LA PHILOSOPHIE RELIGIEUSE : RUDOLF EUGKBN
blême central de sa philosophie est le problème du sens et de la valeur de la vie, le problème religieux par excellence.
Un des côtés les plus caractéristiques de l'oeuvre d'Ëuckea est, en effet, le côté négatif, je veux dire la critique sévère qu'il fait de tout l'ensemble de notre civilisation. C'est l& un élément essentiel de toute véritable reli^on. Pour pouvoir apprécier celte critique, il me parait nécessaire de partir de la conception de la « vie de l'esprit n chez M. Eticken, Cela Dous aidera, en même temps, à mieux .comprendre sa position vis-à-vis du problème religieux proprement dit.
Un grand dilemme pénètre toute l'œuvre d'Eucken : ou bien notre vie n'est qu'une accumulation d'illusions, ou bien elle est une évolution libre et créatrice, c'est-à-dire la réalisation spontanée d'une vie de l'esprit ayant son fondement en elle-même et obéissant à ses fins propres ; ou bien la vie n'a ni sens ni valeur, ou bien il y a quelque chose de supérieur à tout mécanisme et à toute animalité ; ou bien il y a au milieu du changement, de l'incertitude et de l'erreur une activité constante d'une vérité absolue et éternelle, ou bien le vrai, le beau et le bien ne sont que des illusions. Mais cette réalité vivante, cette vie morale surhumaine et cosmique qui est, pour Eucken, la plus grande certitude, n'est pas quelque chose de fait, d'immobile, de donné une fois pour toutes, d'étranger à l'homme et encore moins un devenir mécanique et nécessairenient déterminé. La métaphysique d'Eucken est, à cet égard, différente et de l'évolutionnisme darwtniste et du a Weltprozeas n de Hegel ; elle nous semble plutôt présenter une grande parenté avec la philosophie de la contingence de Boutroux et surtout avec la métaphysique de la « durée réelle » de Bergson.
Hauplprobleme der Religion^hilûiophi* der tiegenviarl, IH, éd., 1909; Der Sinn und Werl de> Lebtnt, 111, éd., 1811 ; Einfahrung in «iiw Philosophie d€i Geiilealebtm, 1908.
Ed effet, l'idée de création, de liberté créatrice, de spontanéité, de devenir créateur traverse toute la philosophie d'Eucken. La « vie de l'esprit » dont il parle est une action perpétuelle, une spiritualité substantielle, créatrice de réalité (eine beisiehselbstbefindîiche, wesenhafte, wirklickkeitbiîdende Geistigkeit, ein schaffender Lebensprozess). L'évolution spontanée de la vie de l'esprit n'est pas toi^ours un progrès, une marche en avant sûre, elle est souvent arrêtée et même repoussée en arrière par des forces contraires que M. Ëucken appelle l'irrationel (Unvernunft).
L'bomme est, selon Eucken, le plus grand collaborateur à la réalisation spontanée de la vie de l'esprit. La vie humaÎDe est une a cocréation » (MitscbafTen) . La vie de l'esprit est, pour l'homme, à la fois un fait et une tâche, un repos inébranlable et une tendance jamais satisfaite. L'homme ne réalise la vie de l'esprit qu'à travers beaucoup de tâtonnements, de risques et de reculs. Notre entreprise est toujours une aspiration, un pari et un risque (ein Suchen und Versuchen, ein Wetten und Wagen^. L'homme ne pourrait jamais s'élever vers la vie de l'esprit sl celte vie n'était pas le fond de sa propre nature.
Mais, d'autre part, l'immanence chez Eucken n'est pas identique à celle d'un panthéisme vague ou d'un panlogisme. Dans un de ses derniers ouvrages, Ëucken a donné à sa doctrine le nom A'activisme. C'est en se libérant de sa nature purement humaine, de son animalité que l'homme devient capable d'une action créatrice. C'est par de grands sacrifices, en surmontant son amour-propre qu'il peut participer à ['évolution, à l'établissement d'un régime de raison et d'amour. Le véritable activisme a donc un caractère essentiellement dramatique.
