieure, et c'est alors seulement qu'est atteint le but de VEinfûJUurtff. Les couleurs, pour nous' en tenir â ettea — maîala m&me chose vaut pour les sons et lesv' formée — semUent alors emplies de vie sensible- et spirituelle, semv blent receler une sorte d'âme. D'après oda> on-»' aperçoit que dans toute FAnfûklung symbolique entre une part diUunon : des formes non humaines, formes dues à la nature ou àil'arti sont conudérées par nous comme si elles élaîent desiformes humaines. A celte illusion fondam«)lsle s'en rattachent une série d'autres qui enrichisseet et nuancent à Tinfini la contem> plation' estliéUque : l'illusion artistique en général, giràce- à laquelle des formes peintes ou sculptées noua apparaissent comme des objets réels; l'illusion du mouvement prMé aux œuvres plastiques ; l'illusion de la grandeur et de la pn>fon>deur en peinture, de la couleur dans la sculpture ; l'illu<sion de l'extériorisation de nos EinfûkluTigen ; l'iLlumon de la réalité prêtée aux œuvres d'art et aux objets de la nature- qui nous apparaissent comme ravis à la sphère avilissante de notre V:(^onté de vivre ; l'illusion de la forme et dui contenu, par laquelle l'àme d'un objet semble se révéler dans soniappurence extérieure ; et enfin l'illusion générale de l'unité organique qui nous ^t considérer toutes les parties d'un objet comme jaiUies d'un centre commun, comme les orgaiwsd'un même être vivant. Toutes ces illusions suscitent dans notre conscience une sorte de conflit «itre la r certitude critique » qui nous, assure que tel phénomène, dont noua présumons la réaliiéj n'est qu'une appwenoe, et la certitude immédiate et

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Daïve qui noua fait affirmer, en dépit du témoïf^^age de notre ruaoo:, le caractère réel de l'apparenoe. L'esIhéticieD Konrad lABge,. dana toute une série d'ouvrages, a fondé sur ce conflit qu'il, a appelé l'auto-illusioB. conacieQte, bevauaste SelbsUâusMun^, tout uDsyatàme du Beau et deTArt'. D'après Volkelt et la. plupart des esthéticiens qui ont examiné sa tbéoriei Lange a mal interprété ce phénomène. Le conflit dont il s'agit n'est pas un conflit entre des représentations, mais entre des attitudes denotre-sentir, et il ne consiste pas dans uneoscillatioD de notre coDsoience- qui, comme un pendule, irait aller^ SHtiwemenkd'un état à un autre, mais au contraire dans une soute d'airèt : la cerUtude cnitiqtie s'oppose, comme une baiMri^, & la certitude immédiate et naïve, sans cependant parv^iir' à l'annihiler ^tièrementi'.

Telle est, dans ses traits essentiels, la théorie de VEinf^h- Ivng^ de Volkelt. Quelque rapidement que j'aie été obligé de l'expoBO', j'espère cependant que le lecteur en aura aea\\ la rœhesse, la' pénétration et la souplesse. La pensée de Yolkelt est singulièrement aocueiUante. U a un sentiment profond' de l'inSnie complexité de la réalité etn'est pas assuré qu'il suffise d'un seul principe pour l'épuwer. Aussi l'a-l-on appelé un éclectique, et ai ce terme est prisdans son sens te plusfa-rorable^r il peut s'appliquer, en e&et, à sa manière. Nous avons vu plus haut qu'à oété de l'esthétique descriptive, il a foît une large place è l'esthétique normative. De même, il con> Cesse qu'il est impossible de réduire VEinf^lung à une seule formule. La fin de V Einfuhlung est partout la même : la fu^OQ de l'intuition avec un sentiment,, une tension de notre Min, une émotion, une passion. Mais les voies qui mènent à celle fin. sont multiples, diverses et enchevêtrées. Volkelt,

i. KoataàLMage.Dù bt:iiitute.Selà»ilàiit«hutig aU-Kem dttJiUaatlenêch&i GMUMej,.Lei()2ig, 189S, et DatWettn d»r Kuatt, TUbiDgen) lS9ft. i. Volkelt, Syitem der Aeathttik. t. I. p. iiî A 3U.

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loin de tenter de bouleverser la syLve pullulante du Beau, pour rectifier ces voies et les réduire à une seule avenue rectiligne et uniforme, a eu le mérite de les explorer avec patience et amour, de suivre, jusque dans les taillis les plus secrets, où elle s'enfonce et semble se perdre, l'activité esthétique, et' de découvrir, à force de pénétration ingénieuse, des sentes nouvelles.

Et nous voici à Lipps. C'est lui qui est aujourd'hui le maître le plus écouté de l'esthétique allemande en général, par l'ampleur de son œuvre qui embrasse toutes les provinces du Beau et de l'art*, par la vigueur de sa pensée, par la sut>tilité de ses analyses et par la rigueur enfin avec laquelle il a ramené au principe de VEinfûhlung toutes les innombrables manifestations de la vie esthétique et artistique. Sa pensée à lui n'est pas hospitalière. 11 dédaigne de discuter les opinions divergentes et de s'en assimiler les éléments valables : il semble ne pas les connaEtre. Il s'est créé une langue particulière, di^cile et parfois obscure, qu'il est souvent impossible de rendre dans un idiome éti'anger, pour désigner des phénomènes qu'il a été le premier à avoir étudiés avec la précision et la minutie qui, seules, conviennent à la science. 11 s'empare de son lecteur avec une impétuosité, une énei^e tyrannique à laquelle il est diiïïcile de se soustraire. Il ne se lasse pas de répéter, sous des formes toujours nouvelles, les mêmes idées. Il étonne, il effraye presque par l'austérité de sa

1. Theodor Upps, Der Streit liber die rra^arfie, Breslau, 1891. — Jtaumaeitkelik itnd geometrùch^opiUche Tduschtngen, Leipzig, t897, — Komik ■und Humor, Hamburg et Leipzig, 1 J91 . — Von der Form der aeitheliachcn ' ^perception. Halle, 1902. — AtsChelik, Psychologie des SchôTien und der Kvnst. Hamburg et Leipzig, t. I, ISOJ, t. Il, 1V06. t. III. Diu Syelem der KUntte à paraître. — Aetlkelik in Syslematiiche Philosophie, Kullvr der Gegenwart, 1907. — Arlii^les extrâmemeat nombreux dans toutes les Revues pMloaopbiquea et psychologiques allemandes, parmi lesquels il faut noter surliiut les Aeithetiiche /.itieralurberickte dans les Philoiophieehe Uonatthefte.

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