SA VIE ET SA PERSONNE
et jouissait d'une certaine Fenommie, quand la Pythie le déclare le phis sage des hooiBtôs. (Plat., Ap^l.; Diog. L.) Mais oa ne sait pas la date. Ce fîit vingt^atre ans avaat sa mort, en 423, que fut jouée la comédie d'Aristophane (reprise deux fois). Dans Platon comme dans Xénophon, il apparaît toujours sous les traits d'un vieillard aimable et spirituel, austère pour lui-même, tolérant etaccommodant pour les autres, nullement effarouché des mœurs qu'il condamne et voudrait corriger, sans morgue ni chagrine humeur, lui-même parfaitement sage, sans se poser en réformateur, vivant fort bien avec tous et conservant son originalité propre au milieu des figures les plus disparates. C'est ainsi qu'il se montre dans les Mémoires.
Ici, c'est le fils de Périclès (111, 5), auquel il expose les causes de la décadence d'Athènes et les moyens de rendre aux Âihéniens leur prospérité passée-, là, Àlcibiade, dont il rabat la présomption et que vainement il cherche à ramener à la vertu (Plat., l*** Alcib.) ; ou il tient tête à Critias, un des Trente et qui avait été son disciple. {Mém.<f I, 2«) Ailleurs, on le voit s'entretenir avec des généraux, des lûlotes, des sculpteurs, un armurier, des architectes, des poètes, etc. , et, ce qui d'abord peut nous choquer, avec la courtisane Théodote [Mém.^ III, u), à laquelle il donne des avis sur la manière de retenir ses amants. Toujours son ironie, qui ne perd jamais sa gravité, sait, sous un propos malicieux, glisser quelque trait moral. On sait qu'il fut lami d'Euripide et qu'il passait pour travailler à ses tragédies. Dans Platon, c'est surtout avec les sophistes qu'il apparaît en scène. Alors la discussion est longue et sérieuse ; quelquefois le ton devient plus grave et plus solennel, ifiov' gias.) Il prend plaisir à démasquer leur fausse sagesse, mais sans manquer à la politesse et à une parfaite urbanité. Ou bien on le voit entouré de jeunes gens dont plusieurs sont ses disciples : CriUm^ Phédon, ApoUodore^ Cébès, Simmias, etc. (Voy. PhédonJ) Il en était qui ne le quittaient pas : Apollodore^ Antisthène. (Mém.j^ III, il) Dans le baudet donné par Agathon en l'honneur du poète tragique, Aristophane siège à côté de lui et du médecin Erysimaqt^e^ etc. Chacun fait son discours : Socrate prend la parole après tous les autres. Alcibiade arrive à la fin à moitié ivre et fait l'éloge que l'on sait de Socrate. Platon n'apparaît qu'une fois dans ces dialogues et y joue un rôle effacé. Dans ces entreliens, on voit Socrate se donner tout à tous, c partager avec qui veut les richesses de son âme » (Xén., Banquety IV), à chacun parler son langage. Il aiguise leur esprit, les anime ^ la recherche de la vérité. Promoteur d'un grand mouvement inteQectuel, il ne dogmatise
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jamais. Tenant plus à sa méthode qa'à ses propres idées, il prétend n'être le maître de personne : lyo ^ $t$a(ncaXoç (jl^v oùSev^c tccoicot' lyevofXYiv (Plat., Apol.]. Ceci nous conduit à parler de son enseignement.
