XVI INTRODUCTION
tache le dernier anneau au premier. L'expérience elle-même est intuitive, car elle se vérifie par des principes qui la dominent et ne viennent pas d'elle S lû&is de la raison qui distingue la vraie de la fausse expérience. Or, la raison est intuitive. Peuton dire des mathématiques qu'elles se laissent vérifier ou ont besoin d'être vérifiées? Elles échappent à ce contrôle. Tout cela ne supporte pas un examen rigoureux.
&® Les objections s'offrent en foule. La philosophie, nous diton, participe de la science, bien qu'elle ne soit pas la science. — Quel sens faut-il donner à ce mot? Elle en participe si bien selon nous qu'elle est la science même dans sa partie la plus haute, la plus scientifique; mais de plus, si elle est appelée, comme on le dit, à faire la synthèse des autres sciences, il est difficile de lui refuser à elle-même ce nom, puisqu'elle doit les représenter. Sans doute, ce qui est vrai des parties peut ne l'être pas du tout. Mais ici le tout n'est pas d'autre nature que les parties ; pour être synthétique la science ne change ni en qualité ni en essence. C'est toujours le savoir humain pris dans son ensemble; et si la liaison des parties est moins facile à voir, elle ne s'éclaire pas moins, à mesure que la science avance, de toutes les découvertes de l'analyse. La science totale suit ou doit suivre les progrès des sciences particulières. N'est-ce pas ce qu'à bon droit on dit et on répète?
Mais quelle est donc cette participation dont on parle tant? « Le reproche que fait Aristote à Platon quant à la participation aux idées ((xeré^K;), aux choses, de prononcer des mots vides (xevoXoYÊiv) et de faire des métaphores poétiques {Mét.j 1) pourrait bien s'appliquer à cette locution. Elle participe de la science et n'est pas la science; elle participe de la religion et n'est pas la religion. L'art aussi y a sa part; mais elle n'est pas l'art. Son œuvre, qui n'est ni artistique ni scientifique, est celle du génie; mais c'est d'un génie particulier qui est celui des spéculations
1. M. Cournot Ta très bien prouvé par sa distincLion de Vimage et de Vidée dans \h perception: c'est son meilleur titre comme philosophe.
LA SCIENCB ET LA PHILOSOPHIE Xtll
abstraites. — On voudrait sortir du vague et de Tobscurité de ces énigmes.
Cette œuvre, nous dit-on, la raison la conçoit et aussi Timagination. Le sentiment également s'y mêle, l'échauffé et la vivifie.
— Soit. Mais cette imagination qu'est-elle? est-ce l'imagination sensible? Le sentiment qui intervient lui-même qu'est-il? une forme de la sensibilité ou une intuition vague de la raison? Et la raison, qu'est-elle et que fait-elle? quel rang y a-t-elle? est-ce le premier, le second, le troisième qui lui appartient? On n'en sait rien. De toutes ces choses, la philosophie participe, mais on voudrait voir clairement la part définie de chacune d'elles. C'est ce qui ne se voit pas; car personne ne le dit. On se borne à célébrer le génie, à exalter le sentiment et aussi l'imagination qui invente et qui crée. Au lieu de toutes ces phrases, on préférerait une explication claire et précise. — Tout cela est vague, confus, peu cohérent et, on nous permettra de le dire, plus poétique que scientifique, contraire à l'idée saine de la science comme de la philosophie.
La philosophie, nous dit-on, habite une région supérieure et séparée, et précisément parce qu'elle est séparée, elle est hors des atteintes et des attaques de la part des sciences exactes ^
— Mais, dirons-nous à notre tour, cette région alors, si ce n'est celle de V inconnaissable du positivisme, qu'est-elle et comment y pénètre- t-on? Est-ce à l'aide de l'intuition, du sentiment, de l'imagination séparés ou réunis? On retombe dans l'objection précédente. Si c'est par le sentiment, ce n'est plus du positivisme ni du Kantisme, mais du mysticisme (voy. Jacobi), lequel n'est guère susceptible d'être réfuté. Et toutefois, pour tous ces auteurs, cela n'empêche pas d'admettre qu'un système de métaphysique, comme celui de Descartes ou d'Aristote, est un composé d'idées abstraites. Pour le concevoir et le former, l'esprit s'y prend tout autrement que pour composer un poème, une hymne,
1. V. E. Boulroux, Trad. de Zeller •, introduction, p. lxxix.
XTin INTRODUCTION
une tragédie, condamné qu'il est à suivre les opérations de la pensée abstraite, ou métaphysique. La logique y a sa part, Texpérience elle-même fournit les matériaux; la raison conçoit, construit et coordonne le tout. L'intuition est l'acte premier et dernier; mais les intermédiaires, c'est le raisonnement qui les fournit, lui-même appuyé, s'il s'y prend bien, sur l'expérience et la raison. Ces intermédiaires que valent-ils, et qui Jes contrôle? L'œuvre s'élabore donc scientifiquement.