C'est guidé par cette intuition de la « vie de l'esprit » que M-, Eucken critique certains courants de la pensée contempo-
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raine. Il combat te naturalisme parce que celui-ci prétend tout réduire au jeu des forces phymques et considère comme une simple illusion tout ce qui dépasse les limites de la science exacte, tout ce qui n'est pas malbématiquement mesurable. L'erreur fondamentale du naturalisme est de ne pas vouloir admettre l'originalité et la signification propres de la vie de l'esprit, et de ne voir entre celle-ci et l'animalité qu'use différence de degré. Si la vie humaine n'était qu'une simple n lutte pour l'existence », on ne voit pas vraiment à quoi serviraient tous les progrès de la civilisation, puisque le reste des vivants réalise le même but en restant à l'état de nature. Le naturalisme ne voit pas que le grand ressort de la vie humaine est le dteir de bonheur, c'est-A-dire une poussée intérieure vers la vie surhumaine.
Eucken est d'accord avec l'idéalisme cosmique et le panthéisme en tant qu'il est adversaire de toute séparation absolue de IMeu et du monde. Le mérite du panthéisme est de nous avoir délivrés d'une conception trop anthropomorphique de la religion, d'avoir dirigé nos regards sur la raison immanente au monde, surtout de s'opposer 6 l'égolsme, non seulement des individus, maïs aussi de l'humanité, et cela non pas par des mots et des doctrines, maïs en nous révélant une vie universelle et infinie. Mais, d'autre part, Eucken rejette le panthéisme comme système de vie. L'erreur du panthéisme est de concevoir le but suprême comme déjà atteint et de déclarer toute distance qui nous sépare de lui comme pure apparence. La conséquence de cette conception de la réalité comme quelque chose de fait est que la vie devient une pure contemplation artistique ou scientifique. Pour la liberté et l'action morale il n'y a alors aucune place. Oe même, on est enclin ici à considérer le mal comme quelque chose d'inexistant et d'irréel ; on ferme les yeux sur ce qu'il y a d'irrationnel dans la vie, sur les forces cons^
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traires qui paralysent l'évolution. En voulant exclure toute contingence, on arrive à faire de tout l'ensemble de la vie de l'esprit une pure fatalité, et non pas une manifestation de la liberté. Tout autre est la position de M. Eucken. Loin de méconnaître l'existence du mal, il s'eSorce plutôt d'accentuer le grand contraste de raison et de déraison qui pénètre toute l'évolution. Ce qui caractérise surtout la religion, c'est précisément la conviction que le monde divin a un autre monde à côté de lui qui tend vers Vie» comme vers son propre être, mais qui n'atteint ce but que par une sorte de grâce (durch ein Gehobenwerden], et non pas par sa propre force. L'action de la vie absolue est, selon Eucken, à ta fois transcendante et immanente, le mouvement est à la fois un mouvement de montée et un mouvement de descente. Ce qui fait de la religion un jaillissement perpétuel de vie, c'est que le transcendant et l'immanent ne sont pas séparés t'un de l'autre, mais plutôt coexistent l'un avec l'autre. En d'autres termes, il s'agit, selon Eucken, de surmonter le contraste de dualisme et de panthéisme. Sans une compénétration de Dieu et du monde, sans ta manifestation continuelle de Dieu dans le monde, pas de véritable religion.
