Eduard Meyer, KUine Schriften, p
blie par eux; les échantillons individuela ne servent qu'à nous faire une idée des espèces et des genres. Le moindre des inconvénienta de cette inaQière de voir, c'est que toute l'historiographie passée aérait, si on l'adoptaîl, inutilisable et vaine: car cette historiographie n'a pas été conçue sur le plan des sciences naturelles. Et il se pourrait au contraire que ta Dotion de la science empruntée par nous aux sciences naturelles Tut trop étroite pour conteuir la réalité morale. 11 se pourrait aussi que l'histoire ne fût pas une science du tout, ce qui serait indifférent aux historiens. Car il peut y avoir des Formes indispensables de l'activité intellectuelle qui ne soient pas de la science.
Au regard des historiens purs, l'histoire qui se croirait tenue de découvrir les lois des événements historiques, en éliminerait le hasard qui enchevêtre entre elles les séries causales d'événements les plus rectilignes en elles-mêmes. Or, pour un historien tel qu'Eluard Meyer la liberté humaine est elle-même im tel hasard. Du point de vue historique il n'y a pas antithèse entre liberté et détermination par des causes, ni d'autre part entre hasard et nécessité. Tout ce qui est réel est devenu nécessairement, et l'acte de volonté d'un homme est déterminé lui-même de la sorte. Un fait nous paraît nécessaire quand on l'envisage dans sa propre série causale ; mais il apparaît comme fortuit, quand on le regarde du point de vue d'une autre série de causes, croisée par la sienne, et sur laquelle il vient ainsi à exercer une action que rien dans les faits antécédents de cette série ne pouvait faire prévoir rationnellement. Ainsi l'historiographie contemporaine a retrouvé spontanément cette pensée de Spinoza et de David Hume, qui constate que dans chaque fait du réel, il y a infiniment de séries causales qui s'entrecroisent. Tous les faits sont à la fois nécessités dans leur série propre et fortuits dans leur rencontre avec les autres séries. 11 était nécessaire, dira Eduard
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Meyer, que Bismarck se trouvât & Kisrangeu et Guillaume I** aouB les Tilleuls à Berlin tel jour, et aussi que KuUraann et NobiliHg fussent sur leur dieoiin. Mais c'est un haanrd à la fois que leurs chanÎDS se soient croisés et ne se soient crnsés que de Cocon incomplète. En sorte que les attoitats pràsédites contre Guillaume et Bismarck ont eu lieu, mais ont échoué. C'est un hasard atia^ qui a fait réusrâr les attentats contre Philippe de Macédoine, contre César et contre Alexandre II de Russie. L'histoire est faite de ces hasards. Et ce sont des hasards analoj^ues, mais cette fois des intepférencea de séries intérieures de mobiles, qui font la liberté humaine. L'homogénéité psychologique est probablement grande dans les hommes de civilisation primitive. Us cèdent à des mobiles très simples ; et leur conduite est ainrâ. mieux prévinble. Dans une civilisation qui a formé uoe sensibilité aisément vibrante et créé des situations qui oéeessîtest une activité intellectuelle complexe, les mobiles, au conlraipe, s'ofinronten foule ft la volonté réfléchie qui décide. Ainsi les suggestions qui appellent des réactions intérieures atteignent des volontés différemment préparées. U est donc néoesswre que ces décisions réfléchies soient aussi différentes. Meiso'est par hasard que tel individu est appelé plut6t que td autre à preidre ces décidons, et tel acte prémédité avec la réâexioa la plus haute entraine ainsi du hasard dans ses conséquences. Tout chef d'armées prudent, Parménion au PhiUppev eût reculé devant la décision funeste d'une expédition sur l'inr dus : Elle fut naturelle à l'énei^ie turbulente d'Alexandre. U était dons la politique d'Auguste de rendre une part d'auto* rite au Sénat. Mais l'esprit prudent de cette asaemUée rcaidait impossible les grandes conquêtes. Auguste désormais dut renoncer à soumettre les Germains: que, sans ntil doute, l'armée romaine cùl aisànent réduits, comme César avMt réduit les Gaulois. Eduard. Meyer a coutaitne d'enseâgnerque,
s'il' y a aujourd'hui des peoplâs de langue allemande, cela est cbï à cette libre décision d'Auguste, qui restitua au Sénat une part de sa volonté souveraine. Car la catastrophe de Varas eut dana cette volonté du Sénat une autre répercussion que dans la volonté de l'empereur '.
