‹ La philosophie allemande au XIXe siècleChapitre 18 sur 63 · W. WUNDT ET LA PSYCHOLOGIE EXPËBIHENTALE · texte numérisé non relu

W. WUNDT ET LA PSYCHOLOGIE EXPËBIHENTALE

recherchea expérimentales ; pourquoi n'étencIraiUon pas ces recherches au différents domaines de l'activité mentale, à l'attention, aux sentiments élémentaires, au sens du temps, à la conception de l'espace, aux associations d'idées, à la volonté?

Le principe méthodologique de Wundt fut donc l'expérimentation et la mesure. Il ne visait rien moins (]u'à faire accomplir à la psychologie le même progrès que graduellement les autres sciences exactes avaient accompli en passant de l'observation grossière des phénomènes à l'étude exacte de ceux-ci par l'application de la notion de quantité. C'est ce que n'aurait jamais pu soupçonner un adepte de l'observation interne. Dans celle-ci, les faits psychologiques se présentent avec un caractère qualitatif qui semble exclure la mesure. Aussi faut-il considérer nos représentations comme complexes ; il est nécessaire, pour les étudier, d'y apporter de la netteté, de les décomposer en éléments. Mais, objectera-t-on, les faits mentaux sont subjectifs; ils forment une catégorie toute particulière, ils ne peuvent être détachés de cette subjectivité, tandis que les faits extérieurs sont objectifs; nous les situons dans l'espace, en dehors de nous, et c'est pourquoi nous pouvons les mesurer; les faits subjectifs par contre ne donnent pas prise à la mesure.

Cette distinction entre faits objectifs et faits subjectifs, Wundt ne l'admet pas. 11 nie qu'il y ait deux genres de faits, les uns extérieurs (les objets), les autres internes (nos états d'àme). Pour lui, il n'y a qu'une seule et unique réalité qui est constituée par nos représentations. Mais on peut reconnaître en celles-ci deux aspects : d'une part elles nous donnent l'image des objets; d'autre part, elles se rattachent à notre activité mentale; si nous les considérons en tant qu'elles ont rapport à des objets, nous ferons abstraction de ce qu'elles sont nos représentations, issues de notre activité mentale ;

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nous négligerons cette activité pour ne voir en elles que limage de choses et de mouvements exlérieups, et l'analyse de ces éléments constituera les sciences physiques. Mais si nous analysons ces mêmes faits en tant qu'ils sont nos représentations, nous constatons qu'ils comportent cette fois des caractères s'expliquant uniquement par notre activité mentale; ici, ce ne sont pas d'autres faits que tantôt, d'autres représentations; ce sont toujours les mêmes faits, mais en tant qu'ils relèvent du sujet pensant.

Par conséquent, Wundt n'admet pas l'existence de deux expériences distinctes, l'une extérieure, portant sur les objets, l'autre intérieure, portant sur des états d'âme; il n'en reconnaît qu'une seule ; à la phase naïve, nous ne séparons pas nos états aiTectifs de l'objet auquel nous les rapportons ; les deux aspects n'en font qu'un ; nous projetons nos sentiments et notre vouloir sur l'objet et, inversement, celui-ci parait comme enveloppé par nos sentiments. 11 faut, pour séparer les deux aspects, un travail de réflexion. Et ce que l'on obtient alors, ce ne sont pas deux différentes représentations d'objet, c'est une représentation d'objet d'une part et un certain nombre de processus actifs d'autre part : ce sont ces derniers que le psychologue se propose de connaître.

La réussite de l'emploi des méthodes expérimentales et de la mesure appliquées à ces processus semble suffisante h Wundt pour justifier le procédé. Cependant, pour obtenir ici une loi, il faudra réahser des séries nombreuses d'expériences, à cause même de la complexité des faits. Selon les individus et chez le même individu, selon les dispositions du moment, une perception sensible, un mouvement, une association d'idées se feront avec une facilité très variable. Aussi est-ce un principe, au laboratoire de Wundt, d'exercer les sujets qui doivent se prêter aux expériences, afin de leur permettre d'écarter les causes d'erreur. Et comme il y a toujours un

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certain arbitraire à prendre la moyenne entre des expériences qui 86 recueillent dans des moments différents sur des sujets différents, on a soin d'ajouter aux résultats la moyenne des variations, qui permet de juger l'amplitude des oscillations pour les phénomènes observés. 11 est bien entendu qu'en tout cela, il s'agit de psycholi^e normale et de sujets sains.

En procédant ainsi, ne confond-on pas psychologie et physiolc^e ? L'expérimentation ne conduit-elle pas simplement & l'enregistrement, par le sujet conscient, de processus qui se passent en lui, indépendamment de sa conscience, et dont la véritable raison doit être cherchée dans les mouvements cérébraux ? En d'autres termes, la psychologie ne devientelle pas une province de la physiologie ? C'est ce que Wundt nie énerg^quement. Il reconnaît que les fonctions mentales ont leur concomitant dans l'activité du système nerveux, mais considère les actes psychologiques comme possédant une valeur propre. En effet, on sait aujourd'hui que tout acte psychologique, aussi simple qu'il soit, exige, pour se produire, l'activité de plusieurs centres nerveux agissant synergiquement. Ce qui est localisé, ce n'est pas telle ou telle facilité mentale, comme le voulaient, dans leur conception naïve, les phrénologues ; h de nombreux mouvements qui se passent en plusieurs points du système nerveux correspond, dans la conscience, une représentation unifiée ; la manière dont cette représentation apparaît, ses liens avec les autres représentations, la réaction individuelle : autant de problèmes propres à la recherche psychologique ; ce n'est pas parce qu'ils deviennent accessibles à l'expérimentation et ft la mesure qu'ils se changent en problèmes physiolo^quea, physiques ou mécaniques. Wundt maintient donc les délimitations. Il accorde même, dans sa classification des sciences, une place prépondérante à la psychologie : il voit en elle le fondement de toutes les sciences morales; bien plus, les

sciences physiques sont obligées de la consulter, car les objets qu'elles envisagent, comment les connaissent-elles, Binon comme représentations? Tous les objets sont, en même temps qu'objets physiques, des objets de représentation, c'est-à-dire des faits psychologiques.

