‹ La philosophie allemande au XIXe siècleChapitre 61 sur 63 · Eduard Heyer, Kltine Sehrifttn, p · texte numérisé non relu

Eduard Heyer, Kltine Sehrifttn, p

reprennent, dans des formes nationales analogues, un eSbrt mental aussi dont il faut qu'elles aient refait toutes les étapes. Rien pourtant ne garantit jamais que les peuples nouveaux venus aient en eux la force d'atteindre le terme où étaient parvenus leurs prédécesseurs, et on ne peut jamais compter qu'ils le dépasseront. L'analogie des Juifs et des Grecs, & ce point de vue, est significative, comme d'un autre côté le rapprochement qu'on fait de leurs destinées fait seul comprendre comment la destinée grecque est allée jusqu'à un point culminant où n'était pas parvenue la nation juive. Marquons* ces étapes : i* une agglomération vague de nomades israélites erre sur les confins et dans les interstices des grands royaumes antiques d'Egypte, d'Assyrie et de Babylonie. Indéfiniment ils auraient pu adorer le dieu le plus ^"ossier, ce génie du feu qu'ils croyaient leur guide et qui n'était autre qu'un de ces volcans d'Arabie, éteints aujourd'hui et dont le haut panache de fumée, le jour, ou la haute lueur enflammée, la nuit, leur paraissait se mouvoir avec eux dans leurs voyages. Ils traînaient dans une arohe, un morceau de lave de ce volcan, talisman redoutable, et oracle gardé par une tribu sacerdotale. — Pareillement dans les interstices de la monarchie perse et des royaumes, très orientaux de civilisation, qui ont fondé les cités cyclopéennes de Tyrinthe, de Mycènes, d'Orchomène, de Gnossos, de Troie, errent des tribus grecques de pâtres et de pirates navigateurs. — 2" Un affaiblissement momentané des royautés assyriennes et babyloniennes permet aux Israélites de se fixer. Leur oracle, ou Temple, est désormais sédentaire. Ils connaissent une sorte de moyen âge Israélite, de fédéralisme paysan à gouvernement patriarcal et local. — Ainsi les tribus grecques submergent les cités de l'âge mycénien ; empruntent leur art et leur faculté artiste ; fixent le siège de leurs oracles. Des doctrines religieuses secrètes, dont l'une, l'orpbisme au

vi^ Siècle encore faillit prédominer, les prédisposaient à la théocratie. La monarchie cependant sui^t, en Israël comme en Grèce, toute médiévale : elle est unique dans le petit peuple juif ; diffuse dans toutes les cités grecques et despotique partout. Elle assure la défense, la prospérité commerciale, les premières garanties financières du trafic (la monnaie). — 3° Mais les grands empires voisins aussi se redressent. Du coup, la détresse extérieure des Juifs est grande et la misère du dedans n'est pas moindre. Alors se produit chez les Israélites un grand fait pour la première fois : le sentiment général que Dieu s^est détourné de son peuple. La dévotion plus rigoureuse, qui multiplie les expiations, est la forme traditionaliste de celte émotion nationale. Beaucoup d'Israélites au contraire, se tournèrent vers d'autres dieux qu'ils supposaient plus puissants. C'est encore du traditionalisme ; mais c'est celui des cœurs vulgaires ou pusillanimes. En quelques hommes toutefois le sentiment public atteignit & une pureté et à un enthousiasme qui en firent un événement universel. Ils pensèrent que Dieu ne change pas, mais que son peuple s'égarait, qu'il fallait le ramener à Dieu par une purification du cœur. Par ces hommes, Amos, Osée, Isare, pour la première fois, la conscience humaine entra en conflit avec le monde. Les effets de ce conflit durent encore. Il eut lieu pour la première fois en Palestine, entre le VIII* et le vu" siècle avant Jésus-Christ. — Mais les Grecs aussi le connurent. L'éveil et la conscience vint par les déchirements d'une société versatile, menacée de périls extérieurs et agitée par les convulsions des classes en luttes. Hésiode fut le prophète de l'unité religieuse ; Archiloque, le prophète de la conscience outragée; et tous deux se croient inspirés par les Muses, comme les rabbins d'Israël se croyaient pleins du souffle d'Elohim. — 4" L'œuvre séculaire de consolidation nationale et de législation que les pro-

