L'ESTHÉTIQUE ALLEMANDE CONTEMPORAINE
Pur ViCTos BASCH, Chtigé de cours & la Sorbonoe.
C'est une tâche sin^Iièrement malaisée que de décrire, dans le cadre étroit dont je dispose, je ae dis pas dans leur détail, mais même dans leurs lignes principales et leurs représentants les plus autorisés, les (grands courants de l'esthétique allemande contemporaine. Depuis qu'en effet, & la fin du XVIII' siècle, Kant eut définitivement édifié la science du Beau, en soumettant le jufçement esthétique à une critique analogue à celle à laquelle il avait soumis la raison théorique et la raison pratique, l'esthétique n'a jamais cessé d'être cultivée, en Allemagne, au même titre, avec la même sollicitude et le même succès que les autres disciplines philosophiques. Elle a constitué, d'une part, une discipline indépendante, en ce sens que les esthéticiens, à quelque école qu'ils appartinssent, ont toujours afGrmé le caractère original, spécifique du sentiment du Beau, du jugement sur le Beau et de la création du Beau, en face de toutes les autres formes du sentir, de la pensée et de l'activité. Mais, d'autre part, tout en faisant porter ses investigations sur un domaine particulier
de la réalité intérieure et extérieure, l'esthétique, pour élaborer cette réalité, s'est vue obligée d'emprunter ses méthodes et ses instruments de recherche à des disciplines voisines, d'abord à la métaphysique, la philosophie de l'histoire et la ïo^que, puis à la psychologie, la physiolo^e, l'ethnologie, l'anthropologie et la sociolo^e. Aussi a-t-elle suivi l'évolution de la pensée philosophique générale et subi notamment le contre-coup des systèmes qui , à partir de Kant, se sont succédé, dans l'Allemagne du xix* siècle, avec une si prodigieuse richesse et une si décevante rapiditâ-.G'estrtûnai.qa^fqirès avoinété, avec Kant, une logiqvie, la science du Beau a été, tour à tour ou simultanément, une métaphysique idéaliste — avec Schiller, Schelling, Hegel, Schopenhauer et P.-Th. Vischer, dontle grand ouvrage en 6 volumes ; Aestkeitk oder Wissenschaft des Schnôen, 18>4&'1858i est ctHume la Somme de ^esthétique envisagée sousleâ espèces de la philosophie hégélienne — ; une métaphy»que réaliste ou formaliste avec Herbart etles eMbétloiens herbartims : ZimmermanD, Yolkmann, Nablowsky ; une psyobolc^e sentimentalisté avec Kirchmannel H(«Ticz; et enfin une psychologie «npirique, eudémoniateet expérimentale avec Feehner, dont la Vorsckule der Aesihelik, 1876, oonsUtuej jani'iniluenoe qu'elle a:exereée et les travaux- qu'elle a sascités, comme le pédant de l'œuvre de Vischer:
Logicisme, idéalisme, fonnali«ne, réalisme > seotimenla' liame,empirisme esthétique, qu'est-ce àdire? D'un o6téj Kant atenté.avant tout d'assurer aujugementiesthétique une universalité et une nécessité, sinon égales à celles qu'ils avait revendiquées pour les jug^nents théorique et' pratique, mais sufBaantes néanmoins pour le diatmguer profondément, quant àlavaleur età l'extenaon, des jug^nents empiriques : il ne se demande pas ce qu'est le Beau. en lui-même; mais il veut démontrer que, lorsque, nous jugeons qu'un objet est beau;
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ce jugement, tout en n'enregistrant qu'un sentiment de plaisir, c'est-à-dire quelque cbose d'irrémédiablement subjectif et individuel, prétend néanmoins^ à bon droit, à être universellement partagé, vu que ce sentiment lui-même, jailli de t'acoord hannbnieux entre l'imagination et l'entendement qui est requis pour toute connaissance, sur quelque matière qu'elle porte, recèle un élément d'universalité et de nécesâlé. La critique esthétique de Kant donc, tout en posant et en éelaireîssant, au passage, nombre de problèmes psycholo-' giques et métaph^quea, est avant tout une logique, est, en d'autres teitnes, une science normative : l'esthétique ne doit pas se borner ft décrire ce qui se passe dans l'ôme du spectateur el de l'artiste, mais elle a la li>gitime ambiUon de prèscrire ce qui doit se passer dans l'esprit de celui qui contemplele Beau et le crée, lorsque la oontefn{dBtion est vraiment pure et la créatitHi vraiment géniale. D'autre part, l'idéalisme sedemandeen prunier Heu cequ'est le Beau en lui-même, en tant qu'essence' dernière, en tant que manifestation originale de laréalité métaphysique, en tant qu'incarnation particulière, de ridée : le maître-problème de la science du Beau n'eat pas le problème de la valeur et de l'extension du jugement ratfaétique, mais celui delà nature, du contenu, Inhalt, de la réalité à laquelle ce jugement s'applique. Peu nous importent ici les solution» que les différents- esthéticiens- idéalistes ont données au problème : liberté dans l'appapence; synthèse, réalisée dans l'intuition, du fini et de l'infini, du conscient et de l'inconscient, de la nature et du Moi ; Esprit, au premier des trois stades suprêmes de sa- rotation autour de lui-même, contemplant, en' toute liberté, son essence; . aperception intuitive de l'Idée platonicienne^ libérée de toute souillure du vouloir. Le point est que l'esthétique idéaUste est une métaphysique et non plus une logique, est une recherche du con~ tenu et non plus de la valeur du jugement, est, comme
It LA PHILOSOPHIE ALLEHANbE AU XIS SIECLE
