‹ La philosophie ancienneChapitre 114 sur 194 · LB PROCÈS ET LA MORT DE SOCRATE · texte numérisé non relu

LB PROCÈS ET LA MORT DE SOCRATE

III. Les athéniens après sa mort. — Ainsi mourut Socrate. S'il faut en croire Diogène de Laerce, le repentir suivit de près chez les Athéniens. On ferma les jeux et les gymnases ; les ennemis de Socrate furent exilés^ et Hélitus en particulier condamné à mort. On éleva à la mémoire de Socrate une statue d*airain, œuvre de Lysippe, qui fut placée dans le Pompéium. Quant à Anytus, les habitants d'Héraclée le proscrivirent le jour même où il était entré dans la ville. (Diog. L., II, v ) — Ce qui peut mettre en doute ce témoignage, au moins quant à la date de ce changement, c'est que les amis de Socrate, après sa mort, se crurent obligés de s'expatrier et ne revinrent qu'après plusieurs années.

La postérité, elle aussi, a cassé le jugement rendu par un tribunal ignorant et passionné. Elle admire dans Socrate un des plus beaux caractères qui font honneur à 1 humanité. Pourtant, si l'on se place au point de vue des juges qui le condamnèrent, des idées du peuple athénien à cette époque, si l'on examine, non extérieurement, mais à fond, l'accusation, le jugement, sans cesser d'être injuste, pourra paraître inévitable, et Ton comprendra les causes qui amenèrent le dénouement.

IV. Les causes du procès et de la condamnation de Socrate. — 1* De ces causes, les unes sont extérieures et surtout politiques. Les autres tiennent au rôle même de Socrate, à sa mission comme philosophe, à l'esprit même de sa doctrine. On les a trop séparées. (G rote). Il est certain que celles-là suffisent bien à motiver le procès et le jugement. La conduite et le genre de vie de Socrate, Tétrangeté de ses manières et de toute sa personne, la liberté de ses paroles et de ses actes, l'opinion que le vulgaire avait dû se faire de lui, sa méthode et son ironie, son opposition aux démagogues, sa résistance au peuple et à ses décrets, les railleries des poètes comiques, l'impression qu'avait laissée la pièce d'Aristophane, lui avaient créé beaucoup d'ennemis et l'avaient désigné de longue main à leur haine et à leur vengeance. Dans une république comme Athènes, chez un peuple aussi impressionnable, jaloux à I excès de son pouvoir, qui venait de passer par les plus grands malheurs et de subir le joug des Trente, il y avait bien de quoi mettre sa tête en péril. Socrate y était désigné comme aristocrate et tenant à l'ancien parti qui depuis le retour de Trasybule et avec lui passait pour hostile ou suspect.

De plus, les sophistes et les rhéteurs, qu'il avait si souvent combattus et démasqués, ne purent guère sans douta lui nuire, car eux-

170 SOCRATK

aussi étaient tombés en défaveur. Mais lui-même, par sa méthode, devait passer aux yeux même des gens instruits pour le premier des sophistes. C'est ainsi qu'il apparaît dans la pièce d'Aristophane.

Quant au dénouement, si l'on songe à la composition du tribunal qui Fa condamné, à Tattitude de l'accusé, à la fierté de sa défense, qui dut paraître et parut arrogante, étant donné Socrate, on conçoit qu'il n'en pouvait être autrement. Qu'on se représente un philosophe traduit devant un jury pour sa doctrine et ses opinions. Or, tel était le tribunal des Héliastes : un jury tiré au sort où se trouvaient des petits marchands, des matelots, etc. Qu'on se le figure obligé de se défendre et, pour le faire, employant sa méthode d'interroger, etCj puis condamné injustement, obligé d'assigner sa peine et de se déclarer coupable, méprisant la mort, la désirant peut-être, ayant conscience de sa mission, ne voulant rien faire d'indigne d'elle, tel en un mot que l'on connaît Socrate, quelle autre issue attendre d'une pareille accusation ? Ce qui étonne, c'est qu'il ait été accusé si tard et condamné à une majorité si faible.