n,g ,.;i .vGoOglc

834 LA PaiLOSOPHIE ALLEHANDE AV XIX* SIECLE

phètes juifs avaient provoquée a eu son analogue en Grèce dans l'oeuvre d'unification et de codification essayée par les grands législateurs. Laissons de c6té les tentatives fragiles d'unification essayées ft Tbèbes, en Thessalîe, & Syracuse, à Agrigcnte. Il reste en présence finalement Sparte et Athènes, l'une appuyée sur la confédération militaire du Péloponnèse et alliée à toutes les oppositions conservatrices de l'Hellade ; l'autre, forte d'un vaste empire colonial et de l'enthousiasme que déchaîne sa politique démocratique. Dans toutes les cités grecques, le problème moral posé par les grands initiateurs assigne leur lâche aux législateurs. C'est le problème de la justice, c'est-A-dire de la loi étemelle. Il s'a^t de créer une coUectivilé de citoyens égaux en droits, en devoirs et de créer une hiérarchie de ces devoirs et de ces droits. Y arriverait-on par une communauté égaUtaire de guerriers, assise sur des cités sujettes et sur une population de serfs cultivateurs ? Ou bien, réduisant au minimum le travail servile, la métropole, entourée de colonies fibres comme elle, pourraitelle être dirigée par un démos d'artisans et de commerçants dont on tâcherait qu'ils ne fussent ni oppresseurs ni opprimés? C'est toute l'opposition entre Sparte et Athènes. L'i'tJ^e de fhomme apparaît pour la première fois dans ce grave conflit où la conscience est engagée ; et la République de Platon est la dernière « prophétie », où soit exprimée cette idée de la justice hellénique. Voilà par où les Grecs ont donné un exemple à son tour immortel et qui est leur innovation sociale profonde. La Grèce a péri de ce conflit ; et Athènes notamment s'y est sacrifiée. Elle a voulu pousser à l'extrême l'esprit individualiste, et a cru possible, au moment même où elle essayait cette grave transformation de son droit politique et de sa morale, de soutenir la lutte contre Sparte et contre le royaume perse à qui elle pensait arracher Chypre et l'Egypte. Elle succomba, par un de ces hasards irréparables

dont l'histoire est faite, le jour où les deux ennemies fondirent sur elle à la fois. L'œuvre de justice resta interrompue jusqu'à la législation romaine.

Il a fallu laisser deviner cette succession de tableaux que déroule l'histoire d'Eduard Meyer. Il s'en dégage cet aperçu. L'histoire, dont les histoiîens descripteurs disaient qu'elle a dans ce déroulement des faits sa raison d'être, a besoin de faire appel à d'autres principes pour expliquer que les faits se déroulent, et que les sociétés changent au lieu de rester immobiles. Comment n'aurait-on pas l'impression que l'enseignement, dont elle est surtout féconde, est dans ces principes explicatifs sans lesquels tes faits qu'elle présente n'apparaîtraient pas enchaînés? On peut accorder que l'histoire se borne à relater les faits. Pourtant, il faut savoir à quelles conditions cette tâche qu'elle se donne est possible. Pour Ëduard Meyer la continuité des faits ne se conçoit que par l'antagonisme de deux forces & tout prendre psychologiques. L'une d'elles, la tradition est surtout une force de psycho- It^e sociale ; l'autre, la faculté d'invention, réside surtout dans la conscience de l'individu. Mais il demeure vrai que la tradition s'est faîte de toutes les conquêtes individuelles accu mulées et fixées comme possession permanente des collectivités ; comme inversement, l'esprit le plus inventif, dès sa naissance s'imprègne de la tradition et ne sent sa faculté créatrice s'éveiller que sous le stimulant de l'ambiance sociale. Un mécanisme de psychologie sociale et individuelle, telle est donc même pour Ëduard Meyer l'explication dernière des ' faits historiques. Une civilisation se définit par l'équilibre assigné aux forces antagonistes en elle de la tradition et de rindividuahté créatrice. Le produit le plus haut que nous puissions concevoir de la civilisation humaine, c'est un esprit créateur assez indépendant pour ne jamais s'incliner devant la tradition sans libre enquête, et assez sage pour ne pas

chercher à détruire la tradition uniquement parce qu'elle est tradition. De tels hommes et leur œuvre sont la norme et la mesure de la civilisation ; et il en est, que nous appelons des génies, pour qui les circonstances extérieures loin d'être un obstacle, sont des moyens d'action. Sans aller à l'encontre des faits, ils ne se perdent pas dans les faits hostiles : ils les absorbent et les pétrissent dans une activité qui est à la fois liberté et nécessité. Or c'est là, comme l'avait dit Schiller, la forme d'activité la plus rapprochée de la condition divine :

Nehmt die Gotlheit auf tn ewen Willen, Vnd sie steigt von ihrem WelUntkron '.

Éduard Meyer nous abandonne, quand, ayant décrit cette poussée psychologique par laquelle il explique la succession des faits, il a marqué dans la courbe sinueuse de leur torrent quelques Jlots aux cimes lumineuses, et qui valent à eux seuls qu'on fasse le long trajet qui y conduit. Mais l'apparition même de ces points culminants où habitent les hommes, dont la pensée oriente la conscience des autres hommes, en est-elle moins un fait tout contingent ?

Pareillement, Théodore Lindner, dont ia Geschichtsphilosophie croit découvrir dans l'histoire médiévale et moderne une courbe si semblable à celle qu'Ëduard Meyer voit décrire aux faits de la civilisation antique, nous laisse sceptiques au sujet de l'explication psychologique par où il essaie de combler la lacune laissée par Eduard Meyer. En vain adopte-t-il une langage plus voisin de la biologie. 11 est sans doute vrai que a l'homme est un morceau de terre », soumis à toutes les lois de la nature, et comme il est un morceau de matière organisée, on peut traduire en métaphores biologiques les régularités qu'Ëduard Meyer traduisait en langage de psychologie. On pourra sans invraisemblance admettre que la

Page 1