‹ La philosophie allemande au XIXe siècleChapitre 44 sur 63 · LA SOCIOLOGIE DE G. SIHMEL · texte numérisé non relu

LA SOCIOLOGIE DE G. SIHMEL

g;recques fut peut-être due à l'absence d'une autorité supérieure qui eût unifié leurs pariia en les dominant.

Cette unité peut d'ailleurs s'opérer de deux façons : soit par nivellement, soit par gradation. Tantôt l'individu dominateur s'efforce d'imposer à tous ses sujets un abaissement universel : ainsi s'explique la relation bien connue du despotisme avec l'égalitarisme. Tantôt les diverses coucbes de la population, inégales en largeur, participent, à des degrés inégaux, à la puissance, soit que son détenteur leur en ait octroyé des par^ celles, soit qu'elles lui en aient arraché par leur propre progrès. Dans les deux cas sa supériorité s'explique par le fait que, tandis que les individus subordonnés ne lui subordonnent qu'une partie de leurs personnalités, l'individu dominateur les domine avec sa personnalité tout entière. Supériorité et personnalité sont intimement liées.

Lorsque la domination est exercée non plus par une personne, mais par un groupe de personnes, le caractère des relations entre supérieurs et subordonnés en est notablement modifié. Ceux-ci s'en trouvent parfois plus durement traités parfois aussi plus justement, La domination d'un groupe est impersonnelle : comme telle, moins arbitraire, elle tient aussi moins de compte de la personnalité même des subordonnés. Lorsqu'elle s'exerce par l'intermédiaire d'un agent — phénomène sociologique très particulier et qui n'apparaît que dans les sociétés déjà développées — la subordination revêt un caractère tout spécial : la domination se fait, ici, plus rude et, là, plus relâchée en s'exerçant administrativement.

Lorsque la supériorité appartient non plus à un groupe d'individus, mais à deux, alors les «ibordonnés diminuent plus aisément le poids de leur dépendance. Et sans doute, s'ils sont privés de toute iniUative, il arrive qu'ils pâtissent davantage de la dualité de leurs supérieurs : « Il ne fait pas bon avoir deux maîtres. » Mais pour peu que quelque liberté

d'action leur soit laissée, il leur est loisible d'utiliser les divisions mêmes de leurs supérieurs : Duobus litigentibus terlius gaudet. » Le Tiers-Etat aous l'aneïen r^ime, entre la royauté et la féodalité, a été ce tertius gaudens. 11 est rare d'ailleurs que les groupes supérieurs à un autre groupe soient absolument égaux entre eux. Le plus souvent ils sont subordonnés eux-mêmes les uns aux autres. Alors se produit ce pbénomène sociologique essentiel, la biérarchie : par le recours qu'elle donne au subordonné contre son supérieur immédiat, les subordinations s'adoucisseot en même temps qu'elles se régularisent.

La supériorité d'un principe, d'un idéal impersonnel, qui s'élève au-dessus de tous les individus, rend d'ailleurs la sujétion moins pesante aux assujettis. Elle a, en eOet, pour résultat de faire passer les supérieurs eux-mêmes au rang de subordonnés ; ils deviennent eux-mêmes obligés envers l'ordre qu'ils font respecter ; le prestige se détache en quelque sorte d'eux-mêmes, pour s'attacher à l'idée qu'ils représentent, à la fonction qu'ils remplissent. Sous l'empire de l'idée que les supériorités ne sont que des fonctions commandées par l'œuvre commune, l'inférieur a le sentiment de collaborer avec son supérieur : le rapport de subordination se change, subjectivement, en rapport de coopération.

Lorsque, surtout, le développement des sociétés est tel que, d'une part, les mêmes places supérieures pourraient être remplies, et le sont, en fait, par des individus différents — que d'autre part, comme il arrive par la multiplication des cercles sociaux, les mêmes individus soient, à un certain point de vue, supérieure, et à un certain autre, subordonnés, on comprend que les individus en arrivent â se sentir égaux.

Ce n'est pas à dire que le rapport de subordination dmve, ou même puisse disparaître ; car il est essentiel à la consti-

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