‹ La philosophie allemande au XIXe siècleChapitre 46 sur 63 · LA SOCIOLOGIE DE G. SIMHEL · texte numérisé non relu

LA SOCIOLOGIE DE G. SIMHEL

tîtueat ce qui se passe dans ces petites sphères que sont les âmes, au moment où elles sont amenées au contact. Or, des explications comme celles-là comportent, cela va de soi, beaucoup d'interpolations et peu de preuves. C'est pourquoi on a souvent l'impression, en lisant les analyses de Simmel, qu'il se meut, avec une souplesse d'ailleurs merveilleuse, dans le plan des vraisemblances. C'est pourquoi il s'est attiré les critiques assez sévères de ceux qui ont à cœur, dans le domaine des sciences sociales comme dans tous les autres, d'accumuler le plus possible de vérités objectives, et méthodiquement démontrées. Ils se sont parfois montrés durs pour ce genre de sociolo^e qui reste, semble-t-il, à mi-chemin entre la science et l'art...

11 est permis de leur faire observer que, tel quel, il est lé^lime que ce genre aussi soit représenté. 11 n'est pas inutile que des remarques aussi fines, et souvent aussi profondes que celles que Simmel se plaît à multiplier — même si elles ne doivent pas dépasser le plan des vraisemblances, — soient formulées, classées, proposées à l'examen. Et il reste hors de doute que si Simmel s'était préoccupé d'être un sociologue plus objectif, il ne lui eût pas été facile d'être un « moraliste a aussi suggestif.

Par Cb. ANDLER.

Professeur A la Sorbocine.

Le regretta Octave Hamelin avait coutume de dire que « le propre de l'historien est de savoir; mais que le propre du philosophe est de comprendre ». Cette parole, venant d'un philosophe soucieux d'absorber dans sa pensée toute l'histoire de la pensée antérieure, atteste une immense ambition à la fois de savoir et de comprendre ce savoir, dont personne ne dira que chez Hamelin elle ait été déplacée. Peut-être cependant ne rend-elle pas sufltsamment justice à l'etTort que les historiens ont fait pour se rendre compte des conditions sous lesquelles leur science est possible. Le présent exposé voudrait montrer que le travail des historiens conduit par lui- > même à des résultats philosophiques. Il Faut de la philosophie non seulement à l'historien qui restitue les faits et qui, pour les extraire des témoignages où est conservée la trace de ces faits écoulés, est obligé de les comprendre. Il en faut davantage à l'historien soucieux d'établir entre les faits restitués un lien, qui ne peut être qu'un lien d'intelligence.

Le XIX* siècle, depuis l'écroulement des systèmes de <r philosophie de l'histoire » est rempli de ces tentatives de philosopher sur le savoir historique. Dans ce qui suit on ne parlera que des historiens et des philosophes vivants. On

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parlera de ia crise que subit l'historiographie allemande dans les années qui séparent la mort de Marx (1883) et de Ranke (1886) et la mort de Jacoh Burckhardt (1897). Ranke a été un historien purement descripteur, préoccupé de retracer (I tels qu'ils ont été réellement » les actes individuels des hommes et les faits de l'histoire politique. Burckhardt a aimé à retracer les linéaments généraux qui font le caractère d'une cîviliaatit». Lea grandes crises de l'histore humaine lui ont paru s'exprimer chacun^ dans l'avènement d'une mentalité sociale nouvelle ; et les sociétés atteintes par ces crises lui ont semblé produire en foule des lypes d'hommes où cette mentalité se retrouvait. Il a excellé dans l'art gœlhéen de retrouver des analogies de structure dans toutes lea Âmes d'une même époque, et jusque dans les dieux un reflet de l'idéologie et de la paseion humaine. Karl Marx, plus profondément^ croyvt connaître jusqu'aux mobiles sociaux des acte» eolleetifa et pénétrer aux causes qui ei^ndrent les types d'hommei, avec leur idéologie diverse. Les hommes, croyait-il, aoni formés par les nécesàtés qui les attachent à lew groupe sodal ; et les groupes sociaux se forment en raison des conditions technologiques qui président au travail humain. Tout changement d'outillage mod^e donc les groupements humains de travail et fait couler en d'autres canaux le revenu social. Tostes les idéologies sont les avant-coureuses ou les expreasicH» (u^tHdlra d'un besoin social qui, dans les idées engendrées par lui, trouve un moyen de grouper les hommes et d'avoir prise, par eux, sur les choses. On peut dire que les historiens de l'Age qui a suivi ont tail eflbrt pour prolonger, pour critiquer ! et pour dépasser l'œuvre de Ranke, de Jacob Burekbardt et de Karl Marx.