La première partie de la grande Psychologie physiologique de Wundt est consacrée à l'élude des rapports entre Tactivité physiologique et l'activité mentale. Wundt ne s'est pas livré 6 des recherches spéciales sur l'analomie du système nerveux ; il s'est tenu au courant des découvertes nouvelles ; il a étudié la transmission nerveuse et les effets des excitations diverses sur la réaction [Untersuchungen sur Mechanik der Nerven und Nervencenlren, 187i et 1876) ; mais ayant fini parseconsacrerentièrement à la science nouvelle qu'ilétail un des premiers à fonder ainsi qu'à la philosophie, il n'a pas continué longtemps ses recherches spécialement physiologiques. 11 est bon cependant de signaler son manuel de Physiologie, qui montre que Wundt s'est occupé d'une manière approfondie de cette science. La partie physiologique de son grand ouvrage de psychologie contient peu de recherches originales, mais un exposé très complet de la question. Et pourtant, elle est très personnelle : car Wundt, au courant de la physiologie du système nerveux, s'est demandé quelle contribution cette connaissance fournissait à la psychologie. Il a été amené ainsi à dresser le bilan de la psychologie physiolo^que et l'on peut dire sans exagération qu'il l'a fait avec une sûreté de méthode et une précision qui ne laissent rien à désirer. Personne n'a dégagé comme lui les idées directrices de la physiologie du système nerveux. Une des

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grandes qualités de son esprit t'a puissamment secondé dans cette tAche, je veux dire la crainte do solutions tranchées.

Je ne connais pas dans toute la physiologie contemporaiae de résumé aussi succinct et de synthèse aussi par&ite de nos connaissances sur l'activité, cérébrale que les principes formulés par Wundt en conclusion de la première partie de sa Psychologie physiologique. 11 nous montre avec grande netteté que, aussi simples que soient les processus nerveux et les actes physiologiques y correspondant, toujours ils exigent la collaboration de plusieurs groupes de cellules. Il n'y a pas de fonction psycho-physiologique fixée une fob pour toutes, de façon simpliste, dans un coin ou l'autre du cerveau. Mais il y a des fonctions spécifiées et il ne faudrait pas tirer, de la première loi, des conséquences qui nous ramèneraient aux théories de Flourens. Seulement, la spécification de ces fonctions ne provient pas de diiïérences de composition ou de nature entre les éléments nerveux, c'est-à-dire entre les cellules, mais elle s'explique par les liaisons établies par l'exercice et fixées héréditairement entre les organes périphériques et les centres nerveux qui les aident dans leurs fonctions. 11 ne faudrait pas croire que les cellules de la couche optique, dans la région occipitale du cerveau, eussent une vertu spécifique « cujus est natura videre ». Elles servent à la vision à cause de leurs connexions.

Ainsi la dilTérenciation entre les neurones ne paraît pas être le résultat d'une composition particulière des cellules. On en a une preuve dans les fonctions vicariaotes ou de remplacement, qui s'exercent quand des groupes de cellules viennent à en suppléer d'autres : cela se produit dans certains cas de lésons cérébrales, ainsi que chez les animaux après ablation partielle de la substance nerveuse. Ainsi deux prin-% cipes se dégagent déjà ; le principe de la relation des éléments et celui de l'inditTérence originaire des fonctions. Mais

la fonction crée l'oi^ane ou plutôt en fixe le rôle. Dans des connexions déterminées, les cellules, par l'exercice répété, acquièrent une plus grande aptitude à répondre à telle excitation donnée; elles s'adaptent à cette dernière et une organisation se fixe de cette façon. Ce principe se complète par celui du remplacement ou de la fonction vicariante, d'après lequel des éléments nerveux qui ont accompli partiellement une fonction peuvent accomplir l'ensemble de cette fonction ; bien plus, ils peuvent prendre de nouvelles fonctions, ainsi qu'il résulte des expériences de Gollz sur le chien sans cerveau; des centres sous-jacents ont, en partie du moins, rempli des fonctions qui relevaient de la couche corticale.

Outre ces considérations obtenues par l'examen de la physiologie du système nerveux, Wundt a émis une hypothèse personnelle, tirée de la combinaison des données de la physiologie et des expériences qu'il avait faites lui-même sur l'attention, II a proposé de considérer la partie frontale du cerveau comme siège d'un fonctionnement psycho-physiolo- ^que auquel il a donné le nom à'aperception, reprenant ce terme de Leibniz, de Kant et de Herbart. Aperception signifie, d'après la tradition philosophique, activité supérieure et rationnelle de l'esprit, élevant à la clarté les représentations qui arrivent d'abord confuses à la conscience. D'après Wundt aussi, l'aperception donne de la clarté à une impression sensible, à un souvenir, à une représentation engénéral; cette fonction se manifeste dans l'attention, qui consiste précisément à choisir une représentation, à l'amener au point net de la vision intérieure et à tenir momentanément à distance les autres représentations. Ferrier avait reconnu que l'attention était aussi fonction inhibitrice. Or l'aperception est, pour Wundt, la fonction essentielle de la vie mentale; elle définit la conscience, son exercice s'accompagne d'un sentiment d'activité qui est à la fois affectif et volontaire et d'un

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