IV. — Le Proo6s, la Défense et la Btort de Socrate
I. Son procès. — 1° Accusation portée contre lui. — Tel fut Socrate, et telle fut sa doctrine. Il vécut ainsi jusqu'à un âge avancé (70 ans). Ce fut alors qu'il fut accusé en justice comme coupable de ne pas reconnaître les dieux de l'État et de corrompre la jeunesse. Les accusateurs étaient Anytus^ MélUus, Lycon. Le premier était un marchand corroyeur, homme riche, ayant joué un rMe important dans l'État; le second était un poète, auteur de quelques tragédies; le troisième, peu connu, un démagogue ou orateur populaire. Nous n'insisterons pas sur les détails de ce procès S que tout le monde connaît ; ses causes seules et le
1. Mélitus se porta comme accusateur et rédigea l'acte d'accusation. Le texte, conservé longtemps dans le temple de Cybèle, était aiosi conçu : « Socrate est cou*
LE PROCÈS BT lA MORT DE SOCRATB 167
résallal ont pu donner lieu à des interprétations différentes (voy. supra).
2o Sa défense. — Traduit en justice, Socrate refusa de s'occuper de sa défense. Â Hennogène qui Ten pressait, il répondit qu'il s'en était occupé toute sa vie, s'appliquant sans cesse à étudier la justice et à la pratiquer. {Mém.j fv, viii.) Il rejeta le discours qu'avait préparé pour lui l'orateur Lysias. « Il est bien composé, dit-il, mais, de même que si tu m'avais apporté des souliers de Sycyone, je ne pourrais m'en servir, quand même ils iraient à mon pied, n'étant pas faits pour un homme; de même ton discours me semble très-bien fait selon les règles de l'art ; mais il manque d'énergie et de force virile ^ » Platon voulut monter à la tribune; on le força d'en descendre, à cause de sa jeunesse. (Diog. L., II, v.) Socrate prononça lui-même une courte apologie ; Xénophon et Platon nous l'ont transmise d'une façon un peu différente. On y voit que, s' écartant de la voie commune, il y emploie sa méthode. Partout respirent la même fierté, le même calme et la même fermeté, la même confiance dans sa mission. C'est aussi, avec le mépris de la vie, la même élévation dans les idées. Cette fierté un peu hautaine du philosophe, d'accord avec le caractère de Socrate, n'était pas faite pour lui concilier les esprits, chez un peuple jaloux à l'excès de sa puissance : elle indisposa ses juges. Toutefois il ne fut d'abord reconnu coupable qu'à une faible majorité. La loi athénienne exigeait que l'accusé déclaré coupable fixât lui-même sa peine : c'était reconnaître que l'arrêt était juste. Socrate déclara qu'il méritait d'être nourri dans le Prytanée, aux frais de l'État, comme ayant bien servi la République. Toutefois, pour ne pas. violer la loi, il dit qu'il se condamnait à une faible amende, que devaient fournir ses amis, étant lui-même trop pauvre pour la payer. Cette réponse irrita tellement les juges, que 80 voix qui l'avaient absous le condamnèrent à mort. Il continua de parler avec le même calme que s'il eût été acquitté, donnant des conseils à ceux qui l'avaient condamné, les exhortant, leur recommandant d'instruire ses fils et de les corriger s'ils se conduisaient mal, etc. Les dernières paroles furent, d'après Platon, en quittant le tribunal :
pable de De pas reconnallre les dieux qu'adore la cité, et d'ialroduire d'autres ôtres démoniaques. Il est coupable en outre de corrompre les jeunes gens. — Peine : la mort. »
Aival Xafxpànis, wç /»*» ^ néXtç vofAlJ^u Buù^ où »o/AiO», ixtpa St xotiva Jaifiinot. (£a«ry^/Myo€. àSud ik xai tous vious iicnfBtipàèf, xi/ini/iaL 9Âv«m* Plat.
1. Commode scriplam dixit,sed inquit, ut si mihl caloeos Sycynios altulisses, non uterer qoamvis eseeot habiles, et apti ad pedem, sic iUam oraUonem disertam sibi et oratoriam videri, fortem et virllem non videri* (Gic, d$ Oral., I, 54.)
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c Hais il est temps de nous séparer, voas pour vivre et moi poar mourir. Qui de nous a le meilleur sort? C'est ce que chacun ignore, excepté Dieu. » (PI., ApoL)
3* Sacrale dans sa prison. — Une circonstance ayant retardé de 30 jours Texécution du jugement ^ Socrate les passa dans sa prison, ne changeant rien à son genre de vie, conversant avec ses amis, continuant à les exhorter et à les enseigner. L'un d*eux, Criton, ayant offert de lui fournir les moyens de sortir de prison, il refusa. Le discours que Platon lui fait tenir est un des plus beaux que l'antiquité nous ait transmis. La prosopopée des Lois surtout est sublime. (Voy. Criton.)
II. Les derniers moments et la mort de Socrate. — Les der* niers moments de Socrate furent dignes de sa doctrine et de sa vie. L'entretien roula sur Vimmorlalité de Pâme. Platon, dans le Phé^ don^ l'a rapporté. Quoiqu'il y mêle ses propres idées, on peut distinguer ce qui est historique. Il faut lire, dans ce dialogue, le dernier acte de ce drame unique, dont un sage est le héros. L'antiquité n'a pas de pages plus belles et plus éloquentes. Après avoir exposé toutes ces preuves qui l'engagent à croire à une existence meilleure et répondu aux objections , Socrate recommande à ses amis de prendre soin d'eux-mêmes et de leur âme. Interrogé par eux sur la manière de Tensevelir, il répond avec une douce ironie : € Comme il tous plaira, si toutefois vous pouvez me saisir et que je ne vous échappe pas... Il trouve que parler de la sorte, dire qu'on emporte, qu'on ensevelit Socrate, c'est faire une sorte de mal aux âmes : il faut avoir le courage de dire qu'on enterre son corps. » Indifférent à sa dépouille mortelle, il n'a pas à s'occuper de son cadavre. Ses paroles à ses disciples, celles qu'il adresse au gardien de sa prison et à l'esclave qui apporte la coupe, etc., ne peuvent s'abréger ; il faut les lire. Socrate ayant demandé s'il était permis de répandre quelques gouttes pour en faire une libation aux dieux, sur la réponse négative, adresse sa prière aux dieux afin qu'ils bénissent son voyage. « Après avoir dit cela, il porta la coupe à ses lèvres et la but avec une tranquillité et une douceur merveilleuses. 0 Ses derniers mots furent : c Criton, nous devons un coq à Esculape. » Il voulait dire» sans doute, que la mort est la guérison de tous les maux.
1 . La loi défendait de mettre à mort les condamnés avant le retour du valaeeaa envoyé à Dék>s pour porter deu présents. (Voy. Phédon,)