I.\ SOCIOLOGIE DE G. SIHHEL
sance, par cela même qu'il est rivé au monisme. Il cherche avant tout, par-dessus tout, une loi, un principe, une fin. Mais les points d'origine des tendances morales sont multiples : et cette multiplicité, irréductible, prouve le caractère décevant de cette ambition intellectuelle. Le seul fait des conflits de devoirs devrait suffire, selon Simroel, à exclure de la morale, pour tout esprit non prévenu par quelque impératif, le postulat moniste. Car ces conflits, qui prennent les formes les plus diverses, et qui ne font que s'aggraver avec le progrès de la civilisation, nous avertissent de la diversité des groupements qui nous tirent chacun de leur c6té, et dont l'autorité est sans doute la vraie génératrice des consignes morales. Au lieu de nous épuiser en spéculations soi-disant normatives, consacrons-nous à l'observation de ces forces réelles : ce sera le moyen de faire avancer enfin la a science de la morale ».
La Science des mceurs, telle que l'a définie depuis, chez nous. M, Lévy-BrUhl, c'est donc assez exactement ce que Simmel entend par Moralwissenschaft. Les méthodes des deux auteurs sont sans doute très différentes. Et différeotCB aussi leurs tendances philosophiques. Les résultats de leurs études convergent. Les mêmes postulats — l'unité de la nature humaine, l'harmonie nécessaire des aspirations de la conscience — leur paraissent discutables. Ils luttent l'un et l'autre contre les illusions de ta « métamorale », de la « morale théorique », de la « science nonnative », auxquelles ils estiment tous deux qu'on devrait substituer d'abord une science réelle, historique et comparative, des faits moraux.
Mais, chez nous, la défiance à l'égard de ta spéculation morale a ordinairement pour contre-partie la confiance dans
ta science sociale : la défiance à l'égard des méthodes intuitive et déductive a pourcontre-parUe la défiance dans les méthodes comparative et bductive.
Le cas de Simmel est plus complexe. Son attitude vis-àvis de Thiatoire en est la preuve. Son livre, intitulé : Die Problème der Geschichisphiiosopkie (i'^ édition, 1893; 2" édition, remaniée, 190S), est avant tout un livre de critique, d'hypercritique. Simmel entend y libérer l'histoire de toutes les survivances du réalisme historique, comme Kanl a libéré les sciences physiques de toutes les formes du réalisme naturaUste. <t A quelles c<Hiditions une histoire est-elle possible? » C'est la question qu'il se pose. Et il répond que l'histoire n'est possible sans un certain nombre d'à priori psychologiques dont use, cODSciemment ou non, l'esprit de l'historien. Vainemeni celui-ci veul^il, comme il dît, laisser parler les choses: il lui est impossible d'établir objectivement les faits, à fortiori de déterminer des lois.
C'est que les faits qui intéressent l'histoire sonitoujours, en dernière analyse, des faits inaccessibles, des faits intérieurs.
Les phénomènes extérieurs n'ont de valeur aux yeux de l'historien que parce qu'ils sont des traits d'union entre les flmes. Les philosophïes de l'histoire dites matérialistes essaient en vain de faire abstraction des phénomènes psychologiques, La faim ne mettrait pas le monde économique en branle si elle n'était pas sentie. D'un autre cAté, le sol et le climat de la terre seraient aussi indifférents à l'histoire que le sol et le climat de Sirius, s'ils n'agissaient, directement ou indirectement, sur la constitution psychologique des peuples. Force nous est donc, pour comprendre l'histoire, de retrouver les sentiments, c'eat-ô-dire de les faire revivre en nous. L'âme est à, !a fois le sujet et l'objet de l'histoire. Et de même que le réalisme esthétique cache toujours, forcément, un ceriain idéalisme, de même l'historisme le plus objectif, le plus empî-