li est opportun de délimiter l'étude que noua ferons de leurs successeurs. Il faut une délimitation extérieure et intérieure. Les théoriciens les'plu» c<Hnpétents nous- paraîtront être ceux

qui, avec les moyens d'inforiDali(H> les plus récents, ont essayé en dernier lieu une grande construction d'ensemble. Nous verrons les dangers d'une telle tentative, les précautions qu'elle exige, les enseignements qu'elle apporte, heureuse ou non. Nous choisirons deux grandes œuvres d'histoire politique, et deux ouvrages d'histoire de la civilisation. Nous prendrons pour spécimens d'historii^^phie réaliste et attaché aux faits : 1' le livre monumental où Eduard Meyer, après une étude puisée tout entière aux sources, a su faire revivre, dans la complexité des relations entre tous les pays, l'antiquité entière, non seulement grecque et latine, mais hébraïque, assyrienne, égyptienne, iranienne'. L'introduction de ce livre, SODS le nom clasâque en Allemagne ^Anthropologie, nous offre une véritable sociologie construite inductivement par un historien pour des historiens. — 2* Écrite dans un esprit très différent, et moins riche de découvertes personnelles, la Weltgeschichte seit den Vôlkerwandeningen de Theodor Lindner, nous parait retenir l'attention comme une tentative immensément informée, consciencieuse et solide. Sans doute, elle est plus soucieuse de s'appuyer sur des résultats sûrs que d'ajouter des idées neuves au travail collectif des générations les plus récentes d'historiens. Mais l'ouvrage que Lindner a intitulé Geschichtsphilosophie contient l'expérience qu'il a acquise au sujet des régularités les plus remarquables que présente le déroulement des faits, et qui n'apparaissent pas dans le simple exposé monographique. Au contraire, 3* Karl Lamprecht et 4* Kurt Breysig nous semblent des représentants tout désignés de l'école sociologique d'histoire. Lamprecht, après des monographies d'histoire médiévale dont les spécialistes ne pensent que du bien, a eu l'ambition et la vigueur d'écrire jusqu'au bout une histoire d'Allemagne. Sa tentative, contestable, il

1. Eduard Meyer, GeschichU des Allertums,.5 vol., 188* etsuiT.

est vrai, et fragile, veut aous rnootrer que les fails politiques reposent toujours sur le soubassement des faits de la civilisation matérielle et eUe nous les ofTre dans l'éclairage des faits de la civilisation intellecluelle qui en émanent à la fois et qui modifient la première'. Mais de nombreux traités théoriques élucident les principes théoriques dont s'inspirent dans leurs travaux cet historien et son école*. Plus ambitieux encore, et sans doute mieux outillé, ' Kurl Breysig, écrivain brillant formé à l'école de Nietzsche, et historien exact formé à l'école de Schmoller, a conçu le dessein d'écrire une histoire de la civilisation humaine intégrale, depuis ses phases lointaines, préhistoriques pour les peuples de l'Europe, mais qui demeurent observables dans les civilisations stagnantes d'Amérique, d'Australie et deMélanésie. L'œuvre, commencée à des échelons distants, mais destinés à se rejoindre, a déjà retracé la civilisation des peuples Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord' el dans un autre fragment elle a osé un exposé systématique de la civilisation grecque et latine '. Un traité philosophique, Der Stufenbau und die Gesetze der Weltgesehickte (1905) nous dit l'esprit qui anime ces synthèses el permet de se faire une idée de l'aspect qu'elles prendront lorsqu'elles se seront rejointes. Nous comprendrons alors que des philosophes pura, sansdisposerd'une érudition historique originale, aient pu au contact de tant de travaux déjà pénétrés de philosophie, sentir le besoin de formuler d'une ma-

1. La Wellgtachichte de Theodor Undoer a 9 volumes. Elle a été ecbevâeen 1910.

2. Karl Lamprechl, Deutsche Geêchichle, 13 volumes, achevée en 19il, et complétée antérieurement par trois volumes : Aui der jOngiten deulecken Vergangenheil.