De même, Eucken combat toute séparation absolue de Dieu et de l'homme, c'est-à-dire la tendance à considérer toute activité spontanée de l'homme comme incompatible avec la toute-puissance divine. Il croît que le déterminisme d'un saint Paul, d'un saint Augustin ou d'un Luther menace de détruire tout le caractère moral de la vie, Hîen de plus dangereux pour la reli^on et la morale que cette néfaste doctrine du péché originel qui rabaisse le chnstianiame au rang d'un manichéisme. DécHre l'homme comme un être aussi impuissant et aussi pervers que possible pour faire mieux briller la grâce divine, c'est retomber dans un anthropomorphisme intolérable, c'est mesurer la divinité sur
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l'homme. Il n'y a, selon Eucken, qu'une voie pour résoudre le problème : e'esl de ne plus opposer le divin à l'humain et de concevoir l'évolution de l'un comme le renforcement de l'autre. La liberté et la spontanéité de l'homme n'est pas une restriction de la puissance divine ni un amoindrissement de la grâce divine, c'est plutôt sa confirmation, sa confirmation suprême. Point de conflit, par conséquent, entre la morale et la religion. La morale, bien comprise, est la confirmation principale du fait fondamental de la religion, de la présence d'une vie absolue. Que l'homme puisse, malgré sa propre faiblesse et la résistance d'un monde inférieur, s'élever à un état de vie vraiment spirituelle, c'est là le plus grand des miracles, car cela atteste l'activité d'un monde supérieur. Eucken dit avec Gœthe : ■ Si notre œil ne tenait pas de la lumière, comment pourrail^il regarder le soleil? Si la force de IMeu n'était point en nous, comment le divin pouirail-il nous ravir ?» La grâce n'est pas pour lui un don qui s'impose à l'homme du dehors, c'est quelque chose que l'homme doit conquérir par un effort constant, par son action libre. Sans liberté point de salut. La vie des grands esprits religieux, tels que saint Paul, saint Augustin, Luther, est la meilleure réfutation de leur déterminisme. Us ne sont pas restés passifs, ils n'ont pas attendu que la grflce vint à eux du dehors. Leur vie a été une lutte constante contre les résistances du dehors et du dedans. Mais, tout en agissant librement, ils se sont sentis portés par des forces supérieures. Leur liberté a été accompagnée de la conscience d'une dépendance.
Avec la même sévérité, Eucken combat la conception purement statique de la religion. Il estime qu'il est aussi absurde de vouloir retourner aux formes primitives du christianisme que de secramponner à des formes existantes de cette religion. Pas de véritable religion, si on ne sépare pas le temporel de
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l'étemel, la substance du christianisme de sa forme d'existence dans une certaine période de l'histoire. Si le catholicisme commet une grave erreur en restant opiniâtrement attaché à la philosophie de saint Thomas, le protestantisme se contredit lui-même en substituant l'hiatoire à la vie et en faisant de Luther une autorité absolue. De même, » la reli- ^on est essenUellement vie, mouvement, nous ne pouvons pas restreindre l'union de IHeu et de l'homme sur un point : c'est plutAt un miracle qui doit pénétrer et constituer toute l'histoire. Il ne sufSt pas, pour nous, que le grand miracle se soit accompli une fois, il faut qu'il se répète sans cesse dans notre vie, il faut qu'il soit une action continuelle. Eucken dit avec Ëckhart : a 11 ne sufËt pas d'avoir un frère parfait ; il faut que je devienne moi-même parfait, u
Eucken n'est pas un adversaire absolu de l'Église. Il croit plutAt que sans des liens visibles, sans un corps la reli^n ne pourrait exercer une influence bienfaisante sur les masses. C'est exagérer la puissance morale des individus que de les croire capables de se délivrer de la torpeur de la vie quotidienne et d'acquérir des convictions communes sans qu'ils soient poussés et réunis par une oi^anisation solide. De même que la reli^on veut révéler à l'être humain la pleine profondeur de la réalité vis-à-vis de la platitude de l'existence empirique, de même l'Église est indispensable pour acheminer l'homme de l'existence empirique vers le monde nouveau et la vie nouvelle; elle est indispensable pour renforcer la conviction par un effort de soUdarité et enfin pour maintenir à travers la vie temporelle et l'instantanéité fuyante une vérité étemelle et une tâche perpétuelle.