VII. L'enseignement de Socrate. — Son caractère extérieur. — Toute la vie de Socrate est dans son enseignement. Cet enseignement, qu'est-il? En quoi diffère-t-il de celui des sophistes? Car lui aussi s'est donné pour mission d'instruire et de former les hommes (Ttat^euetv dvdpcoTcou;). Il a pris le rôle de précepteur et de réformateur. (Plat., Apol)
Par sa forme extérieure, cet enseignement ne ressemble en rien à celui des sophistes et fait le plus parfait contraste. Non-seulement il est gratuit, mais, au lieu que ceux-ci s'attachaient à briller et à faire parade de leur éloquence aux yeux surtout des jeunes gens, pour Socrate, tout se passait en entretiens familiers avec des personnes de tout étal, de toute condition, qu'il allait trouver ou qu'il rencontrait sur son chemin. Sa vie ne fut qu'une conversation perpétuelle qui ne finit qu'à sa mort. On le voit partout dans les lieux publics, dans les bains, les gymnases, sur les places, dans la boutique des artisans, au comptoir des banquiers [Mém.y 1, i), causant familièrement, donnant des conseils aux uns, exhortant les autres, questionnant sans cesse et exerçant sa méthode. Il proportionnait ses avis et ses leçons à l'esprit et aux besoins de ses auditeurs, entrant [dans les affaires et les intérêts de chacun. Il savait, des objets les plus vulgaires, des incidents les plus petits ou des choses les plus insignifiantes, tirer de sublimes enseignements, d*une morale pure, élevée, le plus souvent pratique, propre à former au bien et à la vertu. (/6irf., passim»)
Surtout il interrogeait, Socrate était un questionneur infatigable, on le verra jusque dans son procès et devant ses juges. Comment et dans quel but, par quel art il savait diriger la dispute ? Cela même est sa méthode. (Voy. infra.) Il questionnait tout le monde, et chacun sur ce qui l'intéressait le plus, sa maison, sa femme, ses amis, ses esclaves. Quelquefois, il se faisait moquer de lui et dire des injures. Il supportait tout avec un calme parfait, pourvu qu'on voulût lui répondre. Ce genre de lutte était chez lui une habitude et comme une passion dont il se vante. Elle est admirablement caractérisée par Platon dans le passage connu du Théétète ^
1. «Tu as très-bien dépeint ma maladie, Théodore ; seulement je suis i)eaQCoap plus fort que ceux dont tu parles (Théodore l'avait comparé à Sciron, brigand qui habitait les rochers de Mégare et forçait tous ceux qu'il rencontrait à se
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YIII. SOGRATE ET LA COMÉDIE DES NuÉES D'ArISTOPHANE. —
Socrate était un personnage tout trouvé pour la comédie. Sa figure et sa personne, l'originalité de sa conduite et de ses discours, ses excentricités l'y prédestinaient. Aussi, de bonne heure, fut-il en butte aux railleries des poêles comiques. Quelle part la comédie des Nuées eut-elle dans son procès? Nous ne l'examinons pas ici. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle dut (Platon le dit, Apoh) mal disposer contre lui le peuple d'Athènes. Socrate y est désigné comme habitué à contempler les choses célestes, t3( oùpocvCa, à interroger les secrets des dieux, ce qui pouvait, tout au plus, s'appliquer aux études de sa jeunesse. Mais c'est surtout comme représentant de la sophistique qu'il est mis en scène. Il y figure comme le premier des sophistes ^ Quoique ce fût un contre-sens, on conçoit ce qui put prêter à la méprise. Hais n'est-ce pas une calomnie révoltante de l'avoir transformé en athée, de l'avoir montré insultant les dieux, adorant et invoquant les nues, etc., plus odieuse encore d'avoir fait de Socrate le corrupteur de la jeunesse, enseignant à un fils à tromper et à maltraiter son père, confondant le juste avec l'injuste, débitant de pernicieuses maximes, des préceptes absurdes et des subtilités ridicules? Ceci sera mieux compris plus tard. Ce qu'on doit dire ici, c'est que, quoi qu'on ait fait pour disculper ou excuser Aristophane, il a dépassé la licence permise aux poètes. Lui-même est le sophiste et joue le rôle qu'il représente. Car il ne pouvait tout à fait ignorer ce qu'était Socrate et que son travestissement est un mensonge. Partisan des mœurs antiques, mais homme éclairé, il ne pouvait s'abuser à ce point sur la forme, qu'il confondit avec les sophistes leur adversaire déclaré, qu'il donnât pour corrupteur de la jeunesse celui qui, par sa vie et ses exemples comme par ses préceptes, la portait sans cesse à la vertu. On croit que plus tard il reconnut son tort; on le voit assis avec Socrate au banquet d'Agathon. Mais le mal était fait. Quand la comédie conduit ainsi à la tragédie, elle cesse d'être plaisante. Aristophane était antipathique à l'esprit nouveau qu'annonçait, par sa méthode et
battre contre lui, et à Antbée, vaincu par Hercule). Car j'ai déjà rencontré une foule d'Hercules et de Thésées redoutables, qui m*ont bien battu ; mais je ne m'abstleos pas pour cela de disputer, tant est violent et enraciné en moi Tamour que j'ai pour cette espèce de lutte. Ne me refuse donc pas le plaisir de me mesurer contre toi. » {Théétète, p. 114.)