3. Surtout l'article inaugural de la Dtutscht ZeiUchrift fur GttcMchltmatenichafl {Wai iil Kultvrf/escAichlell, 1896. — Die KuUurhUtorùche Méthode. 1900. ~ Moderne Geechichlrmiasetachaft. 1909.

4. KuTt Breysig. KuUurgetckichte der MeneckheU, 19fll, t. 2, Die VOlker derewigen Urieit.

nière oouvelle la logique plus serrée qui a guidé ces travaux '. La délimitation externe du sujet ainsi faite emporte une déUmttation intérieure du même sujet. Nous supposerons acquis et iustifiés les procédés techniques par lesquels les historiens extraient des documents les faits écoulés. Nous imaginerons que celte restitution a toujours eu lieu avec une impeccable correction. Mais dans la foule des faits engloutis par le passé, lesquels devons-nous choisir pour les .restituer et quels sont les faits que l'on peut appeler histO' î riques ? Il apparaîtra vite qu'ils ne peuvent tenir cette qualité d'être historiques que de l'ensemble dont ils font partie, et dès lors du lien qui les joint, et la question se posera de savoir si ce lien, comme dans les sciences de ta nature, a un caractère de loi. Ce sera un premier et grave litige. Ensuite cet ensemble lui-même que constituent les faits historiques liés entre eux, quelle en est la forme ? Y a-t-il une direction assignable à cette marche des faits ? et s'il y a un mouvement des faits dont on puisse décrire la courbe, peut-on découvrir le ressort qui le met en branle ? Ce sera l'objet , d'un second et non moins considérable conflit. Il se trouve donc que tous les historiens se font des idées très claires non seulement de la nature des faits historiques et de leurs lois, mais au sujet de l'enchaînement total de ces faits qui en fait une série dirigée selon un certain sens. Toutefois, ces idées < claires seront contradictoires entre elles. A leur tour, ces contradictions devront faire l'objet de réflexions. Ce seront peutêtre des antinomies qui tiennent à la nature des données historiques et à la nature de l'esprit. La philosophie a compétence pour traiter de ces antinomies. Nous dirons dans une autre étude comment elle essaie de les résoudre. L'objet du présent exposé est de dire comment le travail historique les a posées.

1. Ce fragment en deux volumea, intitulés Kullargsichichle der Neuuit. a paru anlérieurament, 1900.

PbiloMplua «llcBuuid*. a

i. — Le litige soh la naturi des faits

ET SES LOIS ETSTOREQUes.

1. L'histoire descriptive. — On eat d'accord à penser que rtiistoire ne relève paa tous les faits que nous pouvons attendre dans les dooumenU. Le désaccord commence quand ' il s'agit de définir les bits que l'histoire doit retenir. Les historiens purs esUment que l'histoire possède dans sa méthode elle-même qui tend à relier les laits par des heus de cause à effet, ou de condition à OMkditionné, un critère qui permet de faire un choix. « Sont historiques, dira Eduard Meyer, les Êiits qui agissent ou qui ont agi'. » L'intérêt historique d'un fait sera d'autant plus grand qu'il aura eu un rayon d'aettonplus étendu. Les faits religieux, les faits «rtisliques, les formes de l'organisation politique (organisation de la horde, de la tribu, etc.] sont d'une portée. immense. Mais corament juger de cette portée ? On ne le peut sans douto au moment où le fait prend naissance. Ce qui se passe dans la courte présence où s'est déroulée le £ait ohservé n'est pas la seule réalité qui importe. 11 faut que ce fait, écoulé dans de brèves heures, soit dgé en résidu permanent et qu'il se soit formé une agglomération de faits durablement amoncelés autour de lui; une alluvion formée de tout ce que le premier fait a détourné du couis des faits périssables, une muraille de faits stratiSés. Le fait primitif et ses conséquences lointaines et durables, voilà la réalité historique. En ce sens Théodore Lindner dira qu'il importo peu que l'apôtre Pierre ait été à Rome. Le fait ne s'est peut-être pas passé. .Mais ce qui est important, c'est que la papauté vit sur ce fait, réel ou légendaire. Un fait, aussi énorme et incontestable que la

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