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L ESTHÉTIQUE ALLEMANDE CONTE H FORAINE 7S

lieu'de se ranger sous la bannière d'un chef, a des allures de prétendant, et se targue de prendre d'assaut la vérité, à sa façon. A force cependant de les regarder, ['on aperçoit, parmi' ce réseau de routes entrelacées, des avenues conduisant à des éminences d'où il est possible de dominer la broussaiUe pullulante des doctrines. D'une part, un assez grand nombre de chercheurs, munis d'une même méthode, se sont groupés autour du laboratoire de Wundt et ont publié, dans les Pkilosophische Studien de l'illustre philosophe, toute une série de recherches dont d'ailleurs celui-ci a fait passer les résultats les plus importante' dans les édltionssuccesaives de sa Psychologie physiologique, sans compter l'énorme travail qu'il-a consacré à l'art dans sa monumentale Vôlkerpsyphologiei Dautre part, il a paru, à côté d'ouvrages d'ensemble de gnatde valeur, comme les volumes de J. Gohn, deSiebeck,de Groos, de Witasek, de H. Spitzer, de Grosse, de BUchner et dénombre d'autres, trois- grandes œuvres dont les deux pramières surtout sont,, pour notre temps, ce que furent pour le leur VEtthélique de Yiaoheret le Propédeutique de Fechner : V Esthétique de Lipps, dont ont paru les - deux premier» tomeS' : Grtmdiegung dtr Aesthetik, 1903, pp. 601 et Die aeathetische Betrachttmg und die bildende Kunst, 1906, pp. 64£ ; le System der Aesthetik de Volkelt, en deux volumes, 1905, pp. 592 el 509, ell' Aesthetik und allgemeine Kunslwissenschaft; 1906( de Dessoir. Sans doute, les vues de ces penseurs ne concordent pas- et elles sont loin d'être univei^ sellement adoptées. Mais leurs adversaires eux-mêmes s'ao^ cordent à proclamer leur V'Sleur éminente et. il est possible de diseenier, sous toutes leurs divei^nces, un certain nombre d« traits^ oommuns. Enfin, uneidemière équipe d'esthéticiens pourrait se groupe autour de Grosse, de Wundt et de Sidimarsowi Ajoutons que, depuis 1906, Dessoir a fondé une Zeitichriff fiir Aesthetik. und allgemeine Kunstwissen-

$ckaft qui permet de dominer toute la production esthétique allemande contemporaine , et que l'esthéticien Meumann a publié, en 1908, une Einfûkrung in die Aesthetik der Gegenwart, qui est avant tout une introduction à l'esthétique contemporaine allemande, et dont on ne saurait trop vanter la sûreté et la ricHesse d'information, la clarté d'exposition et le souci d'impartialité. Armé de ces fils conducteurs, il devient possible de s'orienter dans le dédale des doctrines.

En premier lieu, l'on peut affirmer qu'en dépit de la diversité des systèmes esthétiques, l'accord tend à s'établir, en Allemagne et ailleurs, sur la méthode de la recherche : chez presque tous les chercheurs, elle est nettement psychologique. Les phénomènes esthétiques — Lipps, Yolkelt. Dessoir le proclament après Fechner et d'après lui — sont des phénomènes du Moi et doivent, par conséquent, être étudiés de la même façon et par les mêmes procédés que les autres phénomènes du Moi. Le problème essentiel que l'esthétique a l'ambition de résoudre est de savoir ce qui se passe en nous quand nous contemplons le Beau, quand nous en jouissons et quand nous le créons. Sans doute — les mêmes philosophes l'aftirment également — la contemplation, la jouissance et la création esthétiques constituent une attitude parGculière, originale, spécifique de notre sentir, de notre pensée et de notre activité. Mais ce sont toujours des attitudes de notre Moi, c'est-à-dire des faits psychologiques auxquels, seule, convient la méthode psychologique.

Mais en quoi consiste cette méthode? Y a-t-îl accord là-dessus entre les psychologues ? Renvoyer l'esthétique à la psychologie, n'est-ce pas ajourner le problème, au lieu de le résoudre ? L'on sait, en effet, que les psychologues se partagent entre ceux qui entendent, par méthode psycholo^que.