Mais, c'est précisément pour cela que M. Eucken combat l'omnipotence de l'Eglise. L'Église n'est pas le royaume de Dieu, mais un moyen pour sa réalisation. L'Eglise prétend posséder la vérité absolue et étemelle qui n'appartient qu'à
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l'action créatrice de la divinité. Ce qui unit les hommes, ce n'est pas l'Église mais le royaume de ENeu. De sorte qu'on peut ne pas appartenir à aucune Eglise visible et, en même temps, être profondément religieux. Souvent même, Église et religion peuvent être opposées l'une à l'autre, et la religiosité être du cêté de celui qui est hors de l'Église. Et c'est, par conséquent, une sorte de tyrannie que de vouloir forcer qui que ce soit d'adhérer à une certaine Église, c'est rabaisser la religion au rang d'un état spirituel, elle qui est une expérience personnelle, quelque chose de vécu, une action libre de l'homme tout entier. Les expériences des différents hommes étant différentes, on n'a pas le droit de forcer tout le monde d'arriver à la religion par les mêmes voies. Il y a des individualités et des générations qui arrivent à Dieu par l'impres- «on de la grandeur de la vie de l'esprit et de la puissance de l'homme, et ce serait une tyrannie si on voulait les faire arriver à la religion par le sentiment de la misère de l'homme et des contradictions de la vie sociale. C'est pourquoi, Eucken repousse l'enseignement relif^eux obligatoire, car cela ne ferait que nuire à la religion. Sans liberté, point de vérité en matière de religion.
Malgré la critique que M. Eucken fait des formes existantes du christianbme, il ne peut s'empêcher de voir dans celui-ci la reli^on suprême de rbumanité. Ce qui constitue la grandeur du christianisme, c'est, selon Eucken, le fait qu'ici le métaphysique a un caractère moral et le moral un caractère métaphysique ; en d'autres termes, c'est que l'essentiel n'est pas la culture intellectuelle, mais un renouvellement moral et radical, l'élévation vers un monde de l'amour, de la grâce et du respect. En tant qu'il est religion de rédemption, c'està-dire en tant qu'il reconnaît l'insuffisance d'un monde empirique et l'impossibilité", pour l'homme, de s'élever par ses propres forces vers Etieu, le christianisme est d'accord avec
la thèse de la vie de l'esprit, d'après laquelle il n'y a pas de véritable vie de l'esprit si on ne rompt pas avec le inonde empirique, pas de véritable affirmation de la vie sans une négation énergique. La négation dans le christianisme n'est pas absolue comme dans le bouddhisme; de sorte qu'il reste la possibilité d'une transformation et élévation radicales. Rien de plus sublime que la conviction du christianisme, selon laquelle Dieu se fit homme afin que l'homme fût fait Dieu. C'est par cette conviction que le christianisme se distingue de la conception judaïque d'une religion essentiellement transcendante. De même, le christianisme s'accorde avec la philosophie de la vie de l'esprit lorsqu'il part d'une seule grande personnalité, car la vie de l'esprit ne consiste pas dans un ensemble de doctrines et d'œuvres, elle est plulAt la création d'une grande personnalité. L'amour chrétien n'est pas quelque chose de si superficiel que le croient certains interprètes modernes. Par son action, l'homme intervient dans l'ordre du tout et se charge par là d'une grande responsabilité.
La morale constitue, comme on le voit, le c<eur de toute l'œuvre d'Eucken. Et c'est précisément pour cela qu'il n'a pas écrit jusqu'à présent une " Ethique ». Il n'y a, selon Eucken qu'une métaphysique véritable — celle qui a un caractère moral, mais, d'un autre cèté, il n'y a qu'une morale véritable — celle qui est fondée sur la métaphysique. Toute morale hétéronome, c'est-à-dire toute morale qui se borne à prescrire des préceptes, est une espèce de technique de la vie. La méthode psychologique doit être complétée, en morale, par la méthode « noolo^que ». Le point de départ doit être r a esprit » cosmique. La morale métaphysique fait de notre existence entière une t&che, elle est nécessairement productrice et créatrice, et non pas seulement régulatrice ; ejle ne se borne pas à dresser des tables de lois et d'attendre qu'une occasion se présente pour les appliquer ; elle doit plutôt pré-
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parer les occasions d'a^r, elle doit exciter toutes nos facultés, pousser à l'action et élargir par là le règne de la vie de l'esprit dans le domaine de l'humanité. La morale véritable est surtout et par-dessus tout une élévation intime de la vie, une conquête de notre individualité substantielle ; elle nous fait indépendant du monde empirique, elle nous libère des intérêts purement indîvidueb. 11 ne s'agit pas d'une manière nouvelle d'agir mais d'une manière nouvelle dVfre qui doit, il est vrai, se traduire en actions. L' « intériorité » ou la vie mystique d'Eucken n'est donc pas simplement un ardent désir de s'évanouir dans l'infinité ; elle est plutôt de nature active et énergique, elle repose sur une activité continuelle et spontanée. Elle pousse l'homme à combattre l'irrationnel sous toutes ses formes, elle ne fait pas de lui un simple spectateur, mais un militant dans la « lutte des mondes ». La morale doit embrasser toute la vie dans ce sens que tout ce que l'homme fait doit servir à l'ennoblir, à faire de lui un collaborateur à la réalisation spontanée de la o vie de l'esprit » qui est, pour Eucken, identique avec la divinité.