En tout ceci, les historiens de l'école d'Eduard Meyer ne prétendent nier ni les lois des sociétés humaines ni celles de l'esprit humain. Mais ces lois enveloppent dans des mailles tr(^ lâches la réalité diverse d'où elles sont inférées, pour être ensuite capables de l'étreindre. L'histoire n'est ni de la sociologie ni de la psychologie appliquée. 11 y a des conditions générales sans lesquelles le développement d'une société est impossible. Mais il n'est pas nécessaire que toutes les virtualités que ces conditions recèlent soient réahsées. La sociologie qui définit ces conditions ne nous apprend donc rien sur les raisons qui font qu'elles aient été stériles dans ua cas et fécondes dans un autre. Etil en est de même des loispsych<dogiques. Elles se vérifient sans doute dans la pensée et dans le caract^ des grands brmimes. Aucune d'elles cepoidant n'explique qu'à tel moment se soient rencontrés dans un homme les dons qui Tout fait grand. Aucune d'elles non plus ne rend compte du hasard fatal qui fait que de vrais (i^rands hommes s'usent devant la ré»8tance des circonstances ou que des- génies égar^ n'arrivent même pas à la lumière. César est moins important par les conséquences de son action qu'Auguste qui ne lui est pas comparable. Frédéric-Guillaume 1" de Prusse fiil d'une intelligence médiocre et lourde, mab il prit quelques résolutions qui entraînèrent les destinées de l'Europe. Ces faits décisifs sont isolés. Ils %'expliquf»it et sont exphcatifs, et cela ne les empêche pas d'être irréductibles. A supposer qu'on pût se placer au-dessus des faits, dans une
i. Eduard Meyer, Kleine Schriftm, p. 830.
région d'où on apercevrait la totalité des séries causales, leur entrecroisement, fortuit aux yeux du spectateur placé dans chacune d'elles, paraîtrait alors nécessaire, mais il n'en serait pas moins unique '. L'histoire est une trame où des causalités nécessaires brodent des configurations de hasard, au nombre desquelles sont nos actes libres. Mais celte trame ne se déroule qu'une seule Fois dans le temps qu'elle remplit et qui s'est écoulé du même mouvement qu'elle.
2. L'histoire sociologique. — II s'en faut que cette ai^umentation vigoureuse des historiens descripteurs trouve sans dérense les historiens sociologues. Peut-être esl-il regrettable que leur plaidoyer ait été présenté trop souvent avec confusion par un travailleur énergique et ambitieux, mais aussi dénué de dons spéculatifs et aussi imprudent dans ses généralisations que Karl Lamprecht. La proposition massive par laquelle Lamprecht ouvre un de ses plus récents traités de méthodologie, c'est que « la science de l'histoire est en première ligne une science de psycholo^e sociale' ». A ce compte la science historique sera essentiellement le contraire de ce qu'imaginaient les historiens artistes d'autrefois et les historiens politiques qui, de nos jours, continuent, de propos déhbéré, leur œuvre. L'histoire, en principe, s'occuperait surtout du permanent et de sa durée; du général, et de toutes les régularités qui en attestent la présence sous la diversité des faits mouvants; des phénomènes de masse, où les particularités superficielles s'évanouissent ; des lois, que tout l'effort historique consiste moins encore à dégager qu'à vérifier. Ces lois sont en effet connues ou connaissables d'autre part, puisque ce sont les lois psychologiques. C'est