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l'observation interne, l'întrospeclion, et ceux qui, tout en ne répudiant pas ce moyen d'investigation, y ajoutent d'autres procédés, non plus intérieurs mais extérieurs, non plus subjectifs mais objectifs, parmi lesquels nous ne retenons pour le moment que le procédé expérimental. L'esthétique n'a pas plus échappé que la psycholc^e ^nérale à l'attrait de l'expérimentation. L'opuscule de Fechner : Zur experimentalen Aestheiik, 1871, dont nous avons parlé plus haut, avait ouvert la voie. Toute une série de paycholo^es, groupés autour du laboratoire de Wundt, s'y engagèrent allègrement. Lightner Witmer, J. Cohn, O. Kûlpe, J. Segal, Meumann, nombre d'autres encore, reprirent les procédés de Fechner, les amendèrent et les appliquèrent à des phénomènes que lui-même n'avait pas eu le loisir d'étudier. On ne demanda pas seulement à des sujets, pris au hasard, lesquels, parmi tels rectangles donnés, leur plaisaient le mieux, pour vérifier la valeur plus ou moins universelle de la coupe dorée de Zeisig. D'abord, on choisit les sujeU avec soin, en appropriant autant que possible les objets sur lesquels on les interrogeait, à leur éducation psychologique et en leur donnant des instructions si précises qu'il devenait possible de dbtinguer dans leurs réponses entre ce qui, dans leur impression, émanait immédiatement de l'objet et ce qui était dû A des associations. Puis on soumit à leur jugement de simples lignes, verticales, horizontales, obliques, des couleurs, isolées et combinées, claires et foncées, des rythmes, des sons, pour savoir quelle combinaison de nuances, quels degrés de clartés, quelles synthèses de particules de temps entraînent l'adhésion la plus générale. Ensuite, on ajouta aux trois méthodes rudimentaires de Fechner : le choix, la production et l'emploi des objets usueb, toute une série de procédés à la fois plus précb et plus délicats que O. Kûlpe, dans sa remer» quable étude sur ÏÉlal actuel de l'esthétique expérimen-

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taie, a déorit, avec la plus ingénieuse clarté '. En premier lieu, les esthéticiens ont adopté la division, proposée .par Wundt pour l'étude expérimentale des sentiments en général, en méthodes d'impression, Eindrucksmelhoden, selon que l'on part d'impressiona esthétiques déterminées que l'on soumet au jugement des sujets pour se rendre compte de la DE^ure de ces impressions, et en méthodes d'expression : Ausdrucksmelhoden, selon que l'on enregistre les.modiâea- Uons oi^aniques : respiration, circulation, etc., qu'opère dans le sujet la sensation esthétique'. Parmi les méthodes d'impression, K.(llpe distingue sept formes possibles : 1° La méthode du choix simple qui consiste à choisir, parmi une série d'objets, celui qui plaît le mieux : c'est la méthode de Fechner, amendée par lui-même et par F. Elxner, en ce qu'on fait participer au jugement un grand nomt»'e de sujets, ce qui permet de déterminer la valeur esthétique imoyenne d'un objet ou d'une forme. 2" Laméibodedu choix multiple qui ne demande plus aux sujets interrogés de choisir sâulement, parmi une série d'objets, celui qui leur parait le, plus beau, mais qui leur demande de désigner, panni eux, et ceux qui leur plaisent le plus, et ceux qui, sans les transporter, leur plaisent cependant, et ceux enfin qui leur déplaisent. Z" La méthode des séries qui consiste à transformer .use série d'objets, rangés suivant des points de vue mathématiques ou physiques, en une série de valeurs esthétiques. On. fait d'abord, parmi les objets soumis au jugement, un choix rapide et provisoire, que l'on nuance et diversifie, en établissant, parmi eux, des séries de valeur esthétique équivalente. 4° Le méthode de comparaison par couples, pratiquée pour la première fois par Wilmer et i. Gohn, et qui

1-. Oswad EUpe. Der gegetiiudTlige Sland der exptnmtnUlUn Aealhtlik, in

Bericht Uber dtn il. Kongrets far experimenlelle Psychologie, Leipzig, 1907.

2. Wundt, Pkynoiogisehe Ptyehoiogie, E>* édition, t. II, p.:263 et aiiv.

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connsle à comparer, au point de vue de leur valeur esthétique, un à un, tou9 les objets d'une Bérie, méthode que KUlpe a améliorée en comparant dsins une série d'objets a, d, c,d,eio., i'objet a à tous les autres, puis l'objet b et ainsi de suite. 5° La méthode des changements continus, préconieée par rAméricaine Martin et adoptée par ses confrères 'allemands, -et qui consiste à faire établir des valeurs esthétiques, en modifiaDt continuellement l'objet présenté aux sujets interrogés. 6° La méthode de la variation temporelle, créée par 0- Kûlpe lui-même, qui consiste à varier la durée de l'expé- TÎmentaUon et surtout à réduire cette durée au minimum, ce qui permet d' « isoler » en quelque sorte le facteur direct, senBoriel, de l'impression esthétique, vu que le facteur indirect, associé ou, comme Kûlpe propose de l'appeler, relatif de cette impression a besoin, en général, pour se produire, de plus de temps que le premier. 7° La méthode de la simple description des œuvres d'art, déjà employée par Fecbner, imais diversifiée par d'ingénieux chercheurs, en ce que l'on ne soumet plus aux sujets deux œuvres qu'il s'agit de comparer, mais qu'on ne leur soumet qu'une seule œuvre, en leur demandant de l'analyser en détail, ou qu'on leur en soumet plusieurs, «e distinguant les unes des autres pardes caractères déternûnés (couleur, fonne, expression, etc.). Entre les méthodes d'impression et les méthodes d'expression se place la méthode de production de Fecbner qui est à la fois active, lorsque, dans le proce^us de production ou de reproduction, le sujet est obligé de faire preuve de spontanéité créatrice, et passive, lorsqu'on ne lui demande que de produire mécaniquement des>formes et des sons. Enfin, pour les méthodes d'expression, beaucoup moins pratiquées et beaucoup moins -développées que les méthodes d'impression, Kûlpe les réduit à trois formes : l'enregistrement, pendant la sensation esthétique : 1° du pouls et de la respiration ; 2° des phénomènes