Si, en terminant, je m'at)stJens de faire des remarques critiques sur le sujet que je viens de traiter, c'est simplement parce que mon intention n'a pas été d'exposer des doctrines, mais plutôt de diagnostiquer l'état de crise contemporain et d'indiquer les remèdes par lesquels quelques-uns des plus grands médecins d'&me de l'Allemagne moderne croient nous sauver. Nous avons constaté, en eOet, que la crise religieuse est l'expression la plus profonde de la grande crise que traverse tout l'ensemble de notre civilisation. Ce n'est pas en tant qu'ils font œuvre de pure érudition que les représentants du mouvement religieux nous ont intéressé ; c'^st
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en tant qu'ils peuvent nous aider à reconnaître' le mal d(»it nous souffrons que nous les avons considérés. En particulier, ce qui me décide à m'abstenirdecntiquer les idées d'Eucken, c'est d'abord que son œuvre n'est pas encore achevée. Il se considère lui'méme comme un chercheur ( Suchender ) , comme quelqu'un qui ne veut pas nous imposer des doctrines toutes faites, mais ptut6t qui fait appel à tous ceux qui voient le mal pour collaborer à l'œuvre d'une rédemption radicale. En ce qui concerne le christianisme, en particulier, il prépare actuellement un ouvrage qui doit nous montrer dans quel sens celle religion doit se transformer pour qu'elle corresponde aux exigences de la vie moderne. Mais, ce n'est pas seulement parce c|ue l'œuvre d'Eucken n'est pas encore achevée que je m'abstiens de la critiquer ici : c-'est -surtout parce que la solution qu'il dtmne du problème religieux me parait d'une grande fécondité pour une réforme radicale de tout l'ensemble de notre vie. Je sais que la philosophie d'Eucken doit être complétée par les travaux des autres philosophes contemporains qui lui sont apparentés. Mais de quelle philosophie pourrait-on dire aujourd'hui qu'elle peut toute seule nous satisfaire complètement? Mous sommes las aujourd'hui de ce donquichottisme philosophique du passé qui croyait, par des forces purement individuelles, résoudre toutes les énigmes de l'univers. Nous sommes devenus beaucoup plus modestes. Non seulement nous croyons, avec M. Bei^^n, que la vraie philosophie ne pourra se constituer que par l'effort collectif et progressif de bien des penseurs, de bien des observateurs aussi, se complétant, se corrigeant, se redressant l^ uns les autres, mais nous voulons aussi que la philosophie soit, comme la vie, une œuvre de création continuelle et ne prétende pas, par conséquent, apporter des solutions définitives des problèmes. En d'autres termes, nous voulons que la philosophie soit, pour ainsi dire, le miroir
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vivant d'une certaine époque de la vie de rhumanité. Eh bien, je ne crob pas me tromper en disant que l'oeuvre d'Eu- ' cken est une de celles qui correspondent le plus à cette con* eeption de la philosophie. Eucken n'est pas un simple continuateur de la tradition. Q a eu le courage de détruire les idoles de son temps et de devenir par une sorte d'auscultation intellectuelle un des interprètes les plus fidèles de l'humanité contemporaine. Et c'est grâce à cela qu'il pourrait nous servir de consolateur et de guide dans notre combat contre les mensonges de la civilisation moderne et dans notre lutte pour plus de justice, plus de vérité, plus de lumière dans le monde.
LES GRANDS COUHAHTS