2^ Causes internes. — Hais faut-il s'arrêter là et ne pas tenir compte de la doctrine elle-même? Ce serait être bien superficiel, rabaisser au niveau d'une cause vulgaire une cause et un procès qui ont laissé un tel souvenir dans la mémoire des hommes. Quiconque ira au delà de ces raisons en trouvera de plus profondes, qui, sans exclure les autres, expliqueront encore mieux pourquoi cette mort et ce procès ne sont pas de même espèce que ce qui peut arriver et arrive tous les jours par suite des passions et de Tignorance, en un mot des imperfections de la justice humaine. On comprendra ce qui fait de Socrate le martyr de sa doctrine, et de sa fin, une fin tragique. N'est-ce pas celle de tous les grands hommes qui, devançant leur temps, ont accompli une révolution dans le monde de la pensée et annoncé une idée nouvelle? C'est là-dessus que doit insister particulièrement l'historien de la philosophie. — Â ce point de vue, les chefs d'accusation intentés contre Socrate doivent être examinés.

Y. Examen des chefs d'accusation. — 1® Le premier grief est celui qui concerne la religion. Était-il fondé ? Sans doute, Socrate était le plus religieux des hommes ; mais on ne peut nier que ses idées sur la divinité ne fussent opposées à celles du polythéisme. Toute sa doctrine y est contraire : unité de Dieu, providence, ordre moral, moralité sur tout. Le Dieu de Socrate, c'est le Dieu moral. C'est par ce côté surtout que l'opposition éclate. Mous ne revien-

LE PROCÈS ET LA MORT DE SOCRATE i71

drons pas sur ce qui a été dit tant de fois à ce sujet. Il répond au reproche d'athéisme, et ii élude le reste. Tout cela forme un contraste avec l'anthropomorphisme grec, les fables des poètes, les traditions, les cérémonies du culte national. Xénophon cherche à le dissimuler. Quoi de plus faible, sur ce point, que son Apologie ^ ! Platon, dans sa République (liv. II et UI) et dans YEuthyphron^ est plus franc et déchire le voile. — Le démon de Socrate, cette voix intérieure et divine, de quelque façon qu'on Texplique, rendait au moins les oracles inutiles. A coup sûr, c'était une innovation dangereuse. La Pythie a beau proclamer Socrate le plus sage des hommes, on sent qu'elle abdique et que sa fin approche (voy. Hegel). Désormais il y a un oracle nouveau ; cet oracle n'a plus son siège à Delphes ou à Délos ; il ne faut pas aller loin pour le consulter, chacun le porte dans sa conscience.

3^ Quant au second griefs celui de corrompre la jeunesse^ sans renouveler ce qui a été dit du danger de l'éducation nouvelle introduite par les sophistes, ni de l'opinion qu'avaient de Socrate beaucoup d'esprits auprès de qui il passait pour le premier des sophistes, si l'on examine de près ce que lui-même enseigne et sa manière de l'enseigner, on verra dans quel sens cette corruption dut s'entendre. Sans doute c'est calomnier Socrate que de dire qu'il corrompait la jeuaesse. Loin de là, il cherche à l'arracher à la fausse et dangereuse éducation des sophistes. Il veut réformer les mœurs, et lui-même offire le plus bel exemple des mœurs les plus pures. Ses accusateurs o'osent attaquer sa vie. Mais d'abord qu'on le prenne dans sa méthode et dans sa dialectique ; cette méthode qu'il emploie avec tant d'habileté a deux côtés, l'un négatif et réfutatif, par lequel il détruit tout et semble ne rien mettre à la place. De plus, elle apprend à tirer tout de soi, et par là elle nie toute autorité ; elle apprend à penser par soi-même. Le premier cêté surtout devait frapper les esprits prévenus. Pouvait-elle être bien comprise de ceux qui avaient l'œil fixé sur le passé et que choquaient à bon droit l'enseignement et l'art nouveaux des sophistes? La comédie d'Aristophane, quoique le poète ne puisse être tout à fait absous, est sur ce point très-instructive. Ce qui est certain, c'est que la dialectique de Socrate, qui remettait tout en question, qui apprenait à douter de tout ce qui jusque-là était admis sans examen, qui plaçait le savoir au-dessus de tout, qui faisait de l'ignorance qui se sait la science première,