mimiques et pantomîmiques ; 3° des mouvements et des impulsions de mouvement des membres.

Que faut-il penser ou, du moiua, qu'ont pensé les plus autorisés parmi les esthéticiens allemands de ces recherches expénmentales ? 11 ne semble pas que la majeure partie d'entre eux se fassent de grandes illusions sur la portée qu'il convient de leur attribuer. Sans doute, quelques-uns des adeptes les plus enthousiastes de l'esthétique expérimentale, comme Meumann, tout en confessant qu'elle n'en est qu'à la période de tâtonnements et qu'elle ne s'est pas encore posé de but clair et systématique, entrevoit pour elle un grand avenir. Pour que, dit-il, l'expérimentation donnât tous les fruits qu'elle est susceptible de porter, il faudrait qu'elle abordât le domaine total de la vie esthétique ; qu'elle l'élabor&t systématiquement, en faisant porter ses recherches sur les sensations visuelles, auditives, tactiles et motrices ; qu'elle soumit aux sujets, d'une part, tes sensations les plus élémentaires, ft l'état pour ainsi dire brut, ators que nul sentiment individuel n'a encore coloré ni timbré l'impression et, de l'autre, au contraire, les œuvre») d'art les plus complexes, pour essayer de surprendre ce qui, dans les processus psychiques compliqués qu'elles provoquent en nous, est immédiat et spontané ; qu'elle osât enfin aborder par l'analyse expérimentale l'activité de l'imagination inventrice, de la volonté ordonnatrice et des organes réalisateurs. A ces conditions l'esthétique expérimentale contribuera efficacement à la constitution d'une science du Beau, vraiment digne de ce nom '. Mais ces vastes espoirs ne sont pas partagés par les plus représentatifs d'entre les esthéticiens allemands contemporains. Volkelt est sceptique. Les processus esthétiques lui paraissent de nature si complexe et si compliquée, ib

1. E. Meumann, Einfakrans >n die Aeathelili der Gegenioart, Leipzig, J908, p. Si et i3.

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risquent tellement d'être altérés par l'expérimentation et même le simple interrogatoire auquel l'opérateur soumet le sujet et, enfin, la valeur des sentiments et des jugements esthétiques est si intimement liée à la personnalité tout entière du sujet interrogé, à ses dons innés, sa culture, son dévebppement et sa disposition momentanée, que l'expérimentation ne lui semble admissible, si elle l'est, que pour les problèmes préesthétiques de la nature la plus simple'. Quant & Lipps, voici comme il s'exprime, dans le résumé qu'il a donné de son système dans la Kultur der Gegenwart, au sujet du but de l'esthétique et de sa méthode. Avant tout, la science du Beau doit élaborer le concept de YEinfùhlung, puis déterminer d'une façon de plus en plus précise les principes esthétiques formels les plus généraux et les possibilités de leur application, et enBn Bxer les particularités du jugement esthétique, en tant que jugement de valeur. Or, tout cela sont des tâches psychologiques que, seul, un esthéticien psychologue peut mener à bonne fin. Seulement, les principes psychologiques généraux ne suRisent pas à l'esthétique. Il faut qu'il s'y ajoute l'étude précise de toute l'inépuisable variété des formes esthétiques, l'analyse exacte, et, en dernier ressort, mathématique, des formes architecturales, des rythmes musicaux et poétiques, de la mélodie et des difTérenls modes de l'harmonie. Dans ces recherches l'expérimentation a sa place marquée, ft la condition qu'elle élabore ses résultais psychologiquement. Mais tout naturellement, les faits de l'histoire et les observations tirées de la vie journalière l'emporteront toujours sur les expériences de laboratoire. Aucune expérience, en tout cas, ne vaudra jamais celle que l'esthéticien institue en lui-même, sur lui-même, l'auto-interrogation à laquelle il se soumet, en faisant varier tes circonstances dans lesquelles il opère, et qui sera d'autant plus précieuse

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