disent les AUemanda, iine Inhaltsiesthetik . En troiùème lieu, le formalisme réaliste enseigne que toute recherche relative au contenu du Beau est, dès l'abord, condamnée au plus lamentable échec, parce que le Beau ne réside pas dans un contenu, quel qu'il puisse être, mais uniquement dans des formes, des assemblages, des relations et des rapports, plaisant par eux-mêmes et en eux-mêmes, indépendamment de tout ce qu'ils sont censés signifier ou exprimer : la science du Beau ne doit se préoccuper ni de la valeur du jugement esthétique, ni de la recherche de son contenu, mais exclusivement de la recherche et de l'analyse des formes plaisant immédiatement, telles que l'architecture et la musique nous en fournissent d'innombrables modèles. En quatrième lieu, d'après le sentimentalisme, l'esthétique doit viser exclusivement à étudier le sentiment du Beau, à l'analyser dans ses sources tes plus secrètes où il se confond presque avec la sensation et le sentiment du Moi, à le difTérencier de toutes les autres formes du sentir, à montrer comment, tout en res- . tant profondément lui-même, il s'agrège les sentiments organiques, tes sentiments accompagnant l'exercice de nos sens, les sentiments intellectuels, moraux et métaphysiques, comment il noue fortement et organise ces acquisitions en les associant et les fusionnant, et crée ainsi le domaine si prodigieusement riche et si merveilleusement nuancé du Beau de la nature et du Beau artistique. L'empirisme psychologique, eudémoniste et expérimental de Fechner enfin proclame que, jusqu'à lui, l'esthétique allemande moderne a fait fausse route : elle est partie <fen haut au lieu de partir cCen bas, elle a débuté par d'aventureuses hypothèses, au lieu de se borner modestement à l'étude des faits, elle a préféré les troubles visions d'une prétendue intuition intellectuelle à l'observation probe et à l'irréfutable expérimentation, Or, l'observation nous apprend qu'est beau, dans le sens large du mot, tout
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ce qui a la qualité de plaire immédiatement, tout ce qui possède cette qualité à un degré élevé et suffisamment pur. Le beau est donc essentiellement un sentiment de plaisir, une jouissance. Mais sentiments de plaisir, jouissance, sont des phénomènes psychologiques et, partant, il faut appliquer à leur étude les méthodes de la psychologie : l'observation et l'expérimentation, avec ses trois procédés du choix, de la production — Herstellung — et de l'étude des objets usuels. Il est insensé, pour essayer de se rendre compte de ce que sont le sentiment et le jugement esthétiques, départir, comme l'esthétique idéaliste, de l'étude d'objets complexes, d'œuvres d'art difficiles. Tous ces objets, toutes ces œuvres se ramènent, en dernière analyse, à des éléments très simples et très humbles : lignes, couleurs, particules de l'espace et du temps. Ce sont ces éléments qu'il faut soumettre à l'appréciation du plus grand nombre possible de sujets, en leur demandant de désigner ceux qui éveillent en eux les sentiments ou les sensations les plus agréables, en les invitant à dessiner eux-mêmes les formes qui satisfont le mieux leur goût, en vérifiant enfin quels sont les rapports les plus usuellement employés dans l'industrie : cartes à jouer, cadres, rebures, etc. C'est ainsi qu'on découvrira la racine des plaisirs esthétiques élémentaires et qu'on trouvera peu à peu, à mesure que les expériences iront en se multipliant et en s'enrichissant et porteront sur des ensembles de plus en plus complexes, des lois esthétiques analogues aux lois physiques et aux lois psychologiques. Sans avoir d'ailleurs la patience d'attendre le résultat de ces expériences dont lui-même n'a donné, dans son mémorable opuscule : Zur experimentalen Aesthettk, que des échantillons assez pauvres, Fechner a, dans la Vorschule, posé pour les phénomènes esthétiques, par analo^e avec les phénomènes psychologiques généraux, un certain nombre de principes qu'il énumèrc un peu au hasard :
les principes du seuil, de l'aide et du renforcement, de la liaison du multiple, de la venté, de la clarté, de l'association, du. contraste, de la succession, de la réconciliation, de l'addition, de l'exerctoe, de l'aOaîblisBcment de l'habitude et de ia saturation. De tous ces principes, le plus împoitoit est celui de l'association qui, d'après Feehner, contient ia moitié de l'esthétique et d'après lequel, au facteur, direct ou: objectif de l'impression esthétique , émanant immédiatement de l'objet — de sa couleur, de sa forme — s'ajoute un facteur indirect, subjectif, — les associations que nous tissons antourdes objets si étroitement qu'il nous est impossible de les en dissocier, et qui leur conEërrait leur signiBcation^ leur sens, leur valeur, leur couleur spirituelle et leur timbre sentimmtal.
Telles étaient, dans le dernier tiers du xix? siècle, les< grandes voies où' s'étaitengagée la spéculation esthétique ds l'Allemagne, Lesquelles d'entre elles ont été reprises par les^ esthéticiens contemporains de ce pays? Quelles voies nouvelles ont-ils découvertes? C'est là l'objet propre de notre enquête.
Cette enquête, je l'ai dit et je le répète, est des plus difficiles. Le nombre des vastes ouvrages, des volumes-, des articles qui ont été consacrés en Allemagne à l'estbétique, depuis la publication de la Propédeutique de Fecbner, est considérable et presque terriBant. Et, dans chaque ouvra^ presque, ce sont des vues nouvelles ou soi-disant telles, ce sont des méthodes particulières qui sont soumises à notre examen. Pas- plus en' esthétique, que dans la philosophie gêné' nrie, on n'aperçoit aujourd'hui en Allemagne de véritable chef d'école, dont l'autorité et l'influence soient comparables, à celles qu'avaient exercées, en leur temps, un Kant, un Schelling ou un Hegel. Chaque nouveau venu presque, au^