1. L'trgoment tiré des ânes^ des mulets, des chevaux, elc. (Xén., Af^m., I}, est presque aristophaoesque.

172 SOCRATB

dut paraître fort dangereuse. Socrate, disait l'accusateur, apprenait aux jeunes gens à se croire au-dessus de leurs parents et à les mépriser. (Mém.^ I, II; ApoL) Socrate, au contraire, enseigne partout le respect de Tautorité paternelle {ibid.) et le devoir de la piété filiale (ibid.). Il est cependant an côté et un sens par lequel le reproche n*est pas sans vérité ^

3*^ Si Ton aborde un autre grief^ celui de violer les loiSy que l'accusation renferme et développe, on verra ce qui l'a au moins motivé. Socrate, comme citoyen, est un rigide observateur de la loi de son pays ; il remplit tous les devoirs qu'elle impose. Partout 11 se montre tel, à la guerre, dans l'assemblée du peuple, dans son procès et même dans sa prison. Il meurt pour rester fidèle à la loi, qui injustement le condamne. Il est admirable de patriotisme. Il aurait pu dire, comme Léonidas : « Je suis mort pour obéir aux lois » (Zeller).

Sa doctrine, dans l'idée qui la constitue, n'en est pas moins contraire à ce qui est la base et le fond de la législation et de la constitution athéniennes. La base de celle-ci, c'est la volonté du législateur, devenue la volonté du peuple assemblé^ dans les démocraties. Lui-même en parle ainsi et définit la loi : ce qu'a décidé la volonté du peuple assemblé {Mém.^ I, ii). La loi est aussi dans les mœurs et la coutume. Or, pour Socrate, cette loi, dans son principe, qu*esl-elle? Une émanation de la conscience. Elle réside dans une idée, Vidée du bien, éternelle et nécessaire, expression de la nature humaine et de la raison. Toutes les autres lois en dérivent. Elle a son siège intérieur dans Tàme, où elle est révélée, comme elle y a aussi sa première sanction. Là est institué un tribunal supérieur aux lois de la justice humaine, qui doit les contrôler, les corriger, les juger, les casser même si elles sont mauvaises ou injustes. On connaît la distinction nettement établie des lois écrites et des lois non écrites. Socrate n'insiste pas, il est vrai, sur leur opposition. Ce n*est pas moins l'inauguration d*un droit nouveau, supérieur au droit écrit et positif, une loi auprès de laquelle toute loi contraire est nulle de soi (Bossuet). C'est la souveraineté de la raison érigée en principe, comme but même de la législation, de la politique et du gouvernement.

Par là, on Ta dit, Socrate, tout conservateur qu'il est ou paraît être, est révolutionnaire ; il l'est non dans le sens vulgaire du mot, qui est celui de la violence et des passions aveugles, mais dans sa

1. Tout cela est Irès-bien exposé et développé par M. Pooillée, auquel nons roQvoyoai ainsi, qu'à M. Zeller, t. U, p. t59.

ROLB DB SOCRâ^TE DANS L'HISTOIRB 173

signification élevée et profonde. Socrate, de plus, était Vennemi de la démagogie, dont il condamnait les excès, qu'il savait braver aussi bien que la tyrannie. Il l'avait fait au péril de sa tête en résistant à la volonté injuste et capricieuse du peuple. — Â tous ces points de vue, l'accusation portée contre Socrate ne doit pas plus nous étonner que sa condamnation.

Par là donCy on voit que Socrate ne pouvait guère échapper au sort qui l'attendait à la fin de sa longue carrière. Comme tous les grands hommes qui ont devancé leur temps, il a expié par sa mort la gloire d'avoir inauguré une ère nouvelle et imprimé une nouvelle direction à l'esprit humain.

Page 1