1. Salut, vieillard chargé d'années, ardent à la poursuite de la sagesse; et toi, ministre sacré des niaiseries les plus subtiles, fais* nous connaître tes désirs, car, de tous les sophistes qui discourent des météores, tu es avec Prodicus celui que nous exauçons le plus volontiers... (Les Nuéet,)
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sa dodrine, le philosophe. Soit. Sa pièce n'est pas moins ee qu'elle est, une calomnie. Aux yeux du BMiatisIe qui juge avec la censcience, non avec le goût, la meilleure de ses pièces ne serait qu'une mauvaise actiofl si Tauteur en avait vu toute la portée. Il n'y a vu sans doute qu*un moyen d'exercer sa verve et d'égayer les Athéniens. La postérité, mieux éclairée, ne peut être aussi iadulgeate que l'est plus d'un de ses critiques ou de ses interprètes (Grote, Hegel, Zeller).
IX. La mission de Socràte. — 1*» Ce qu'elle devaU être. — Tel était le personnage. Quel rôle devait-il remplir dans le drame de rhistoire ? C'e^ ce qui ne peut être comfris que quand i sa vie se sera ajoutée sa doctrine. Mais déjà on peut conclure de sa vie même qu'il avait une mission et qu'il y croyait : celle-ci peut déjà se déduire de tout ce qui précède et àe l'état de la Grèce à cette époque, telle qu'on l'a montrée à propos de la sophistique (voy. p, 84). Socrate devait être véfermateur et rénovateur* Qoe pouvait être cette réforme ? Elle ne pouvait s'opérer que dans Je monde de la pensée. Un retour aux mœurs antiques était impos* sible. La religion et la politique ne pouvaient pv plus se réformer* C'est dans Tordre moral et purement iDieUectael que la révolution doit s'accomplir. Un monde nouveau va surgir en opposition avec le monde ancien, et c'est dans la conscience humaine, au fiayer de l'àme, sur le terrain de la réflexion, par un retour de l'espiit sur lui-même que ce changement devra s'acoomplk. Ce mouvemeat, on Ta vu, déjà commencé par les sophistes, devra se eontÎMttr cbei les successeurs de Socrate, Platon et Aristote, les stoïciens, les académiciens, etc.
Il devra entraîner avec lui tout le i«8te et renonvder le monde entier par les idées. Il devra aboutir à une société nouvelle, à des mœurs nouvelles, préparer le tetrain à une nouvelle reUgieu et m fondre en partie avec elle.
2^ Sentiment de cette mission dmne Socrate; som dmible oaroctère. — Socrate avait-il la conscience de cette mission "{ Non, sans doute, sous la forme abstraite et générale où elle nous apparaît à nous-mêmes, après tant de siècles depuis que cette révolution s'est accomplie. Elle dot s'offrir et se révéler à lui comme cela pouvaH être à ce moment de l'histoire, avec le caractère qui convenait à un esprit grec, et toutefois, comme philosophe, habitué à réfléchir, à élever sa pensée vers la généralité. Elle dut lui apparaître sous une forme à la fois individuelle, restreinte ou locale, et aussi gêné-