L'esprit, je le répète, analyse, raisonne, compose, décompose, il induit et déduit. Est-ce le sentiment qui fait cela? Est-ce l'imagination? Non. Le sentiment échauffe et vivifie, l'imagination invente et colore; mais toujours la raison domine, et sa tâche est la principale. La pensée pure, la pensée abstraite est le véritable artisan du système; l'œuvre totale est une œuvre de réflexion spéculative. Aussi l'idéal poursuivi est un idéal abstrait, l'idéal du vrai, non du beau, non du saint comme il a été dit plus haut. Si cet idéal est Xincognoscible^ et si la faculté qui doit mettre l'esprit en rapport avec lui est incapable de le connaître, alors il faut que franchement on l'avoue; c'est le scepticisme, un scepticisme masqué, déguisé, voilé d'apparences subtiles. Ou bien encore c'est du mysticisme.
Il y aurait aussi à demander ce qu'est le génie sur lequel on fait tant de phrases brillantes ^ Un système est V œuvre du génie; mais ce génie, on l'a dit déjà, c'est le génie des spéculations abstraites, non un génie comme un autre. On oublie de
1. Nous avons sous les yeux une thèse soutenue en Sorbonne, 1884, et qui est aussi un livre intitulé : Essai sur le génie dans tari. L'auteur qui y déploie des qualités fort brillantes d'écrivain, mais dont la pensée est loin d'être toujours précise, après avoir déclaré qu'on ne doit pas chercher à déQnir le beau, p. 218^ que la beauté dépend du génie, etc., p. 274, conclut en ces ternies :
« L'œuvre la plus haute de la nature ce sont les religions, ce sont les métaphysiques; les religions et les métaphysiques sont des phénomènes naturels; elles fleurissent dans l'esprit comme les arbres poussent de terre ; elles sont des formes vivantes comme la plante et l'animal. L*esprit est le prophète de la nature, etc... (Séailles, Essai sur le génie dans l'art; Conclusion, p. 312.)
LA SCIBNCË BT LÀ PHILOSOPHIE XIX
dire ce c[u'il est, en quoi il diffère du génie dans l'art. La philosophie est fille de la pensée dans le sens le plus restreint du terme. La pensée de Descartes, de Leibniz ou de Kant ne ressemble en rien à celle de Mozart, de Raphaël ou de Rubens. On conçoit Tart comme une œuvre d'imagination et de sentiment, non de métaphysique abstraite. L'idée y est liée à la forme sensible; ici, l'effort de la pensée pure crée le système; elle le conçoit, le combine et l'achève; elle construit l'édifice; les penseurs, en philosophie, sont les architectes.
Il est difficile de débrouiller cet amas confus d'idées venues de différents côtés; mais nous avons aussi à relever des contrudiclions. La philosophie, nous dit-on, n'est pas une science; mais elle fournit à la science des idées insph*atrices et des principes directeurs (Goumot, xxi-xxv). Nous demandons comment se fait cette participation nouvelle. Si ces principes sont de pures hypothèses, comment sont-ils appelés à diriger les sciences? Elles qui n'admettent rien qui ne soit évident et certain, elles qui vivent en pleine lumière, comment accepteront-elles une pareille direction? Tout au plus, ces notions de métaphysique abstraite seront des pierres d'attente plus ou moins propres à être utilisées quand on construira l'édifice, mais elles-mêmes taillées, contrôlées et vérifiées, bonnes si elles sont reconnues vraies, autrement rejetées avec dédain. Mais prétendre à la domination, revendiquer une sorte de souveraineté après avoir à ce point abdiqué, nous parait une prétention ridicule. Si la philosophie n'est pas une science, il faut qu'elle renonce à vouloir diriger les sciences et à leur fournir des principes régulateurs; elle doit se contenter d'un rôle plus humble. Elle n'est pas la maltresse (domina) ^ mais la servante {ancilla scientiœ)^ portant à tâtons devant elle le flambeau qu'elle n'a pas allumé puisqu'on elle n'est pas la lumière.
c< La philosophie habite une région supérieure et inaccessible, » — craignez qu'on ne l'y laisse. Condamnée à vivre du pur éther dans un isolement sublime, elle pourrait bien y périr d'inani-